C’était la nuit, j’étais somnolent et satisfait, car j’avais été heureux et je m’étais amusé, courant çà et là dans l’air doucement embaumé. Tout le soir j’avais dormi sur ma couche au milieu des fleurs qui parfumaient ma chambre et je faisais d’étranges rêves dans lesquels chaque fleur devenait une figure rieuse et mes oreilles étaient pleines de chants de voix magiques. Je m’éveillai soudain et m’imaginai que je devais rêver encore, car la clarté de la lune entrait dans ma chambre et tombait sur les merveilleuses fleurs. Et je songeais avec étonnement à la simple demeure où j’avais été élevé. Comment avais-je pu y vivre ? Car maintenant il me semblait que la beauté c’était la vie.
J’étais tout à fait satisfait.
Tandis qu’étendu je regardais la clarté de la lune, la porte fut soudain ouverte du dehors. La galerie était pleine de lumière, d’une lumière si brillante que la clarté de la lune paraissait comme de l’ombre, et que j’en fus aveuglé.
Alors un certain nombre de néophytes entrèrent dans ma chambre apportant avec eux des choses que je ne pouvais distinguer, à cause de la lumière éclatante. Et ils partirent, me laissant seul dans la clarté de la lune, avec deux hautes figures immobiles, en robes blanches. Je savais qui était avec moi, bien que n’osant pas regarder, c’étaient Agmahd et Kamen Baka.
Tout d’abord, je tremblai, mais soudain je vis l’enfant glisser hors de l’ombre, un doigt sur ses lèvres et un sourire sur sa figure.
« Ne soyez pas effrayé, dit-elle. Ils vont mettre sur vous la magnifique robe que vous leur avez dit de préparer. »
Je me levai de ma couche et regardai les prêtres. Je n’avais plus peur. Agmahd restait immobile, les yeux fixés sur moi. L’autre s’approcha de moi, tenant dans ses mains une robe blanche. Elle était de lin fin et couverte d’une riche broderie d’or, qui, je le vis, formait des caractères que je ne pouvais comprendre. Elle était plus belle que la robe d’Agmahd et je n’avais rien vu d’aussi magnifique avant d’entrer dans le temple.
J’étais heureux et je tendis la main vers la robe. Kamen vint près de moi et, quand j’eus dépouillé celle que je portais, de ses propres mains il plaça cette robe sur moi.
Elle était imprégnée d’un parfum subtil, que j’aspirai avec délices. Elle me parut être une robe royale.
Kamen avança vers la porte et l’ouvrit. Je fus inondé de clarté. Agmahd restait debout sans bouger, les yeux fixés sur moi.
L’enfant me regardait avec admiration et frappait des mains de plaisir. Puis elle étendit une main et prit la mienne.
« Venez », dit-elle. J’obéis et, ensemble, nous sortîmes, Agmahd tout près derrière nous. La scène qui se présenta à mes yeux me saisit et je m’arrêtai. La grande galerie était remplie de prêtres, sauf juste à l’endroit où j’étais près de la porte du Saint des Saints. Là un long espace était réservé, et dans cet espace se trouvait une couche recouverte d’une draperie de soie brodée d’or, avec des caractères ressemblant à ceux de ma robe. Sur la couche, il y avait un banc ou une haie de fleurs au doux parfum et, tout autour, le sol était jonché de fleurs coupées. J’eus un mouvement de recul devant la nombreuse assemblée de prêtres immobiles en robes blanches dont les yeux étaient fixés sur moi ; mais les magnifiques couleurs me plurent.
« Cette couche est pour nous », dit l’enfant et elle m’y conduisit. Personne d’autre ne parla ni ne bougea et je lui obéis. Sur la couche, se trouvait la balle d’or avec laquelle nous avions joué dans le jardin. Je regardai, soudain curieux de savoir si Agmahd nous observait. Il était debout près de la porte du Saint des Saints ; ses yeux étaient fixés sur moi. Kamen se tenait plus près de nous, il regardait vers la porte close du sanctuaire et ses lèvres s’agitaient comme s’il répétait des paroles. Personne ne semblait irrité contre nous, aussi je reportai mon regard sur l’enfant. Elle saisit la balle et bondit à l’une des extrémités de la grande couche ; je ne pus résister à sa gaieté, je sautai à l’autre extrémité et ris moi aussi. Elle me jeta la balle, je l’attrapai dans mes mains, mais, avant que j’aie pu la lui renvoyer, le corridor fut plongé dans une obscurité complète, profonde. Un moment le souffle me manqua dans une angoisse subite de peur, mais aussitôt je découvris que je pouvais voir l’enfant et qu’elle riait. Je lui lançai la balle, elle l’attrapa et rit de nouveau. Je regardai autour de moi et je vis que tout le reste n’était que ténèbres. Je pensai à l’horrible figure que j’avais vue auparavant dans l’obscurité et j’aurais crié de peur sans l’enfant. Elle vint à moi, et mit sa main dans la mienne.
