L’INDE BERCEAU DE LA RACE – Partie 9

Blavatsky – Isis Dévoilée – Volume 1 – Chapitre XV – L'INDE BERCEAU DE LA RACE

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Si, du pays de l’idolâtrie, de l’ignorance et de la superstition, ainsi que certains missionnaires désignent l’Inde, nous nous tournons du côté du centre prétendu de la civilisation, Paris, nous trouvons les mêmes principes de magie mis en pratique sous le nom de spiritisme occulte. L’honorable John L. O’ Sullivan, ex-ministre plénipotentiaire des Etats-Unis au Portugal, nous fournit obligeamment les détails étranges d’une séance semi-magique, à laquelle il a assisté avec quelques personnes éminentes de Paris. Nous publions intégralement sa lettre avec son autorisation.

New-York, 7 février 1877.

« J’accueille volontiers votre demande d’une relation écrite de ce que je vous ai rapporté de vive voix, au sujet de ce dont j’ai été témoin à Paris, l’été dernier, dans la maison d’un très respectable médecin dont je ne suis pas autorisé à révéler le nom, mais que, suivant la mode française en fait d’anonymat, j’appellerai le Dr X.

J’avais été présenté dans la maison par un Anglais de mes amis, bien connu dans les cercles spirites de Londres, M. Gledstanes. Environ huit ou dix autres visiteurs des deux sexes étaient présents. Nous étions assis dans des fauteuils occupant la moitié d’un long salon, de plain-pied avec un vaste jardin. Dans l’autre moitié de la pièce il y avait un grand piano, un grand espace libre entre lui et nous, et deux fauteuils dans cet espace, évidemment placés là pour être occupés par d’autres personnes. Une porte tout auprès s’ouvrait sur la partie privée de l’appartement.

Le Dr X… entra, et nous parla pendant environ vingt minutes avec l’éloquence rapide et véhémente des Français, que je n’entreprendrai point de reproduire. Il avait pendant plus de vingt ans, nous dit-il, étudié les mystères occultes dont il allait nous montrer quelques phénomènes. Son but était d’attirer ses confrères du monde savant, mais peu ou point d’entre eux étaient venus voir par eux-mêmes. Il avait l’intention de publier sous peu un livre. Il amena ensuite deux dames dont la plus jeune était sa femme et l’autre (que j’appellerai Mme Y.) un médium ou sujet, avec laquelle il avait travaillé pendant toute la période de ses études, et qui avec lui s’était dévouée et avait sacrifié sa vie entière à cette entreprise. Les deux dames avaient les yeux fermés et paraissaient être dans le sommeil magnétique.

Il les plaça aux deux extrémités du grand piano à queue qui était fermé et il leur recommanda d’y poser les mains. Bientôt des sons commencèrent à se faire entendre, provenant de ses cordes et produisant des marches, des bruits de galop, des tambours, des trompettes, de la mousqueterie, du canon, des cris, des gémissements en un mot une bataille. Cela dura, pourrai-je dire, de cinq à dix minutes.

J’aurais dû dire qu’avant l’introduction des deux médiums, j’avais écrit au crayon sur un petit morceau de papier (sur l’invitation de M. Gledstanes qui avait assisté auparavant à d’autres séances) les noms de trois objets connus de moi seul, savoir : le nom d’un compositeur de musique décédé, celui d’une fleur, et celui d’un gâteau. J’avais choisi Beethoven, la marguerite, et un genre de gâteau Français appelé Plombières ; j’avais fait de mon papier un petit rouleau que je gardai dans la main, sans en laisser connaître le contenu même à mon ami.

