Du bouddhisme pur, la religion de ces contrées a dégénéré en Lamaïsme ; mais celui-ci, malgré tous ses défauts, qui ne sont que dans la forme et ne nuisent en rien à la doctrine elle-même, est encore bien au- dessus du Christianisme. Le pauvre abbé Hue s’en aperçut bien vite à ses dépens. Voyageant avec sa caravane, il écrit : « tout le monde nous disait, lorsque nous avancions vers l’ouest, que nous verrions les doctrines devenir de plus en plus claires et plus sublimes. Lha-Ssa était le grand foyer de lumière, dont les rayons s’affaiblissaient à mesure de leur éloignement. « Un jour il exposa à un lama tibétain un bref sommaire de la doctrine chrétienne ; elle n’apparut à celui-ci en aucune manière étrangère [ce qui ne nous étonne point] et il affirma qu’il [le catholicisme] ne différait pas beaucoup de la religion des grands lamas du Tibet… « Ces paroles du Tibétain ne nous surprirent pas peu », écrit le missionnaire ; « nous constatâmes l’unité de Dieu, le mystère de l’Incarnation, le dogme de la présence véritable, dans sa religion… La lumière nouvelle jetée sur la religion du Bouddha, nous laissa vraiment croire que nous trouverions chez les lamas du Tibet une doctrine plus pure » (399d). Les louanges du lamaïsme de cette nature qui abondent dans l’ouvrage de l’abbé Hue, furent la raison de sa mise à l’Index à Rome, et lui valurent d’être défroqué.
Lorsqu’on demanda à Kublai Khan, pourquoi, puisqu’il considérait la religion chrétienne comme étant la meilleure de celles qu’il protégeait, il ne l’adoptait pas, sa réponse fut aussi suggestive qu’elle est curieuse : « Comment voulez-vous que je me fasse chrétien ? Quatre prophètes sont vénérés et adorés dans le monde. Les Chrétiens disent que leur Dieu est Jésus-Christ ; les Sarrasins, Mahomet ; les Juifs, Moise ; les idolâtres, Sogomon-Borkan (Sakya-muni Burkham, ou Bouddha) qui était le premier dieu parmi les idoles ; moi je les adore et les respecte tous les quatre, et je prie celui, parmi eux, qui est le plus grand au ciel, de me venir en aide ».
La prudence du Khan prêterait à rire ; on ne saurait le blâmer de s’en remettre plein de foi, à la Providence elle-même, pour la solution du dilemme. Une de ses objections les plus insurmontables pour embrasser le christianisme fut donnée à Marco : « Vous voyez que les chrétiens de par ici sont si ignorants, qu’ils ne font rien et ne peuvent rien faire, tandis que les idolâtres font tout ce qu’ils veulent, au point que lorsque je suis à table, les tasses viennent à moi du centre de la salle, pleines de vin ou de liqueurs, sans être touchées par qui que ce soit, et que je les bois. Ils contrôlent les orages, les faisant passer par où ils veulent, et ils font beaucoup d’autres merveilles ; tandis que, vous le savez bien, leurs idoles parlent, et font des prédictions sur tous les sujets voulus. Mais si je me tourne vers le christianisme pour devenir un chrétien, alors mes barons et les autres qui ne sont pas convertis me diraient pourquoi vous êtes-vous fait baptiser ?… quels sont les pouvoirs et les miracles que vous constatez de la part du Christ ? Vous n’ignorez pas que les idolâtres, ici, prétendent que leurs miracles sont produits par la sainteté et le pouvoir de leurs idoles. Or, je ne saurais que leur répondre, et ils ne seraient que confirmés dans leur erreur, car les idolâtres qui sont des adeptes dans ces arts surprenants, comploteraient aisément ma mort. Vous allez aller vers votre Pape et vous le prierez de ma part de m’envoyer cent hommes bien versés dans vos lois ; et s’ils sont capables de mettre à néant les pratiques des idolâtres, et de leur prouver qu’eux aussi ils savent faire ces choses, mais qu’ils ne le veulent point, parce qu’elles sont l’œuvre du Diable et des autres mauvais esprits ; s’ils contrôlent les idolâtres au point que ceux-ci ne pourront rien faire en leur présence, et que j’en sois témoin, je dénoncerai les idolâtres et leur religion et je recevrai le baptême ; tous mes barons et mes chefs, seront aussi baptisés et il y aura alors ici plus de chrétiens qu’il n’en existe dans votre partie du monde » (400d).
La proposition était équitable. Pourquoi les chrétiens n’en profitèrent- ils pas ? On prétend que Moise accepta un défi de cette nature devant Pharaon et qu’il en sortit vainqueur.
