COSMOGONIES ORIENTALES ET ANNALES BIBLIQUES – Partie 6

Blavatsky – Isis Dévoilée – Vol 2 – Chapitre IV - COSMOGONIES ORIENTALES ET ANNALES BIBLIQUES

Partie 1Partie 2Partie 3Partie 4Partie 5
Partie 6Partie 7Partie 8Partie 9Partie 10

Cette controverse pour la suprématie de Jéhovah entre les prêtres et les Pères, d’une part, et les Gnostiques, les Nazaréens et toutes les sectes qu’en dernier ressort on qualifia d’hétérodoxes, de l’autre, dura jusqu’à l’époque de Constantin et peut-être plus longtemps. Que les opinions particulières des Gnostiques au sujet de la généalogie de Jéhovah, et de la place que devait occuper le Dieu des Juifs dans le Panthéon gnostique chrétien, ne furent au début, considérées ni comme impies ni comme hétérodoxes, c’est évident par la différence à ce sujet entre les opinions de Clement d’Alexandrie, par exemple, et de Tertullien. Le premier, qui paraît avoir connu Basilide mieux que tout autre, ne voyait rien d’hétérodoxe ou de blâmable dans les opinions mystiques et transcendantales du nouveau Réformateur. « À ses yeux, dit l’auteur des Gnostics, en parlant de saint Clement, Basilide n’était pas un héritique, c’est-à-dire un innovateur à l’égard des doctrines de l’Eglise chrétienne, mais simplement un philosophe théosophique qui cherchait à exprimer les anciennes vérités sous des formes nouvelles, et peut-être à les combiner avec la nouvelle foi dont il pouvait admettre la vérité sans renoncer forcément à l’ancienne croyance, exactement comme le font les hindous lettrés de nos jours (421) ».

Ce ne fut pas le cas pour Irenee et Tertullien (422c). Les principaux ouvrages de ce dernier, contre les Hérétiques, furent écrits après sa séparation de l’Eglise Catholique, lorsqu’il se rangea parmi les zélés partisans de Montanus ; ils fourmillent d’exemples de mauvaise foi et de préjugés fanatiques (423). II exagéra chacune des théories gnostiques jusqu’à en faire une monstrueuse absurdité, et ses arguments ne sont pas basés sur un raisonnement coercitif, mais sur l’entêtement aveugle d’un partisan fanatique. Dans sa discussion sur Basilide, le « pieux, divin philosophe théosophe », ainsi que le qualifie Clement d’Alexandrie, Tertullien s’écrie :

« Après cela, Basilide l’hérétique se sépara (424). II affirmait qu’il y a un Dieu Suprême dont le nom est Abraxas, qui créa la Pensée et que les Grecs nomment Nous. De celle-ci émana le Verbe ; du Verbe, la Providence ; de la Providence, la Vertu et la Sagesse ; puis, de ces deux furent créées les Principautés (425), les Pouvoirs et les Anges ; puis ensuite une production et une émission infinie d’anges. Parmi les anges inférieurs et ceux qui façonnèrent ce monde, il place au dernier rang le dieu des Juifs, qu’il nie être un Dieu lui-même, mais qu’il affirme n’être qu’un des anges (426) ».