Lorsque la bataille fut finie, le docteur plaça Mme Y. dans l’un des deux fauteuils, Mme X. restant assise à part d’un autre côté du salon, et je fus invité à remettre mon papier roulé à Mme Y. Elle le tint sans l’ouvrir, entre ses doigts, sur ses genoux. Elle était vêtue de mérinos blanc, la robe tombant droit de son cou et retenue à la taille par une ceinture, et elle était placée dans la pleine lumière des candélabres allumés de part et d’autre. Après un moment, elle laissa glisser à terre le petit rouleau de papier, que je m’empressai de ramasser. Le docteur la fit alors lever, et lui ordonna de faire « l’évocation du mort ». Il retira le fauteuil, et lui mit dans la main une baguette d’acier longue de quatre pieds et demi à cinq, et terminée à l’une des extrémités par une petite barre transversale, le Tau Egyptien. Avec cette baguette elle traça autour d’elle un cercle d’environ six pieds de diamètre. Elle ne tenait pas la croix comme une poignée, mais au contraire, c’est par l’autre bout qu’elle tenait la baguette. Elle la rendit alors au Dr X. Elle resta debout quelque temps, les bras baissés et les mains croisées devant elle, sans mouvement, le regard fixé un peu en haut, sur une des encoignures du salon qui lui faisait face. Ses lèvres commencèrent à remuer, avec des sons murmurés, qui après un moment devinrent distincts et articulés, se traduisant en courtes phrases ou expressions entrecoupées, ressemblant à la récitation d’une litanie. Certains mots, paraissant des noms, revenaient de temps en temps. Ils me semblaient avoir des consonances semblables à celles des langages de l’Orient que j’avais entendus. Son visage était très grave et avait une mobilité d’expression, et parfois un froncement de sourcils. Je pense que cela dura quinze à vingt minutes, au milieu d’un silence et d’une immobilité complète de la part de l’assistance, qui contemplait cette scène magique. Sa récitation parut croître en véhémence et en rapidité. Enfin elle étendit un bras dans la direction de son regard, et avec un grand éclat de voix, presque un cri perçant, elle s’écria : BEETHOVEN ! et elle tomba à la renverse sur le parquet.

Le Dr X. s’empressa auprès d’elle, fit quelques énergiques passes magnétiques sur son visage et son cou, et lui plaça la tête et les épaules sur des coussins. Elle resta étendue comme une personne malade et souffrante, poussant par moments des gémissements, se retournant inquiète, etc. Une demi-heure à peu-près s’écoula durant laquelle elle parut passer par toutes les phases d’une lente agonie (c’était, me dit-on, la reproduction de la mort de Beethoven). Il serait trop long de décrire la scène dans tous ses détails, alors même que je me les rappellerais tous. Nous regardions comme si nous assistions à une agonie réelle. Je me contenterai de dire que son pouls cessa de battre, que l’on ne percevait plus aucun mouvement du cœur, que ses mains d’abord et ses bras ensuite devinrent froids, et alors qu’on sentait encore la chaleur sous les aisselles, qui à la fin se refroidirent aussi complètement, les pieds et les jambes se refroidirent également et gonflèrent d’une façon étonnante. Le docteur nous engagea tous à nous approcher, et à constater ces phénomènes. La respiration devint de plus en plus haletante et rare, et s’affaiblit par degrés. Enfin elle cessa ; la tête se pencha de côté ; les mains, dont les doigts se crispaient sur sa robe, se détendirent aussi. Le docteur nous dit : « maintenant elle est morte », et elle le paraissait en effet. Avec une grande rapidité, il prit (je ne sais où, ne l’ayant pas vu) deux petits serpents qu’il parut placer sur son cou et dans son sein, tout en lui faisant de larges passes transversales sur la tête et sur le cou. Après un moment, elle parut revenir lentement à la vie, et enfin le docteur et deux domestiques la prirent et l’emportèrent dans la chambre voisine, d’où il ne tarda pas à revenir. Il nous dit que tout cela était très risqué, mais sans aucun danger, pourvu que l’on ne perdît point de temps, car, sans cela, la mort qui était réelle, nous dit-il, deviendrait définitive.

Je n’ai pas besoin de dire l’effet que produisit cette scène sur tous les spectateurs, pas plus que d’ajouter qu’il ne s’agissait pas d’un truc de prestidigitateur payé pour étonner. La scène se passait dans l’élégant salon d’un honorable médecin, chez lequel il est impossible de s’introduire sans être présenté, tandis qu’en dehors des phénomènes eux-mêmes, mille détails imperceptibles de langage, d’expressions, de manières et d’action, offrent ces mêmes garanties de sincérité et de gravité qui apportent la conviction dans l’esprit de ceux qui en sont témoins, bien qu’il soit possible de les transmettre à ceux qui seulement l’entendent raconter ou qui en lisent le récit.

