CHAPITRE 5 – LE SECRET DE LA FORCE – Section 3

L’homme qui est fort, qui a résolu de trouver le sentier inconnu, ne fait chaque pas en avant qu’avec la plus grande précaution. Il ne prononce aucune vaine parole, il n’accomplit aucun acte inconsidéré, il ne néglige aucun devoir ou travail, aussi prosaïque ou aussi difficile soit-il. Mais tandis que ses yeux, ses pieds et ses mains remplissent ainsi leur tâche, de nouveaux yeux, de nouveaux pieds, de nouvelles mains naissent en lui. Car son désir ardent et incessant est de suivre cette route où seuls les organes subtils peuvent le guider. Le monde physique, il a appris à le connaitre et il sait s’en servir ; son pouvoir se transfère graduellement et il reconnait le monde psychique. Mais il doit apprendre ce qu’est ce monde et savoir s’en servir, et il n’ose pas lâcher la vie qui lui est familière avant d’avoir une prise sur celle qui ne lui est pas familière. C’est lorsqu’il a acquis le pouvoir d’employer ses organes psychiques, comme l’enfant qui, en ouvrant pour la première fois ses poumons, fait usage de ses organes physiques, que sonne pour lui l’heure de la grande aventure. Comme il faut peu de chose – et pourtant comme c’est beaucoup ! L’homme a uniquement besoin d’avoir son corps psychique constitué dans toutes ses parties, comme l’est le corps physique de l’enfant ; il a uniquement besoin de la conviction profonde et inébranlable qui anime l’enfant que la nouvelle vie est désirable. Une fois ces conditions remplies, il peut se laisser vivre dans la nouvelle atmosphère, et élever son regard vers le nouveau soleil. Mais il ne doit pas oublier de contrôler sa nouvelle expérience à l’aide de l’ancienne. Il respire encore, mais d’une façon différente ; il aspire de l’air dans ses poumons, et prend sa vie du soleil. Il est né dans le monde psychique, et dépend maintenant de l’air et de la lumière psychiques. Mais, là n’est pas son but ; ceci n’est qu’une répétition subtile de la vie physique ; il doit traverser ce monde en suivant des lois similaires. Il doit étudier, apprendre, grandir et vaincre, n’oubliant jamais, pendant ce temps, que son but est cet endroit où il n’y a ni air, ni soleil, ni lune.

Ne vous imaginez pas que, dans ce processus de progrès, l’homme lui-même se meuve, ou se déplace. Il n’en est pas ainsi. La comparaison la plus juste illustrant ce processus est celle d’une coupe à travers des couches de croute ou de peau. L’homme qui a complètement appris sa leçon rejette la vie physique ; lorsqu’il a appris parfaitement sa leçon, il rejette la vie psychique ; et ayant appris à fond sa leçon, il rejette la vie contemplative ou la vie d’adoration.

Toutes sont enfin rejetées, et il pénètre dans le grand temple où toute mémoire du soi ou de la sensation est abandonnée sur le seuil, comme les fidèles enlèvent leurs souliers avant d’entrer dans le sanctuaire. Ce temple est l’endroit où se trouve sa propre divinité pure, la flamme centrale qui, bien qu’obscurcie, n’a jamais cessé de l’animer au cours de toutes ces luttes. Et lorsqu’il a trouvé ce foyer sublime, il est aussi ferme que les cieux. Il demeure calme, pénétré de toute connaissance et de tout pouvoir. L’homme extérieur, la personnification qui adore, qui agit et qui vit, poursuit sa route, la main dans la main avec la Nature, et présente toute la vigueur superbe des plantes sauvages de la terre, éclairée par cet instinct qui contient la connaissance. Car, dans ce sanctuaire le plus intime, dans le temple réel, l’homme a découvert l’essence subtile de la Nature elle-même. Il ne peut plus y avoir entre elle et lui aucune différence, ni aucune demi-mesure. Et voici que vient l’heure de l’action et du pouvoir. Dans ce sanctuaire le plus profond, tout peut être trouvé : Dieu et ses créatures, les ennemis qui les guettent, ceux parmi les hommes qui ont été aimés, ceux qui ont été haïs. Il n’existe plus aucune différence entre eux. C’est alors que l’âme de l’homme rit dans toute sa force et son intrépidité, et s’en va dans le monde où ses actions sont requises, et elle provoque l’accomplissement de ces actions, sans appréhension, sans alarme, sans peur, sans regret, et sans joie.

Cet état est possible pour l’homme tandis qu’il vit encore dans le corps physique ; car des hommes vivants l’ont atteint. Seul cet état peut rendre les actions dans le monde physique divines et vraies.

La vie parmi les objets des sens doit être à jamais une forme extérieure pour l’âme sublime – elle ne peut devenir une vie puissante, la vie de réalisation, que lorsqu’elle est animée par le dieu couronné et indifférent qui trône dans le sanctuaire.

