L’idylle du Lotus blanc – Livre 1 – Chapitre 6

« Avez-vous un désir quelconque », dit l’homme, d’une voix claire, mais basse.

Je le regardai avec surprise. Il portait le vêtement d’un novice ; cependant il parlait comme s’il pouvait satisfaire mon désir, et, de plus, son ton n’était pas celui d’un simple serviteur.

« Je viens de prendre mon repas, répondis-je ! Je n’ai d’autre désir que celui d’être libre hors de cette chambre. »

« Cela est facile à satisfaire, répondit-il, suivez-moi. »

Je le regardai avec étonnement. Il devait connaître ma position, et savoir quelle était la volonté d’Agmahd en ce qui me concernait. Comment osait-il le braver ainsi ?

« Non, répondis-je, les grands prêtres m’ont enfermé ici ; si on me trouve m’échappant, je serai puni ! »

« Venez ! » fut sa réponse. Et, tout en parlant il leva impérieusement la main. Comme atteint d’une douleur physique, je criai. Pourquoi, je ne pouvais me l’expliquer. Cependant, j’avais l’impression que j’étais saisi comme dans un étau, qu’une force irrésistible étreignait mon corps et le secouait. Une seconde plus tard, j’étais debout à côté de mon mystérieux visiteur, ma main étroitement serrée dans la sienne. « Ne regardez pas en arrière ! cria-t-il. Venez avec moi. »

Et je le suivis. Cependant, à la porte, j’eus le désir de tourner la tête pour regarder, et, après ce qui me parut un grand effort, j’y réussis.

Rien d’étonnant à ce qu’il m’eût prié de ne pas regarder en arrière ! Rien d’étonnant à ce qu’il s’efforçât de me faire sortir en hâte de la chambre car, lorsque mes regards furent tombés sur ma couche, je demeurai comme frappé par un charme, le regard fixe, résistant à son étreinte de fer.

Je me voyais moi-même étendu sur cette couche, ou plutôt ma forme inconsciente, et alors, pour la première fois, je compris que mon compagnon n’était pas un habitant de la terre, que j’étais encore une fois entré dans le pays des ombres.

Mais ce prodige fut entièrement effacé par un prodige plus grand encore, un prodige suffisant pour me rendre fort et me permettre de résister aux efforts que faisait mon compagnon pour m’entraîner hors de la chambre.

Courbée au-dessus du lit, et s’inclinant en avant dans cette délicieuse attitude penchée qu’elle avait la première fois que je l’avais vue quand elle se baissait pour boire à la source, je vis la Reine du Lotus.

Et je l’entendis parler, sa voix vint à moi comme le ruissellement de l’eau, comme l’écume d’une fontaine.

« Éveille-toi, dormeur, ne rêve plus et ne reste pas sous ce charme maudit. »

« J’obéis », murmurai-je en moi-même, et, instantanément, un brouillard sembla m’envelopper. Je n’étais que faiblement conscient ; cependant, je savais que, pour obéir au désir de la superbe reine, je faisais des efforts pour revenir à mon état naturel. Je réussis par degrés et ouvris mes yeux las et lourds, pour apercevoir ma chambre désolée et vide. Le novice m’avait quitté, mais, hélas ! la Dame du Lotus m’avait quitté aussi. La chambre paraissait vide, et mon cœur était lourd tandis que je regardais autour de moi. Dans mon cœur d’enfant, je considérais la douce Dame de la Fleur plutôt comme une mère admirable que comme une reine. Je soupirais après sa douce présence, mais elle n’était pas là. Je ne sentais que trop bien qu’elle n’était pas dans la chambre, cachée à ma vue. Je sentais son absence avec mon âme aussi bien que je la percevais avec mes yeux.

Je me soulevai alangui, car cette dernière lutte m’avait épuisé, et, derrière ma couche, j’allai vers le coin où ma chère fleur était cachée. J’écartai le rideau légèrement pour regarder mon trésor. Hélas, déjà elle penchait sa tête gracieuse ! Je m’élançai pour m’assurer que je lui avais bien donné de l’eau ; oui, sa tige était plongée profondément dans son élément aimé. Cependant la fleur penchait comme une chose morte, et sa tige fléchissait inerte sur le bord du vase.