Il serait tout aussi inutile de nous en référer aux apôtres directs du Christ, et de prouver qu’ils discutaient si Jésus avait jamais établi une différence entre son « Père » et le « Seigneur Dieu » de Moise. Car il est maintenant prouvé que c’est à tort qu’on a attribué à Clement le Romain les Homélies de saint Clement, où l’on trouve les plus importantes discussions à ce sujet telles qu’on les voit dans les controverses qui sont censées avoir eu lieu entre saint Pierre() et Simon le Magicien. Si cet ouvrage fut écrit par un Ebionite, ainsi que le déclare l’auteur du Supernatural Religion d’accord avec d’autres commentateurs (427), il doit avoir été écrit longtemps après l’époque de saint Paul, à laquelle on l’attribue, ou alors la dispute au sujet de l’identité de Jéhovah et de Dieu, le « Père de Jésus », a été faussée par des interpolations ultérieures. Cette discussion est, par son essence même, en contradiction avec les théories primitives des Ebionites. Ceux-ci, ainsi que le prouvent Epiphane et Theodoret, étaient les successeurs directs de la secte des Nazaréens (les Sabéens) (428c), les « Disciples de saint Jean() ». Il dit, sans équivoque, que les Ebionites croyaient aux Æons (émanations) ; que les Nazaréens furent leurs instructeurs, et que « les uns enseignèrent aux autres leur propre perversité ». Par conséquent, professant les mêmes croyances que les Nazaréens, les Ebionites n’eussent pas encouragé les doctrines soutenues par saint Pierre() dans les Homélies. Les anciens Nazaréens, de même que les nouveaux, dont les doctrines sont incorporées dans le Codex Nazaraeus, ne nommaient jamais Jéhovah autrement que Adonaï Iurbo, le Dieu des Avortons (429) (les Juifs orthodoxes). Ils tenaient leurs croyances et leurs doctrines religieuses si secrètes, que même Epiphane, qui écrivit déjà vers la fin du IVème siècle (430), confesse son ignorance au sujet de leur véritable doctrine. « Abandonnant le nom de Jésus, dit l’Evêque de Salamis, ils ne s’intitulent ni des Iessæns, ni ne veulent conserver le nom de Juifs ou celui de Chrétiens, mais seulement celui de Nazaréens… Ils admettent la résurrection des morts… mais pour ce qui concerne le Christ, je ne puis dire s’ils croient qu’il n’était qu’un homme, ou suivant la vérité, s’ils confessent qu’il est né de la Vierge par la vertu du saint Pneuma (431c) ».

Tandis que Simon le Magicien discute, dans les Homélies, au point de vue des Gnostiques (y compris les Nazaréens et les Ebionites) saint Pierre(), en véritable apôtre de la circoncision qu’il est, s’en tient à l’ancienne Loi, et, comme de juste, cherche à faire concorder sa foi dans la divinité du Christ avec son ancienne foi dans le « Seigneur Dieu », et l’ex-protecteur du « peuple élu ». Ainsi que le fait voir l’auteur de Supernatural Religion, l’Epitôme (432c), qui est « un mélange des deux autres, probablement destiné à les purger des théories hérétiques (433) », et le plus grand nombre d’autres critiques, attribuent aux Homélies une date qui n’est pas antérieure à la fin du IIIème siècle, nous pouvons en conclure qu’ils doivent s’écarter grandement de l’original, si jamais il a existé. Simon le Magicien démontre, à travers tout l’ouvrage, que le Démiurge, l’Architecte du Monde, n’est pas la Divinité la plus élevée ; et il fonde ses assertions sur la parole de Jésus, lui-même, qui affirme que « nul homme n’a vu le Père ». Les Homélies font répudier par Pierre(), avec force indignation, l’assertion que les Patriarches n’étaient pas dignes d’avoir connu le Père ; à quoi, Simon objecte, en citant de nouveau les paroles de Jésus, qui rend grâces au « Seigneur du ciel et de la terre que ce qui est caché aux sages, a été révélé aux petits », prouvant, fort logiquement, d’après cette phrase, que les Patriarches n’ont pas pu connaître le « Père ». Pierre() riposte, à son tour, que l’expression « que ce qui est caché aux sages », etc…, se référait aux mystères occultes de la création (434).

Par conséquent, si même cet argument de Pierre() provenait de l’apôtre lui-même, au lieu d’être « une fable religieuse », ainsi que le considère l’auteur de Supernatural Religion, il n’apporterait aucune preuve en faveur de l’identité du Dieu des Juifs avec le « Père » de Jésus. Ce ne serait qu’une preuve de plus que Pierre() demeura, du commencement à la fin, « l’apôtre de la circoncision », c’est-à-dire un juif fidèle à ses vieilles traditions et un défenseur de l’Ancien Testament. Ce dialogue prouve, de plus, la faiblesse de la cause qu’il défend, car nous voyons dans l’Apôtre un homme qui, bien qu’ayant été en relation intime avec Jésus, est incapable de nous fournir la moindre preuve directe qu’il ait jamais pensé à enseigner que la Paternité omnisciente et supérieurement bienfaisante qu’il prêchait était le Dieu jaloux et le vengeur tonitruant du Mont Sinaï. Mais ce que les Homélies prouvent véritablement, c’est que, suivant notre affirmation, il existait une doctrine secrète prêchée par Jésus à quelques rares individus qu’il jugeait aptes à la recevoir et à la garder. Et Pierre() dit : « Nous nous souvenons que notre Seigneur et Maître nous dit, sur le ton du commandement, gardez ces Mystères pour moi, et les fils de ma maison. C’est pourquoi il exposait à ses disciples, en privé, les mystères du royaume des cieux (435c) ».