Si l’obtention de cette condition est à ce point suprêmement désirable, c’est que, à partir du moment où elle est atteinte, il n’y a plus ni soucis, ni anxiété, ni doute, ni hésitation. Comme un grand artiste peint son tableau, sans crainte et sans jamais commettre d’erreurs qu’il puisse regretter par la suite, ainsi l’homme qui a formé son soi intérieur se comporte avec sa vie.

Mais ceci n’est possible qu’une fois cette condition atteinte. Ce que nous, qui levons les yeux vers les montagnes, brulons de connaitre, c’est le mode d’entrée et la voie vers la Porte. Cette porte est la Porte d’Or fermée par une lourde barre de fer. La voie qui conduit à son seuil donne le vertige, rend malade. Elle n’a pas l’air d’un sentier. Elle semble s’arrêter continuellement, elle longe d’horribles précipices, elle se perd dans des eaux profondes.

Une fois qu’on a franchi le pas et trouvé la voie, il parait extraordinaire que la difficulté ait semblé si grande. Car, là où il semble s’arrêter, le sentier ne fait que bifurquer brusquement ; le passage qui longe le bord du précipice est suffisamment large pour le pied, et il existe toujours un gué ou un bac pour traverser les eaux profondes qui semblent si perfides. Il en est ainsi dans toutes les expériences profondes de la vie humaine. Quand le premier chagrin déchire le cœur, on dirait que le sentier se ferme et qu’une obscurité épaisse a remplacé la clarté du ciel. Pourtant, en tâtonnant, l’âme poursuit son chemin, et ce tournant difficile de la route, en apparence sans issue, est bientôt dépassé.

Ainsi en est-il de beaucoup d’autres formes de torture humaine. Parfois, au cours d’une longue période, ou de toute une vie, le sentier de l’existence est perpétuellement obstrué par ce qui semble d’insurmontables obstacles. Le chagrin, la douleur, la souffrance, la perte de tout ce qu’on aimait et estimait se dressent devant l’âme terrifiée, et l’arrêtent à chaque tournant. Qui place ces obstacles devant elle ? La raison se refuse à admettre l’image enfantine et dramatique que les gens religieux lui présentent – celle d’un Dieu qui permet au Diable de tourmenter ses créatures, pour leur bien suprême ! Quand donc ce bien suprême sera-t-il atteint ? L’idée contenue dans cette image suppose une fin, un but. Il n’y en a pas. Nous pouvons tous arriver à cette conclusion, sans crainte de nous tromper ; car, aussi loin que la raison humaine, l’observation, la pensée, l’intellect ou l’instinct puissent aller pour saisir le mystère de la vie, toutes les données obtenues prouvent que le sentier est sans fin, et que l’éternité ne peut être embrassée ni convertie par l’âme impuissante en un certain nombre de millions d’années.

Dans l’homme, pris individuellement ou comme un tout, existe clairement une double constitution. Je parle ici d’une façon globale, sachant fort bien que les diverses écoles de philosophie le découpent et le subdivisent, selon leurs théories variées. Voici ce que je veux dire : deux grands courants d’émotion pénètrent tous les recoins de sa nature, deux grandes forces guident sa vie – l’une fait de lui un animal, et l’autre en fait un dieu. Aucune bête sur terre n’est aussi brutale que l’homme qui soumet son pouvoir divin à son pouvoir animal. C’est une chose évidente parce que toute la force de sa double nature s’emploie alors dans une seule direction. L’animal, pur et simple, n’obéit qu’à ses instincts et ne désire rien d’autre que de satisfaire son amour du plaisir ; il ne s’occupe guère de l’existence des autres êtres, si ce n’est dans la mesure où ils lui procurent du plaisir ou de la douleur ; il ne connait rien de l’amour abstrait de la cruauté, ou de toutes autres tendances vicieuses de l’être humain qui n’ont d’autres buts que leur propre satisfaction.

Aussi, l’homme qui devient une bête possède-t-il un million de fois plus d’emprise sur la vie que la bête de la Nature, et ce qui, chez l’animal pur et simple, n’est qu’un plaisir assez innocent, que ne limite aucune loi morale arbitraire, devient chez l’être humain du vice, parce que ce plaisir est satisfait par principe. En outre, il détourne tous les pouvoirs divins de son être dans ce canal et dégrade son âme, en en faisant l’esclave de ses sens. Le dieu, défiguré et travesti, est au service de l’animal et le nourrit.

Envisageons donc s’il n’est pas possible de changer la situation. L’homme lui-même est roi de ce pays où se déroule cet étrange spectacle. Il permet à la bête d’usurper la place du dieu, parce que, pour le moment, l’animal satisfait le plus son royal caprice. Cela ne peut durer toujours ; pourquoi le laisser durer plus longtemps ? Tant que l’animal règnera en maitre, il y aura les plus vives souffrances, par suite du changement, des oscillations entre le plaisir et la douleur et du désir d’avoir une vie physique plus longue et agréable. Et le dieu, dans sa capacité de serviteur, intensifie mille fois cet état, en rendant la vie physique tellement plus riche en plaisirs exquis – plaisirs rares, voluptueux, esthétiques – et en rendant la douleur si passionnée qu’on ne sait plus où elle finit et où le plaisir commence. Aussi longtemps que le dieu sera le serviteur, la vie de l’animal sera enrichie et deviendra sans cesse plus précieuse.

