Dans les Mystères, le vin représentait Bacchus, et le pain Cérès (371d1)(371d2). L’initiateur hiérophante présentait symboliquement, avant la révélation finale, le vin et le pain au candidat qui devait manger et boire des deux pour témoigner que l’esprit vivifie la matière, c’est-à-dire que la sagesse divine devait pénétrer en lui par le moyen de ce qui allait lui être révélé. Dans sa phraséologie orientale, Jésus se compare souvent au vrai cep (St. Jean, XV, I). De plus, l’hiérophante, révélateur du Pétroma, avait le tire de « Père ». Lorsque Jésus dit, « Buvez… ceci est mon sang », que voulait-il dire sinon que c’était une simple comparaison entre lui et le cep qui porte le raisin, dont le jus est le sang, le vin. Il voulait faire comprendre par là, qu’ayant été, lui-même, initié par le « Père ». Il voulait initier les autres. Son « Père » était le vigneron ; il était, lui, la vigne et ses disciples étaient les sarments. Comme ses partisans ignoraient la terminologie des Mystères, ils demeuraient surpris ; ils en furent même offensés, ce qui n’est pas pour nous surprendre, étant donné les injonctions de Moise contre le sang.
Les quatre Evangiles contiennent tout ce qu’il faut pour nous faire comprendre le désir secret et fervent de Jésus ; l’espérance qui le possédait lorsqu’il entreprit son ministère et dans laquelle il mourut. Dans son immense amour désintéressé pour l’humanité, il estimait qu’il était injuste de priver la grande masse des résultats de la connaissance que le petit nombre avait acquise. Il prêche, par conséquent, ce résultat – l’unité d’un Dieu spirituel, dont le temple réside en chacun de nous, et dans lequel nous vivons de même que Lui vit en nous – en esprit. Cette connaissance était entre les mains des adeptes juifs de l’école de Hillel et des cabalistes. Mais les « scribes », ou hommes de loi, s’étant, peu à peu, retranchés derrière le dogmatisme de la lettre morte, ils s’étaient déjà, depuis longtemps, séparés des Tanaïm, les véritables instructeurs spirituels ; et les cabalistes pratiques étaient, plus ou moins, persécutés par la Synagogue. C’est pourquoi nous voyons Jésus s’écrier : « Malheur à vous, docteurs de la Loi ! parce que vous avez enlevé la clé de la science [la Gnose] : vous n’êtes pas entrés vous-mêmes, et vous avez empêché d’entrer ceux qui le voulaient » (St Luc, XI, 52). Est-ce assez clair ? Ils avaient retiré la clé, et n’en avaient pas su profiter eux-mêmes, car la Masorah (la tradition) était devenue pour eux, comme pour les autres, un livre fermé.
Ni Renan, ni Strauss, ni même le vicomte Amberley, plus moderne, ne paraissent avoir soupçonné la véritable signification de la plupart des paraboles de Jésus, et même le caractère du grand philosophe galiléen. Ainsi que nous l’avons déjà vu, Renan nous le présente comme un Rabbin gallicisé, « le plus charmant de tous », mais néanmoins un rabbin ; et, de plus, qui ne sortait même pas de l’école de Hillel, ou d’une autre école quelconque, bien qu’il l’appelle souvent le « charmant docteur » (372d). Il nous le dépeint comme un jeune enthousiaste sentimental, sorti de la classe plébéienne de la Galilée, qui évoque dans son imagination les rois idéals de ses paraboles, couverts de pourpre et de bijoux, tels qu’on les voit sur les images d’Epinal (373d).