« Êtes-vous effrayé, dit-elle. Moi non. Et vous n’avez pas lieu de l’être. Ils ne vous feraient pas de mal, car ils vous vénèrent ! »
Tandis qu’elle parlait, j’entendis de la musique, une musique gaie, merveilleuse, qui faisait que mon cœur battait plus vite et que mes pieds avaient envie de danser.
Un moment après, je vis une lumière encadrer la porte du sanctuaire et la porte s’ouvrir. Cette horrible figure allait-elle en sortir ? Mes membres tremblaient à cette idée, mais, cependant, je ne perdis pas tout courage comme je l’avais fait auparavant. La présence de l’enfant et la musique joyeuse me préservaient de l’horreur de la solitude. L’enfant se leva, tenant ma main dans la sienne. Nous approchâmes de la porte du sanctuaire. Je ne le voulais pas, cependant, je ne pouvais pas résister à l’impulsion qui me conduisait en avant. Nous franchîmes la porte et, aussitôt, la musique cessa. Tout fut silencieux de nouveau. Mais il y avait dans l’intérieur du sanctuaire une faible lumière qui paraissait venir de l’extrémité opposée de la pièce. L’enfant me conduisit vers cette lumière. Elle était avec moi et je n’avais pas peur. Il y avait là une petite chambre enclose, une niche taillée dans le roc. Je pouvais la voir, car, ici, la clarté était suffisante. Une femme était assise sur un siège bas, la tête penchée sur un grand livre qu’elle tenait ouvert sur ses genoux. Mes yeux se fixèrent sur elle instantanément, et je ne pus les en détourner. Je la reconnaissais et mon cœur frémissait au dedans de moi à la pensée qu’elle lèverait la tête et que je verrais sa figure.
Soudain, je compris que mon compagnon, l’enfant, était parti. Je ne cherchais pas à voir, car mes yeux étaient retenus par une suprême fascination, mais je sentais que nulle étreinte ne répondait plus à la mienne.
J’attendis, debout, silencieux comme une des figures sculptées de l’avenue du temple.
À la fin, la femme leva la tête et me regarda. Tout mon sang se glaça en moi, car ses yeux étaient tranchants comme l’acier, cependant, je ne pouvais détourner mes yeux de cette horrible vision.
« Vous êtes venu à moi pour apprendre, eh bien, je vais vous enseigner », dit-elle, et sa voix résonnait basse et douce comme les sons mélodieux d’un instrument de musique. « Vous aimez les belles choses et les belles fleurs. Vous serez un grand artiste si vous vivez pour la beauté seule, mais vous devez être plus que cela. » Elle étendit sa main vers moi, et, contre ma volonté, je soulevai la mienne, mais elle l’effleura à peine ; à ce contact ma main fut soudain pleine de roses, et toute la pièce fut remplie de leur parfum. Elle rit et son rire était une musique, je suppose que ma figure lui plaisait.
« Venez maintenant, dit-elle, et tenez-vous plus près de moi, car vous ne me craignez plus. » Mes yeux sur les roses, je m’approchai d’elle. Soudain je vis que la robe noire qu’elle portait n’était pas un vêtement de lin ou de drap, elle était vivante, c’était une draperie de serpents enroulés, qui s’accrochaient à elle et formaient des plis qui m’avaient paru comme de souples draperies tombantes, quand je me tenais à une petite distance d’elle. La terreur s’empara de moi ; je tentai de crier, mais je ne le pouvais pas ; j’essayai de fuir loin d’elle, mais je ne le pouvais pas non plus. Elle rit encore, mais cette fois son rire était rauque. Tandis que je regardais, tout changea et sa robe devint noire, noire encore, mais pas vivante. J’étais sans souffle, fasciné et glacé de frayeur, un de ses bras était autour de moi ! Elle souleva l’autre et plaça sa main sur mon front. Alors la peur m’abandonna entièrement ; je parus heureux et calme. Mes yeux étaient fermés, pourtant je voyais ; j’étais conscient, cependant je ne désirais pas bouger. Elle se leva et, me soulevant dans ses bras, me plaça sur le siège de pierre où elle avait été elle-même assise. Ma tête retomba contre la muraille de rocher derrière moi. J’étais muet et immobile, mais je pouvais voir.