Que le roi décide donc de changer l’allure de sa cour, et expulse de force l’animal de sa chaire officielle, pour y rétablir le dieu à sa place de divinité.

Quelle paix profonde descend alors sur le palais ! Tout est changé, en vérité. Finie la fièvre des aspirations et des désirs personnels, finie la révolte ou la détresse, finie la soif du plaisir ou la crainte de la douleur. C’est comme un grand calme qui descend sur l’océan déchainé ; c’est comme une douce pluie d’été qui tombe sur la terre desséchée ; c’est comme l’étang profond que découvre, au milieu du labyrinthe épuisant d’une forêt hostile, le voyageur assoiffé.

Mais il y a bien plus que tout cela. Non seulement l’homme est plus qu’un animal, parce qu’il y a le dieu en lui, mais il est plus qu’un dieu, parce qu’il y a l’animal en lui.

Une fois que vous aurez ramené de force l’animal à la place qui lui revient – celle de l’inférieur – vous vous trouverez en possession d’une grande force jusqu’alors insoupçonnée et inconnue. Le dieu, en tant que serviteur, ajoute mille fois plus d’intensité aux plaisirs de l’animal ; l’animal, en tant que serviteur, rend mille fois plus puissants les pouvoirs du dieu. Et c’est par l’union, la juste relation de ces deux forces en lui-même, que l’homme se dresse comme un souverain puissant, et devient capable de soulever, de la main, la barre de la Porte d’Or. Quand ces forces ne sont pas harmonieusement unies, le roi n’est qu’un voluptueux couronné sans pouvoir, dont la dignité ne fait que le tourner en ridicule ; car les animaux, non divins, connaissent au moins la paix, et ne sont pas déchirés par le vice et le désespoir.

C’est là tout le secret. C’est là ce qui rend l’homme fort et puissant, capable de saisir dans ses mains le ciel et la terre. Ne croyez pas que cela s’accomplisse aisément. Ne vous imaginez pas à tort que c’est le religieux ou le vertueux qui y parvient. Il n’en est rien. Ils ne font rien d’autre que de fixer une norme, une routine, une loi par laquelle ils tiennent l’animal en respect. Le dieu est obligé de le servir, en un certain sens, et il le fait en lui donnant le plaisir trouvé dans les croyances et les illusions agréables des religieux, avec le sentiment élevé d’orgueil personnel qui fait la joie des gens vertueux. Ces vices spéciaux et canonisés sont des choses trop basses et viles pour qu’elles soient possibles au pur animal, dont le seul inspirateur est la Nature elle-même, toujours fraiche comme l’aurore. Le dieu dans l’homme, quand il est dégradé, est une chose inexprimable dans son pouvoir infâme de production.

L’animal dans l’homme, quand il est élevé, est une chose inimaginable dans son pouvoir immense de service et de force.

Vous oubliez, vous qui laissez vivre votre soi animal, simplement entravé et retenu dans certaines limites, que c’est une grande force, un fragment intégral de la vie animale du monde dans lequel vous vivez. Avec lui, vous pouvez dominer les hommes, et influencer le monde lui-même, d’une façon plus ou moins perceptible, selon votre force. Si vous lui accordez sa juste place, le dieu inspirera et guidera cette créature extraordinaire, l’éduquera et la développera, la forcera à agir et reconnaitre sa nature, à un tel point que vous tremblerez en mesurant le pouvoir qui s’est éveillé en vous. L’animal qui est en vous sera alors un roi parmi les animaux du monde.

Tel est le secret des Magiciens de jadis, qui obligeaient la Nature à les servir et à accomplir chaque jour des miracles à leur convenance. Tel est le secret de la race future, anticipé pour nous par Lord Lytton.

Mais ce pouvoir ne peut être atteint qu’en donnant au dieu la souveraineté. Si vous laissez votre animal régner en vous, il ne règnera jamais sur les autres.

Par les Portes d’Or – Prologue
Par les Portes d’Or – CHAPITRE 1 – LA RECHERCHE DU PLAISIR – Section 1
Par les Portes d’Or – CHAPITRE 2 – LE MYSTÈRE DU SEUIL – Section 1
Par les Portes d’Or – CHAPITRE 3 – L’EFFORT INITIAL – Section 1
Par les Portes d’Or – CHAPITRE 4 – LA SIGNIFICATION DE LA DOULEUR – Section 1
Par les Portes d’Or – CHAPITRE 5 – LE SECRET DE LA FORCE – Section 1
Par les Portes d’Or – ÉPILOGUE
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