Considérant que, suivant le Deutéronome, le « Seigneur« , Lui-même, enterra Moise dans la vallée, au pays de Moab (XXXIV, 6) « et personne n’a connu son sépulcre jusqu’à ce jour » ce lapsus linguæ biblique de Jude() donne une couleur très prononcée aux affirmations de quelques Gnostiques. Ils n’affirmaient que ce qui était enseigné secrètement par les Cabalistes juifs eux-mêmes, à savoir : que le Dieu Suprême, le plus élevé, était inconnu et invisible ; que « le Roi de la Lumière est un œil fermé » ; qu’Ilda-Baoth, le second Adam juif, était le véritable Démiurge ; et que Iao, Adonaï-Sabaoth et Eloï étaient l’émanation quaternaire qui constituait l’unité du Dieu des Hébreux – Jéhovah. Celui-ci était, en outre, appelé par eux Michel() et Samâel, mais n’était considéré que comme un ange, de plusieurs degrés inférieur à la Divinité. Par cette croyance, les Gnostiques corroboraient les enseignements des plus éminents docteurs juifs, Hillel et autres prêtres babyloniens. Josephe constate la grande déférence que la Synagogue officielle de Jérusalem témoignait pour les connaissances des écoles de l’Asie Centrale. Les collèges de Sora, Pumbeditha, et Nahardea étaient considérés, par toutes les écoles de la Palestine, comme le siège des connaissances ésotériques et théologiques. La version chaldéenne du Pentateuque, élaborée par le célèbre prêtre babylonien Onkelos, était considérée comme la plus valable ; et c’est suivant l’opinion de ce savant Rabbi que Hillel et les autres Tanaïm, après lui, soutinrent que l’Etre qui apparut à Moise dans le buisson ardent, sur le Mont Sinaï, et qui ensuite l’enterra, était l’ange du Seigneur, Memra, et non pas le Seigneur Lui-même ; et que celui, que les Hébreux de l’Ancien Testament prenaient pour Iahoh, n’était que Son envoyé, un de Ses fils ou émanations. Tout cela ne permet qu’une seule conclusion logique, c’est-à-dire que les Gnostiques étaient de beaucoup supérieurs aux disciples, au point de vue de l’éducation et des connaissances générales ; même, dans la connaissance des doctrines religieuses des Juifs eux-mêmes. Tout en étant parfaitement au courant de la sagesse chaldéenne, les disciples ignorants et fanatiques, tout pieux et bien pensants qu’ils étaient, incapables de bien comprendre ou de saisir l’essence religieuse de leur propre doctrine, étaient poussés dans leurs discussions à adopter des termes d’une logique convaincante, tels que « bêtes brutes », « truies », « chiens », et autres épithètes si généreusement employées par Pierre().
Depuis lors, l’épidémie a atteint le sommet de la hiérarchie sacerdotale. Du jour où le fondateur du Christianisme prononça son avertissement, que celui qui dirait à son frère, « Insensé, mérite d’être puni par le feu de la géhenne », tous ceux qui en sont devenus les chefs, en commençant par les loqueteux pêcheurs de Galilée, jusqu’aux pontifes chamarrés de bijoux, paraissent faire assaut d’épithètes injurieuses pour qualifier leurs adversaires. Nous voyons, par exemple, Luther s’écrier, dans son jugement final sur les Catholiques : « Les Papistes sont tous des ânes, sous quelque face que ce soit qu’on les envisage ; qu’ils soient rôtis, bouillis, cuits au four, frits, écorchés ou hachés vifs, ils seront toujours les mêmes ânes. » Calvin appelait les victimes qu’il persécutait et qu’occasionnellement il faisait brûler, « des chiens méchants qui aboient, pleins de bestialité et d’insolence, infâmes corrupteurs des Saintes Ecritures », etc. Le Dr Warburton considère la Religion Papiste comme « une farce impie », et Monseigneur Dupanloup arme que le service dominical protestant est la « messe du Diable » et que tous les pasteurs sont des « voleurs et des ministres du Démon ».
Le même esprit d’ignorance et de connaissances imparfaites a fait que l’Eglise Chrétienne a donné à la plupart de ses apôtres des titres que s’étaient octroyés ses adversaires les plus acharnés, les Hérétiques et les Gnostiques. Nous voyons, par exemple, que Paul() est surnommé le Vase d’Election, « Vas Electionis », titre choisi par Manes() (491c), le plus grand hérétique de son époque aux yeux de l’Eglise, Manes() voulant désigner par là, en langage Babylonien, le vase ou réceptacle choisi (492).
