Cette question, fruit de la tristesse et de la lassitude, semble appartenir essentiellement à l’esprit du dix-neuvième siècle, mais c’est en fait, une question qui a dû se poser à travers tous les âges. Si nous pouvions remonter le cours de l’histoire avec intelligence, nous trouverions sans doute qu’elle s’est toujours posée à l’heure où la fleur de la civilisation était arrivée à son plein épanouissement et où ses pétales étaient prêts à s’effeuiller. C’est le moment où l’aspect naturel de l’homme a atteint son apogée : il n’a roulé la pierre jusqu’au sommet du Mont de la Difficulté que pour la voir retomber, au moment précis où il était gravi – comme ce fut le cas en Égypte, à Rome, en Grèce. Pourquoi tous ces efforts inutiles ? N’est-ce pas là une raison d’inexprimable lassitude et de désespoir que d’accomplir ainsi perpétuellement un travail, et de le voir ensuite détruit ? Pourtant, c’est ce que l’homme n’a cessé de faire à travers toute l’histoire, aussi loin que remontent nos connaissances limitées. Il existe un sommet auquel il parvient, au prix d’immenses efforts conjugués, et où se produit une grande et brillante efflorescence de tous les aspects, intellectuel, mental et matériel, de sa nature. L’apogée de la perfection sur le plan de l’expérience des sens est atteinte ; à partir de ce moment son emprise s’affaiblit, sa puissance décroit, par le découragement et la satiété, il retombe dans la barbarie. Pourquoi ne se maintient-il pas sur les hauteurs atteintes ; pourquoi ne tourne-t-il pas son regard vers les montagnes qui se dressent au-delà, et ne se résout-il pas à escalader ces cimes plus élevées ? Parce qu’il est ignorant et que, percevant au loin le scintillement d’une grande lumière, il baisse les yeux, désorienté, ébloui, et retourne prendre son repos sur la pente ombreuse de sa colline familière. Pourtant, de temps à autre se trouve un être assez courageux pour contempler ce scintillement et pour y discerner un peu de la forme qui s’y trouve contenue. Poètes et philosophes, penseurs et instructeurs, tous ceux qui sont les « frères ainés de la race » ont contemplé cette vision, d’une époque à l’autre, et certains d’entre eux ont reconnu, dans ce scintillement éblouissant, les contours des Portes d’Or.
Ces Portes nous donnent accès au sanctuaire de la nature intime de l’homme, au lieu d’où jaillit son pouvoir de vie, et où il est prêtre de l’autel de vie. Qu’il soit possible d’y entrer et de franchir ces Portes, c’est ce qu’un homme ou deux nous ont montré. C’est ce qu’ont fait Platon, Shakespeare, et quelques autres âmes fortes, et ils nous ont parlé, en un langage voilé, alors qu’ils se tenaient encore près de l’entrée. Quand l’homme fort a passé le seuil, il ne parle plus à ceux qui sont de l’autre côté. Et même les paroles qu’il prononce lorsqu’il se tient à l’extérieur sont si pleines de mystère, si voilées, et si profondes, que seuls ceux qui suivent ses pas peuvent découvrir la lumière qu’elles contiennent.
CHAPITRE 1 – LA RECHERCHE DU PLAISIR – Section 4