Après un moment, Mme Y. rentra et s’assit sur l’un des deux fauteuils, dont j’ai parlé plus haut, et je fus invité à prendra place dans l’autre, à côté d’elle. Je tenais encore à la main le petit rouleau de papier toujours fermé, dans lequel avaient été écrits secrètement par moi, les trois mots dont le nom de Beethoven était le premier. Elle resta quelques minutes les mains ouvertes posées sur ses genoux. Au bout de ce temps elles commencèrent à se remuer avec des mouvements fébriles. « Ah, cela brûle, cela brûle ! » dit-elle, et ses traits se contractèrent avec une expression de souffrance. Quelques instants après elle leva l’une de ses mains, qui tenait une marguerite, la fleur que j’avais indiquée comme mon deuxième mot. Je la reçus d’elle, et après qu’elle eût été bien examinée par tout le reste de l’assistance, je la conservai. Le Dr X. nous dit qu’elle était d’une espèce inconnue dans cette partie du pays, opinion certainement erronée, car quelques jours après je vis la pareille au marché aux fleurs de la Madeleine. Que la fleur ait été créée dans ses mains, ou qu’elle fût tout simplement un apport, comme dans le phénomène avec lequel nous sommes familiarisés dans les expériences de Spiritisme, c’est ce que je ne saurai dire. C’était l’un ou l’autre, en tous cas, car elle ne l’avait certainement pas, au moment où elle était assise à côté de moi en pleine lumière, avant l’apparition de la fleur. Celle-ci était parfaite de fraîcheur, dans toutes les parties de ses délicats pétales.

Le troisième mot que j’avais écrit sur le morceau de papier était le nom d’un gâteau, Plombières. Elle commença à faire des mouvements d’une personne qui mange, quoiqu’il n’y eût aucun gâteau visible, et elle me demanda si je ne voudrais pas aller avec elle, à Plombières, le nom du gâteau que j’avais inscrit. Cela pourrait être tout simplement un cas de lecture mentale.

À cela succéda une scène dans laquelle Mme X., la femme du docteur, fut, me dit-on, et je crois que ce fut le cas, possédée par l’esprit de Beethoven. Le docteur, en lui parlant, lui disait : Monsieur Beethoven. Elle ne fit pas attention, tant qu’il n’eut pas prononcé ce nom très fort à son oreille. Alors, elle répondit en faisant des salutations polies. (Vous pouvez vous rappeler que Beethoven était extrêmement sourd). Après une courte conversation, il lui demanda de jouer, et elle s’assit au piano, et exécuta magnifiquement quelques morceaux connus de ce compositeur, et des improvisions que les assistants, en général, jugèrent dans le style du compositeur. J’ai appris plus tard, d’une dame amie de Mme X., que, dans son état normal, elle est une pianiste amateur très ordinaire. Après une demi-heure de musique et de dialogue, toujours dans le rôle de Beethoven, auquel son visage, dans l’expression de physionomie, et sa chevelure tombante la faisaient ressembler d’une façon étrange, le docteur mit dans sa main du papier et un crayon, et la pria d’esquisser le portrait de la personne qu’elle voyait devant elle. Elle produisit très rapidement un croquis de profil d’une tête et d’une figure ressemblant aux bustes de Beethoven, bien que rajeuni, et elle traça rapidement au-dessous, en guise de signature, le nom de Beethoven. J’ai conservé l’esquisse ; je ne puis dire toutefois si l’écriture de cette signature correspond à celle du célèbre compositeur.