La même chose a lieu pour la Vierge Marie. Leur génie inventif leur fait si bien défaut, qu’ils n’ont fait que copier, dans les religions Egyptiennes et Hindoue, les prières adressées à leurs Vierges-Mères respectives. Nous les plaçons en regard les unes des autres, afin de rendre plus clairement notre pensée :
| HINDOUE | EGYPTIENNE | CATHOLIQUE ROMAINE |
| Litanies de Notre-Dame
Nari : Vierge |
Litanies de Notre-Dame
Isis : Vierge |
Litanies de Notre-Dame de Lorette : Vierge |
| 1. Sainte Nari-Mariâma, mère de la fécondité perpétuelle. | 1. Sainte Isis, mère universelle. Muth. | 1. Sainte-Marie, mère de la divine grâce. |
| 2. Mère d’un Dieu incarné. Vishnou (Devaki). | 2. Mère de Dieux. Hathor. | 2. Mère de Dieu. |
| 3. Mère de Krishna. | 3. Mère de Horus. | 3. Mère du Christ. |
| 4. Virginité éternelle. Kanyabava. | 4. Virgo generatrix. Neith. | 4. Vierge des Vierges. |
| 5. Mère, Essence pure. Akasa. | 5. Ame-Mère de l’Univers. Anouk. | 5. Mère de la Divine Grâce. |
| 6. Vierge très chaste. Kanya. | 6. Vierge, terre sacrée. Isis. | 6. Vierge très chaste. |
| 7. Mère Tanmatra, des cinq vertus ou éléments. | 7. Mère de toutes les vertus. Maât, réunissant les mêmes qualités. | 7. Mère très pure. Mère non souillée. Mère inviolée. Mère très aimable. Mère très admirable. |
| 8. Vierge Triguna (des trois éléments, puissance ou richesse, amour et pitié.) | 8. Illustre Isis, puissante, miséricordieuse, juste. (Livre des morts.) | 8. Vierge très puissante. Vierge très miséricordieuse. Vierge très fidèle. |
| 9. Miroir de la Conscience suprême (Ahamkara). | 9. Miroir de Justice et de Vérité. Maât. | 9. Miroir de Justice. |
| 10. Mère sage. Sarasvati. | 10. Mère mystérieuse du monde. Mutt. (Sagesse occulte.) | 10. Siège de la Sagesse. |
| 11. Vierge du Lotus blanc. Padma ou Kamala. | 11. Lotus sacré. | 11. Rose mystique. |
| 12. Matrice d’or. Hiranyagarbha. | 12. Sistre d’or. | 12. Maison d’or. |
| 13. Lumière céleste. Lakshmi. | 13. Astarté (Syrien), Astaroth (juif). | 13. Etoile du matin. |
| 14. Ditto. | 14. Argua de la lune. | 14. Arche d’Alliance. |
| 15. Reine du ciel et de l’Univers. Sakti. | 15. Reine du Ciel et de l’Univers. Sati. | 15. Reine du ciel. |
| 16. Ame maternelle de toutes choses. Paramatman. | 16. Modèle des Mères. Hathor. | 16. Mater Dolorosa. |
| 17. Devaki est conçue sans péché, et est, elle-même, immaculée. (Suivant la notion Brahmanique.) | 17. Isis est une Vierge Mère. | 17. Marie, conçue sans péché. (Suivant les décrets récents.) |
Si la Vierge Marie a ses nonnes, qui lui sont consacrées et qui font vœu de chasteté, Isis avait les siennes en Egypte, ainsi que Vesta à Rome, et la Nari hindoue, « la mère du monde ». Les vierges consacrées à son culte – les Devadasis des temples, qui étaient les nonnes d’antan – vivaient dans la chasteté la plus stricte et étaient l’objet d’une grande vénération, comme les saintes femmes de la déesse. Les missionnaires et les voyageurs auraient-ils la prétention de reprocher quoi que ce soit aux Devadasis modernes, les femmes Nautch ? Pour toute réponse, nous les renvoyons aux rapports officiels du dernier quart de siècle, mentionnés au chapitre II, relativement à certaines découvertes faites lors de la démolition de couvents en Autriche et en Italie. On a exhumé des mares, des voûtes souterraines et des jardins des couvents des milliers de squelettes de nouveau-nés. Rien de semblable n’a été révélé dans les pays païens.