« Ma fleur, m’écriai-je, m’agenouillant à côté d’elle, es-tu partie aussi ? Suis-je donc tout à fait seul ? »

J’enlevai du vase la languissante fleur et la plaçai sur ma poitrine, dans ma robe. Et alors, complètement désolé, pour le moment, je me jetai encore sur mon lit et fermai les yeux, m’efforçant de les rendre obscurs et sans vision.

Comment ? Qui connaît le moyen de cacher les visions à l’œil intérieur, cet œil qui a le terrible don de vue, qu’aucune ombre ne peut aveugler ? Pas moi, alors du moins.

La nuit était descendue sur la terre, quand je m’éveillai de mon long et silencieux repos. La lune brillait au dehors et un rayon de lumière argentée entrait par la haute fenêtre et pénétrait dans ma chambre. Dans ce rayon de lumière parut la bordure d’un vêtement blanc, une bordure brodée d’or. Je reconnus la broderie, je levai mes yeux lentement, car je m’attendais à reconnaître Agmahd, et, en effet, c’était lui. Il était arrêté juste dans l’ombre, mais son maintien ne pouvait être facilement confondu avec celui d’un autre homme, même lorsque la figure était invisible.

Je demeurai étendu parfaitement immobile ; cependant, il parut immédiatement savoir que j’étais éveillé.

« Levez-vous », dit-il. Je me levai et me tins debout près de mon lit, mes yeux agrandis par la peur fixés sur lui.

« Buvez ce qui est à côté de vous », dit-il. Je regardai et vis une coupe pleine d’un liquide rouge. Je le bus, espérant follement qu’il pourrait me donner la force de supporter toutes les épreuves que les heures silencieuses de cette nuit pouvaient être destinées à m’apporter. « Venez », dit-il, et je le suivis vers la porte. Presque inconsciemment j’élevai un regard vers la fenêtre, dans la pensée que, peut-être, l’air frais et la liberté m’étaient rendus. Soudain, je me sentis aveuglé ; je portai vivement la main à mes yeux, un souple bandeau les recouvrait. J’étais silencieux, du silence de la surprise et de la peur ; je me sentis soutenu et guidé en avant avec sollicitude. Je frissonnai en pensant que ce devait être le bras d’Agmahd qui me soutenait, mais je me résignai au contact, sachant que j’étais sans pouvoir pour y résister.

Nous avancions lentement ; j’eus conscience de quitter ma chambre et même de franchir au-delà une certaine distance, mais quelle distance, dans quelle direction, j’étais incapable de le deviner, troublé comme je l’étais par ce bandeau sur mes yeux.

Nous fîmes halte dans un silence absolu ; le bras qui m’entourait s’éloigna, et je sentis qu’on enlevait le bandeau de mes yeux. Ils s’ouvrirent sur une obscurité si complète que j’élevais la main pour m’assurer que le foulard n’était plus là. Non, ils étaient libres, ils étaient ouverts, cependant ils ne voyaient rien qu’une muraille de profondes, de totales ténèbres. Ma tête était pleine de douleur, de vertige, les vapeurs de la forte mixture que j’avais bue semblaient l’avoir remplie de confusion. Je demeurai sans mouvement, espérant me remettre et me rendre compte de ma situation.

Tandis que j’attendais, je devins soudain conscient d’une nouvelle présence tout proche de moi. Je ne fus point effrayé. Je paraissais savoir qu’elle était belle, qu’elle était amicale et glorieuse. J’étais pénétré d’un désir ardent, d’un besoin indescriptible de m’incliner en esprit vers la présence inconnue.

Au milieu du silence, soudain on parla bas, doucement près de mon oreille.

« Dites à Agmahd qu’il désobéit à la loi. Un prêtre seulement peut entrer dans le Saint des Saints, personne avec lui. »

Je reconnus la voix, semblable à l’eau courante, de la Reine du Lotus. Bien que je fusse ignorant de la présence du prêtre, sans hésiter, j’obéis à ma reine.