Le Jésus de lord Amberley, par contre, est un « idéaliste iconoclaste », bien inférieur à ses critiques dans sa subtilité et sa logique. Renan considère Jésus du point de vue étroit d’un Sémitomaniaque ; le vicomte Amberley le regarde du haut de la grandeur sociale d’un Lord anglais. A propos de la parabole de la fête nuptiale, qu’il considère comme « une curieuse théorie des rapports sociaux », le Vicomte dit : « Nul n’objectera à ce que des personnes charitables invitent les pauvres et les invalides sans rang social, dans leurs maisons… mais nous ne pouvons admettre que cette action charitable doive être rendue obligatoire… il serait à désirer que nous fassions exactement ce que le Christ nous dit de ne pas faire – c’est-à-dire, inviter nos voisins et être invités par eux selon les circonstances. La crainte de recevoir une récompense pour les invitations à dîner que nous pourrions distribuer, est certainement chimérique… Jésus, en effet, néglige complètement le côté intellectuel de la société » (374d). Tout cela prouve, sans contredit, que le « Fils de Dieu » n’était pas maître dans l’étiquette sociale, et qu’il n’était pas non plus à la hauteur du « grand monde » ; mais c’est aussi un excellent exemple de la manière générale dont on a faussement interprété ses paraboles les plus suggestives.
La théorie d’Anquetil du Perron que la Bhagavad-Gîta est une couvre indépendante, puisqu’elle n’existe pas dans les divers manuscrits du Maha- Bhârata, est peut-être aussi bien la preuve de sa haute antiquité que du contraire. Cet ouvrage est purement métaphysique et éthique, et dans un certain sens, il est anti-Védique ; du moins, en ce qu’il est en opposition aux nombreuses interprétations subséquentes des Védas, par les Brahmanes. Comment se fait-il alors, qu’au lieu de détruire cet ouvrage, ou tout au moins de le qualifier de non canonique – expédient auquel l’Eglise Chrétienne n’aurait eu garde de manquer – les Brahmanes le tiennent en si haute estime ? Son but étant éminemment unitarien, il est en opposition avec le culte populaire des idoles. Néanmoins l’unique précaution prise par les Brahmanes pour empêcher ses doctrines de se répandre, a été de le tenir plus secret encore que tous les autres livres religieux, pour toutes les autres castes, excepté celle des prêtres, et d’imposer dans beaucoup de cas, certaines restrictions, même à celle-ci. Ce merveilleux poème comprend les plus sublimes mystères de la religion brahmanique ; il est accepté même par les bouddhistes, qui expliquent, à leur manière, certaines de ses difficultés dogmatiques. « Sois désintéressé, soumets tes sens et tes passions, qui obscurcissent la raison et conduisent à la déception », dit Christna à son disciple Arjouna, énonçant ainsi un précepte purement bouddhique. « Les hommes inférieurs suivent les exemples, les grands hommes les donnent… L’âme doit se libérer des liens de l’action et agir en tout et pour tout suivant son origine divine. Il n’y a qu’un Dieu, et tous les autres devatas sont inférieurs, et ne sont que les formes (les pouvoirs) de Brahma ou de moi-même. Le culte par les actions est supérieur à celui de la contemplation » (375d).
Cette doctrine coïncide exactement avec celle de Jésus lui-même (376d). La foi, toute seule, sans l’accompagnement « d’actions » est réduite à néant dans la Bhagavad-Gita. Quant à l’Atharva-Véda il était, et est encore, tenu si secret par les Brahmanes, qu’il est douteux que les orientalistes en aient eu une copie complète. Comment pourrait-on en douter après avoir lu ce que l’abbé Dubois a dit à ce sujet ? « II existe fort peu d’exemplaires de ce dernier » – l’Atharva – dit-il à propos des Védas, « et beaucoup croient qu’ils n’existent plus. Mais la vérité est qu’ils existent certainement, bien qu’on les cache plus soigneusement que les autres, par crainte d’être soupçonnés d’êtres initiés aux mystères magiques et autres mystères redoutables que l’ouvrage est supposé enseigner » (377d).