Il se faisait tard, et la société se sépara, je n’eus pas le temps d’interroger le Dr X, sur ce que nous venions de voir. Mais je lui rendis visite avec M. Gledstanes quelques jours plus tard. J’appris là qu’il admet l’action des esprits, qu’il est spirite, mais aussi quelque chose de bien plus que cela, ayant étudié longtemps et profondément les mystères occultes de l’Orient. C’est ce que j’ai compris de ses paroles, quoiqu’il préférât nous renvoyer à son livre, qu’il publiera probablement avant la fin de l’année courante. Je remarquai quantité de feuilles éparses sur une table, toutes chargées de caractères Orientaux qui me sont inconnus, œuvre de Mme Y. endormie, me dit-il en réponse à ma question à ce sujet. Il nous dit que dans la scène à laquelle nous avions assisté, elle était devenue (c’est-à-dire, je présume, qu’elle était possédée par) une prêtresse d’un des anciens temples Egyptiens, et que l’origine de cette transformation était la suivante : un savant de ses amis avait acquis en Egypte la momie d’une prêtresse, et lui avait fait cadeau de quelques-unes des bandelettes qui enveloppaient le corps ; et c’est du contact de cette étoffe, vieille de 2.000 à 3.000, ans, de son existence entière vouée à cette relation occulte et de vingt années de retraite loin du monde, que son médium, la sensible Mme Y. avait acquis les facultés dont nous avions été les témoins. Le langage que je lui avais entendu employer était le langage sacré des temples, dans lesquels elle avait été instruite, non point tant par son inspiration que par les moyens que nous employons actuellement pour l’étude des langues, les dictées, les exercices écrits, etc. Elle était même grondée et punie lorsqu’elle se montrait paresseuse ou lente. Il nous dit que Jacolliot l’avait entendue dans une séance semblable, et qu’il avait reconnu des consonnances et des mots du langage sacré le plus ancien, tel qu’il est conservé dans les temples de l’Inde, antérieure, si j’ai bonne mémoire, à l’époque du sanscrit.

En ce qui concerne les serpents qu’il avait employés dans l’opération si hâtive du rappel à la vie, ou plutôt peut-être celle d’empêcher la mort de faire son œuvre, il nous dit qu’il y avait un mystère étrange dans la relation de ces animaux avec les phénomènes de la vie et de la mort. Je compris que leur emploi était indispensable. Il avait aussi insisté sur notre silence et inaction absolus pendant toute la durée de la séance, et il repoussait d’un ton péremptoire et presque irrité toute question qui lui était adressée à ce moment. On pouvait le voir et lui parler après ou attendre la publication de son livre, mais seul, pendant les séances, il avait le droit de parler, droit dont il usait avec une grande volubilité, avec toute l’éloquence et la précision de diction d’un Français chez lequel se trouvent combinées la culture scientifique et une vive imagination.

J’avais l’intention de revenir à une des soirées suivantes, mais j’appris de M. Gledstanes qu’il y avait renoncé pour le moment, dégoûté de son insuccès à obtenir la présence de ses confrères et des hommes de science, pour assister à ce qu’il se proposait de faire voir.

À part quelques détails sans intérêt, voilà à peu près tout ce dont je puis me souvenir de cette étrange soirée magique. Je vous ai donné confidentiellement le nom et l’adresse du Dr X. parce qu’il parait avoir avancé plus ou moins dans la même voie que vous poursuivez dans les études de votre Société Théosophique. À part cela je suis tenu de garder ce nom secret, n’étant pas autorisé par lui à m’en servir d’une façon quelconque pour le faire connaître.

Je suis très respectueusement votre ami et obéissant serviteur.

« J.-L. O’SULLIVAN ».

Dans ce cas intéressant, le simple spiritisme s’est élevé au-dessus de sa routine et a empiété sur les limites de la magie. Les caractères de la médiumnité s’y retrouvent dans la double existence menée par la sensitive Mme Y., dans laquelle elle a une vie entièrement distincte de sa vie normale et en raison de la subordination de son individualité à une volonté étrangère, elle devient par permutation une prêtresse d’Egypte ; il en est de même dans sa personnification de l’esprit de Beethoven, et dans l’état inconscient et cataleptique dans lequel elle est plongée. D’autre part, la puissance de volonté déployée par le Dr X. sur son sujet, le tracé du cercle mystique, les évocations, la matérialisation de la fleur demandée, la réclusion et l’éducation de Mme Y., l’emploi de la baguette et sa forme, la création et l’emploi des serpents, l’empire évidemment exercé sur les forces astrales, toutes ces choses appartiennent à la magie. De pareilles expériences sont pleines d’intérêt et de valeur pour la science, mais elles se prêtent aux abus, entre les mains de praticiens moins consciencieux que l’éminent gentleman, désigné sous le nom de Dr X… Un vrai cabaliste Oriental ne conseillerait pas de les renouveler.

Lire la suite … partie 10
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