Si, maintenant, nous rappelons qu’une partie des « Mystères » païens se composait des ὰπορρηια, Aporrheta, ou discours secrets ; que les Logia secrets, ou discours de Jésus, contenus dans l’Evangile original selon saint Matthieu(), dont la signification et l’interprétation, saint Jerome le confesse, serait une « tâche difficile » à entreprendre, étaient de la même nature ; si nous nous rappelons, en outre, que seulement de rares personnes triées sur le volet étaient admises à quelques-uns des Mystères intérieurs et derniers ; et qu’enfin, c’est parmi ces dernières qu’on choisissait tous les ministres des rites sacrés « Païens », nous aurons la signification claire et nette de l’expression de Jésus mentionnée par Pierre : Gardez ces Mystères pour moi et les fils de ma maison, c’est-à-dire de ma doctrine.

Or, si nous le comprenons bien, nous ne pouvons nous empêcher de penser que cette doctrine « secrète » de Jésus, dont les expressions techniques ne sont que des doublets de la phraséologie gnostique et néo-platonicienne – que cette doctrine, disons-nous, était basée sur la même philosophie transcendante que la Gnose orientale et que celle de toutes autres religions d’alors et plus anciennes. Qu’aucune des sectes chrétiennes, de date plus récente, malgré leurs fanfaronnades, n’en avaient hérité, cela ressort avec évidence de leurs contradictions, de leurs bévues, et du replâtrage maladroit des erreurs de chaque siècle passé à la suite des découvertes du siècle suivant. Dans beaucoup de manuscrits, ces erreurs, qu’on a la prétention de croire authentiques, sont souvent si ridicules, qu’elles portent en elles-mêmes le sceau d’une pieuse falsification. Ainsi, par exemple, l’ignorance absolue qu’avaient quelques-uns des Pères, des Evangiles dont ils se faisaient les champions. Nous avons mentionné l’accusation de Tertullien et d’Epiphane contre Marcion, d’avoir mutilé l’Evangile attribué à saint Luc, et d’en avoir retranché ce qui a été prouvé n’avoir jamais existé dans cet Evangile. Finalement, la méthode adoptée par Jésus de parler en paraboles, en quoi il ne faisait que suivre l’exemple de sa secte, est attribuée, dans les Homélies (436c) à une prophétie d’Esaie ! On fait dire à Pierre() : « Car Esaie a dit : « j’ouvrirai la bouche dans une parabole je dirai des choses qui ont été gardées secrètes depuis la fondation du monde ». Cette référence inexacte à Esaie d’une phrase du Psaume LXXVIII, 2, se trouve non seulement dans les Homélies apocryphes, mais aussi dans le Codex sinaïtique. En commentant ce fait, l’auteur du Supernatural Religion dit que « Porphyre se moquait, au IIIème siècle, des Chrétiens d’avoir laissé faussement attribuer à Esaie, par leur évangéliste inspiré, un passage des Psaumes, et mit ainsi les Pères dans un grand embarras (437) ». Eusebe et Jerome voulurent tourner la difficulté en mettant l’erreur sur le dos d’un scribe ignorant ; et Jerome alla jusqu’à affirmer que le nom d’Esaie n’avait jamais figuré en relation avec la phrase incriminée dans aucun des anciens Codex, mais qu’à sa place on trouvait celui d’Asaph, toutefois, « des hommes ignorants l’avaient effacé (438) ». À cela l’auteur fait encore observer « que le fait de lire Asaph pour Esaie ne se trouve dans aucun manuscrit ; et bien qu’ « Esaie » ait disparu de tous les Codex obscurs, sauf de quelques-uns, on ne peut nier que le nom ait existé dans les textes anciens. Dans le Codex sinaïtique, qui est probablement le plus ancien des manuscrits existants, et qu’on attribue au IVème siècle ajoute l’auteur, le prophète Esaie a été inscrit en première main dans le texte, mais en a été effacé en seconde (439) ».

Lire la suite … partie 7
image_pdfEnregistrerimage_printImprimer