« Un prêtre seulement peut entrer dans le Saint des Saints, dis-je, Agmahd étant ici, la loi est violée. »

« Je demande à entendre la voix de la reine », fut la réponse dans le ton solennel d’Agmahd.

« Dites-lui, dit cette autre voix qui pénétrait mon âme et faisait vibrer tout mon être, que si j’avais pu me révéler en sa présence, je n’aurais pas attendu votre venue. »

Je répétai ces paroles. Il n’y eut pas de réponse, mais j’entendis un mouvement, des pas, et une porte fut fermée doucement.

Puis une main très douce me toucha. Je fus en même temps conscient du toucher et d’une faible lumière sur ma poitrine. Je sentis que la main était introduite dans mon vêtement pour en retirer la fleur fanée que j’y avais cachée. Mais je ne tentai pas de l’en empêcher, car, devant mes yeux qu’une lumière attirait, je vis, debout, la Reine du Lotus. Ma reine ! ainsi que j’avais commencé à l’appeler dans mon cœur d’enfant. Je la vis faiblement, et comme enveloppée d’un brouillard, mais cependant assez distinctement pour me permettre de jouir de sa proche présence. Et, comme je la regardai, je vis qu’elle tenait sur son sein la fleur fanée qu’elle avait prise dans le mien. Et, avec surprise, je vis qu’elle se fanait encore plus, devenait plus indistincte et s’évanouissait entièrement. Pourtant je ne la regrettais pas, car, tandis qu’elle mourait, ma reine devenait plus brillante et plus distincte à ma vue. Quand la fleur eut complètement disparu, elle se tenait à côté de moi claire et illuminée de son propre rayonnement.

« Ne crains plus, dit-elle, ils ne peuvent te faire de mal, car tu es entré dans mon atmosphère. Et quoiqu’ils t’aient placé dans le repaire même du vice et du mensonge, n’aie point peur, mais observe toute chose, et souviens-toi de ce que tes yeux perçoivent. »

L’ombre parut être dissipée par ces paroles confiantes et apaisantes. Je me sentis plein d’assurance et de force.

La Reine étendit sa main et me toucha doucement, me remplissant d’un feu qui surpassait toute chaleur déjà éprouvée.

« La royale fleur d’Égypte demeure sur les eaux sacrées qui, dans leur pureté paisible, forment son éternel lieu de repos. Je suis l’esprit de la fleur ; je suis soutenue sur les eaux de vérité, et ma vie est faite du souffle des cieux, qui est amour. Mais la dégradation de mon séjour terrestre, au-dessus duquel mes ailes d’amour s’étendent encore, en éloigne la lumière du ciel qui est sagesse. L’esprit du royal lotus ne peut pas vivre longtemps dans les ténèbres ; la fleur s’incline et meurt si le soleil lui est retiré. Rappelle-toi ces paroles, enfant, grave-les dans ton cœur, car quand ton esprit deviendra capable de les saisir, elles t’éclaireront sur beaucoup de choses. »

« Dites-moi, demandai-je, quand pourrai-je encore aller voir les fleurs ? voulez-vous m’y conduire dans le soleil de demain ? maintenant il fait nuit et je suis las ; ne puis-je pas dormir à vos pieds, et demain être avec vous dans le Jardin ? »

« Pauvre enfant, dit-elle en se penchant vers moi si bien que son souffle m’effleurait et il était doux comme le parfum des fleurs sauvages, combien durement ils t’ont éprouvé ! Repose ici dans mes bras car tu dois être mon voyant, celui qui illuminera mon pays aimé. Force et santé doivent briller sur ton visage comme des joyaux. Je te garderai ; dors, enfant. »

Je m’étendis à son ordre et bien que sachant que j’étais sur un plancher froid et dur, je sentis que ma tête reposait sur un bras moelleux d’où émanait un fluide apaisant ; je tombai dans un sommeil profond, sans rêve et ininterrompu.

Cette nuit-là, un seul mot fut écrit dans le volume secret des archives d’Agmahd : « Vainement ».

L’idylle du Lotus blanc - Livre 1 - Chapitre 7
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