La théologie chrétienne, ayant pris sa doctrine des archanges et des anges directement de la Cabale orientale, dont la Bible Mosaïque n’est qu’une copie allégorique, devrait au moins se rappeler la hiérarchie instituée par celle-là pour ses émanations personnifiées. Les armées de Chérubins et de Séraphins qui entourent généralement les Madones catholiques, dans les tableaux, appartiennent, avec les Elohim et les Beni Elohim des Hébreux, au troisième monde cabalistique, le Jézirah. Ce monde n’est qu’un degré plus élevé qu’Asiah, le quatrième monde et le plus inférieur, par les êtres les plus grossiers et les plus matériels – les Klippoth, qui se complaisaient dans le mal et la méchanceté et dont le chef est Bélial !
Expliquant, comme de juste à sa façon, les diverses « hérésies » des deux premiers siècles, Irenee dit : « Nos hérétiques prétendent… que PROPATOR n’est connu que du fils-unique, c’est-à-dire de l’Esprit (le Nous) (493c). Ce furent les Valentiniens, les partisans du « plus profond docteur de la Gnose » Valentin, qui maintenaient « qu’il y avait un AION parfait, qui existait avant Bythos, ou Buthon (l’Abîme), nommé Propatôr (494c). Cela appartient encore à la Cabale, car dans le Zohar de Simon Ben Iochai, nous lisons ce qui suit : « Senior occultatus est et absconditus ; Microprosopus manifestus est, et non manifestus. » (Rosenroth, The Sohar Leber Mysteries, IV, 4).
Le Très Haut, dans la métaphysique religieuse des Hébreux, est une abstraction ; il n’a « ni forme ni être », « et n’a de ressemblance avec rien d’autre » (495c). Et même Philon le Juif définit le Créateur comme le Logos qui vient après Dieu, « le SECOND DIEU ». « Le second Dieu qui est sa SAGESSE » (496c). Dieu est NEANT, il n’a pas de nom, c’est pourquoi on l’appelle Aïn-Soph – le mot Aïn signifiant Néant (497c). Mais si, d’après les anciens juifs, Jéhovah est le Dieu et qu’Il s’est manifesté à plusieurs reprises à Moise et aux Prophètes, et que l’Eglise Chrétienne a fulminé l’anathème contre les Gnostiques qui niaient le fait – comment se fait-il alors que nous lisions dans la quatrième Evangile que « Personne n’a JAMAIS vu Dieu que le Fils Unique… qui l’a fait connaître » [I. 18] ? Ce sont, en substance et en esprit, les paroles mêmes des Gnostiques. Cette phrase de saint Jean() – ou plutôt de celui qui écrivit l’Evangile qui porte aujourd’hui son nom – renverse sans appel tous les arguments de Pierre() contre Simon le Magicien. Ces paroles sont répétées et accentuées au chapitre VI : « Ce n’est pas que personne ait vu le Père, sinon celui qui est de Dieu ; celui-là [Jésus] a vu le Père » (46) – et c’est justement cette objection-là que Simon le Magicien met en avant dans les Homélies. Ces paroles prouvent, soit que l’auteur du quatrième Evangile ignorait totalement l’existence des Homélies, ou alors qu’il n’était pas saint Jean(), l’ami et le compagnon de Pierre(), qu’il contredit de but en blanc par cette affirmation. Quoi qu’il en soit, cette phrase, ainsi que beaucoup d’autres, qui pourraient être citées avec profit, tendent à confondre complètement le Christianisme avec la Gnose de l’Orient, et par conséquent avec la CABALE.
Tandis que les doctrines, le code de l’éthique, et les pratiques de la religion chrétienne ont tous été adaptés du Brahmanisme et du Bouddhisme, ses cérémonies, les vêtements sacerdotaux, et les cortèges ont été copiés, en bloc, du Lamaïsme. Les monastères de moines et de nonnes catholiques romains sont des imitations serviles d’établissements analogues du Tibet et de la Mongolie, et les explorateurs intéressés à la question dans les pays bouddhiques, contraints de reconnaître le fait déplaisant, mais se rendant coupables d’anachronismes qui dépassent toutes les bornes, n’eurent pas d’autre alternative, sinon d’attribuer le plagiat à un système religieux que leur propre Mère l’Eglise avait dépossédé. Ce stratagème a rempli son but et a eu son temps. L’heure a sonné où cette page de l’histoire doit enfin être écrite.