Il y avait même, parmi les epoptæ les plus élevés des Mystères majeurs, certains sujets qui ne savaient absolument rien du dernier et redoutable rite – le transfert volontaire de la vie de l’hiérophante au candidat. Cette opération mystique, du transfert par l’adepte de son entité spirituelle après la mort de son corps à l’enfant qu’il aime avec toute l’ardeur de l’affection d’un père spirituel, est admirablement décrite dans « Ghost-Land » (378d). Comme c’est le cas pour la réincarnation des lamas du Tibet, un adepte de l’ordre le plus élevé peut vivre indéfiniment. Son corps mortel s’use malgré certains secrets alchimiques pour prolonger la vigueur de la jeunesse bien au-delà des limites usuelles, mais il est rare que le corps puisse vivre plus de deux cents ou deux cent quarante ans. L’ancien vêtement est usé et l’Ego spirituel se voit obligé de l’abandonner ; il choisit alors pour sa demeure, un nouveau corps, jeune et pourvu d’un principe vital robuste. Nous renverrons le lecteur qui serait tenté de ridiculiser cette affirmation ou la prolongation possible de la vie humaine, aux statistiques des différents pays. L’auteur d’un article fort bien écrit dans la Westminster Review d’octobre 1850, est responsable de l’affirmation qu’en Angleterre, il est authentiquement avéré qu’un nommé Thomas Jenkins est mort à l’âge de 169 ans, et « Old Parr » à 152 ; et qu’en Russie « il a été reconnu que quelques paysans ont atteint l’âge de 242 ans » (379d). On trouve également des cas de centenaires chez les Indiens péruviens. Nous n’ignorons pas que nombre d’écrivains célèbres, ont tout récemment nié ces cas d’extrême longévité, mais nous maintenons néanmoins notre foi en leur réalité.
Qu’elles soient vraies ou fausses, il existe certainement chez les nations orientales des « superstitions » telles que ni Edgard Pœ ni Hoffmann n’en ont rêvé de plus extraordinaires, et ces croyances sont enracinées dans le sang des nations où elles sont nées. Si nous les dépouillons de leurs exagérations on verra qu’elles représentent la croyance universelle en ces âmes astrales inquiètes et errantes qu’on a nommées goules et vampires. Un évêque arménien du Vème siècle, nommé Yeznik, donne toute une série a de récits de ce genre, dans un manuscrit (Livre I, §§ 20, 30), conservé il y une trentaine d’années dans la bibliothèque du monastère d’Etchmeadzine (380d). Entre autres, une tradition qui date de l’époque païenne, veut que lorsqu’un héros, dont la vie est encore nécessaire sur terre, tombe sur le champ de bataille, les Aralez, les dieux populaires de l’ancienne Arménie qui ont la faculté de ramener à la vie ceux qui sont tués dans la bataille, lèchent les plaies sanglantes de la victime et soufflent sur eux jusqu’à leur infuser une nouvelle vie vigoureuse. Le guerrier se lève alors, lave toutes traces de ses blessures et reprend sa place dans la bataille. Mais son esprit immortel s’est envolé ; et pour le reste de ses jours, il vît – temple abandonné.
Une fois qu’un adepte a été initié au dernier et au plus solennel mystère, celui du transfert de la vie, l’imposant septième rite de la grande opération sacerdotale qui est la plus haute théurgie, il n’appartient plus à ce monde. Son âme est désormais libérée, et les sept péchés mortels prêts à dévorer son cœur, pendant que l’âme, libérée par la mort, traverse les sept salles et les sept escaliers, ne peuvent plus lui nuire, mort ou vivant ; il a traversé les « deux fois sept épreuves », les douze travaux de la dernière heure (381d).
Seul le Grand Hiérophante savait comment pratiquer cette solennelle opération, en infusant sa propre essence vitale et son âme astrale à l’adepte, qu’il avait choisi pour lui succéder, qui, de cette manière était doué d’une double vie (382d).
« En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu. » (Saint Jean III, 3). Jésus dit à Nicodème que « ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’esprit est esprit. »
Cette allusion, si peu intelligible en elle-même, est expliquée dans la Satapata-Brahmana. Elle enseigne que l’homme qui recherche la perfection spirituelle doit avoir trois naissances : 1° La naissance physique, que lui donnent ses parents mortels ; 2° La naissance spirituelle, au moyen de sacrifices religieux (initiations) ; 3° La naissance finale dans le monde de l’esprit, à la mort. Bien qu’il puisse paraître étrange que nous devions aller à la vieille terre du Punjab et sur les bords du Gange sacré, pour avoir l’interprétation de paroles prononcées à Jérusalem et commentées sur les rives du Jourdain, le fait est néanmoins évident.
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