Elle se dressa de toute sa hauteur et allongea ses bras en l’air, au-dessus de sa tête, et de nouveau je vis les serpents. Ils étaient vigoureux et pleins de vie. Ils ne formaient pas seulement son vêtement, mais ils étaient aussi autour de sa tête. Je n’aurais pu dire s’ils étaient ses cheveux ou s’ils étaient dans sa chevelure. Elle joignit ses mains haut au-dessus de sa tête, et les terribles bêtes pendaient de ses bras en se tordant. Mais je n’étais pas effrayé. La peur semblait m’avoir quitté pour toujours.
Soudain, je devins conscient d’une autre présence dans le sanctuaire. Agmahd était là, debout à la porte de la grotte intérieure.
Je regardai avec surprise sa figure, elle était si calme. Alors je compris soudain qu’en réalité ses yeux ne voyaient pas ; que cette figure, cette lumière, moi-même, étions tous invisibles pour lui.
La femme se tourna vers moi ou s’inclina vers moi, de telle sorte que je vis sa figure et que ses yeux étaient sur les miens ; à part cela elle ne bougea pas. Ces yeux qui coupaient comme l’acier ne me remplissaient plus de terreur, mais ils me tenaient comme étreints par un instrument de fer. Tandis que je l’observais, je vis les serpents changer et s’évanouir ; ils devinrent les longs plis sinueux d’un souple vêtement gris brillant, leurs têtes et leurs yeux terribles se changèrent en étincelants groupes de roses, et un exquis et capiteux parfum de rose remplit le sanctuaire. Alors je vis Agmahd sourire :
« Ma Reine est ici », dit-il.
« Votre Reine est ici, dis-je, et je ne sus que j’avais parlé que lorsque j’entendis ma propre voix. Elle attend de connaître votre désir. »
« Dites-moi, dit-il, quelle est sa robe ? »
Je répondis : « Elle est brillante et étincelante et sur ses épaules sont des roses. »
« Je ne désire pas le plaisir, dit-il, mon âme en est lasse. Mais je demande le pouvoir. »
Jusqu’à présent ses yeux à elle, fixés sur les miens, m’avaient dit ce que j’avais à dire ; mais maintenant j’entendis aussi sa voix.
« Dans le temple ? »
Et je répétai ses paroles, inconscient de l’avoir fait jusqu’à ce que je saisisse l’écho de ma propre voix.
« Non, répondit Agmahd avec dédain, je dois sortir de ces murs, me mêler aux hommes et exercer ma volonté au milieu d’eux. Je demande le pouvoir de faire cela. Cela m’a été promis, cette promesse n’a pas été tenue. »
« Parce que vous avez manqué de courage et de force pour imposer son accomplissement. »
« Je n’en manque plus », répondit Agmahd et, pour la première fois, je vis sa figure brûlante de passion.
« Alors, prononcez les paroles fatales », dit-elle. La figure d’Agmahd changea. Il resta muet pendant quelques instants, et sa figure devint plus froide et plus semblable à la pierre qu’aucune figure sculptée.
« Je renonce à mon humanité », dit-il enfin, prononçant les mots lentement, si bien qu’ils paraissaient s’arrêter et être suspendus dans l’air.
« C’est bien, dit-elle. Mais vous ne pouvez être seul. Vous devez m’en amener d’autres prêts comme vous à braver tout et à tout connaître. Il faut que j’aie douze serviteurs liés par serment. Procurez-les-moi et votre désir s’accomplira. »
« Doivent-ils être mes égaux ? » demanda Agmahd.
« En désir et en courage, oui ; en pouvoir, non, parce que chacun aura un désir différent, ainsi leur service sera acceptable pour moi. »
Agmahd attendit un moment, puis il dit : « J’obéis à ma Reine, mais il faut que je sois aidé dans une tâche aussi difficile. Comment les tenterai je ? »
À ces mots elle lança ses bras en l’air avec force, ouvrant et fermant ses mains en un geste étrange que je ne pouvais comprendre. Ses yeux brillèrent comme des charbons brûlants, puis devinrent froids et ternes.
« Je vous guiderai, répondit-elle. Soyez fidèle à mes ordres et vous n’aurez pas lieu de craindre. Obéissez-moi seulement et vous réussirez. Vous avez tous les éléments dans ce temple. Il y a dix prêtres prêts sous votre main. Ils sont affamés. Je les satisferai. Vous, je vous satisferai quand votre courage et votre constance me seront prouvés, pas jusque-là, car vous demandez beaucoup plus que les autres. »
« Et qui est celui qui complétera le nombre ? », demanda Agmahd.
Elle tourna ses yeux vers moi.
« Cet enfant, répondit-elle. Il est à moi – mon serviteur choisi et favori. Je l’instruirai et je vous instruirai par lui. »
L’idylle du Lotus blanc - Livre 1 - Chapitre 10