A notre avis, la logique du Mongol ignorant était sans réplique, son intuition était impeccable. Il voyait les bons résultats dans toutes les religions et il sentait que si les pouvoirs spirituels du bouddhiste, du chrétien, du musulman ou du juif étaient également développés, leur foi leur ferait atteindre les plus hauts sommets. Tout ce qu’il demandait avant de faire le choix d’une religion pour son peuple, c’était la preuve sur quoi s’appuyer.
Si nous n’en jugeons que par ses jongleurs, l’Inde doit être bien mieux versée en alchimie, chimie et physique que toutes les académies européennes. Les merveilles psychologiques produites par quelques fakirs de l’Hindoustan méridional et par les shaberons et les hobilhans du Tibet et de Mongolie viennent à l’appui de nos dires. La science de la psychologie a atteint le summum de la perfection, atteint nulle part ailleurs dans les annales du merveilleux. Que de tels pouvoirs ne soient pas seulement le résultat de l’étude, mais qu’ils soient naturels chez tous les êtres humains est prouvé, aujourd’hui, en Amérique et en Europe par les phénomènes mesmériques et ce qu’on se plait à appeler « le spiritisme ». Si la plus grande partie des voyageurs étrangers, et ceux qui résident dans l’Inde anglaise sont disposés à considérer toutes ces manifestations comme de simples tours de passe-passe, il n’en est pas ainsi pour quelques européens qui ont eu le rare bonheur d’être admis derrière le voile dans les pagodes. Certes ceux-ci ne se moqueront point des rites, et ne sous-estimeront pas non plus les phénomènes produits dans les loges secrètes de l’Inde. Le mahadthévassthanam des pagodes (communément appelé goparam, d’après le portique pyramidal sacré par lequel on entre dans l’édifice) est connu depuis longtemps d’Européens, bien que ceux-ci ne soient qu’une poignée.
Nous ignorons si le prolifique Jacolliot (401d) a jamais été admis dans une de ces loges. C’est fort douteux, croyons-nous, si l’on en juge par ses nombreux récits fantastiques sur les immoralités des rites mystiques des Brahmanes, des fakirs des pagodes, et même des Bouddhistes (!!) dans tous lesquels il fait figure de Joseph. Quoi qu’il en soit, il est évident que les Brahamnes ne lui ont point divulgué de secrets, car, en parlant des fakirs et de leurs miracles, il remarque, « que sous la direction des Brahmanes initiés, ils pratiquent les sciences occultes dans le silence des sanctuaires… et qu’on ne soit point étonné de ce mot, qui donnerait à croire qu’on ouvre la porte du surnaturel, tandis qu’il y a dans les sciences que les Brahmanes nomment occultes, des phénomènes assez extraordinaires pour déconcerter toute investigation, il n’y en a pas un seul qui ne puisse être expliqué et qui ne soit sujet à la loi naturelle ».
Sans doute, n’importe quel Brahmane initié serait capable, s’il le voulait, d’expliquer tous ces phénomènes. Mais il ne le veut pas. Jusque-là, nous en sommes encore à attendre que nos meilleurs physiciens nous fournissent une explication du phénomène occulte le plus trivial, produit par un élève fakir d’une pagode.
Jacolliot dit qu’il serait de toute impossibilité de donner un récit de tous les faits merveilleux auxquels il a assisté. Mais il ajoute avec parfaite bonne foi « qu’il suffit de dire, qu’en ce qui concerne le magnétisme et le spiritisme, l’Europe en est encore à balbutier les premières lettres de l’alphabet et que les Brahmanes ont atteint dans ces deux départements de la science, en ce qui concerne les manifestations, des résultats, qui sont vraiment stupéfiants. En présence de ces étranges phénomènes dont la puissance ne peut être niée, sans connaître les lois que les Brahmanes tiennent jalousement secrètes, on est rempli d’étonnement et on serait tenté de fuir pour briser le charme qui nous retient. »
« L’unique explication que nous ayons pu obtenir, à ce sujet, d’un savant brahmane avec lequel nous étions en termes d’une étroite intimité, est la suivante : Vous avez étudié la nature physique et vous avez obtenu des résultats merveilleux par les lois de la nature – vapeur, électricité, etc. ; depuis vingt mille ans et plus, nous avons étudié les forces intellectuelles, et nous avons découvert leurs lois ; nous obtenons donc, en les faisant agir seules, ou d’accord avec la matière, des phénomènes encore plus extraordinaires que les vôtres.«
Jacolliot a dû, vraiment, être émerveillé par ces merveilles, car il dit : « Nous avons vu des choses qu’il est impossible de décrire, de peur de faire douter au lecteur de son intelligence… Mais nous les avons néanmoins vues. Et certes, on comprend comment, devant de pareilles manifestations le monde ancien… croyait à la possession par le Diable et aux exorcismes » (402d).
Et cependant cet ennemi intraitable des prêtres, des ordres monastiques et du clergé de n’importe quelle religion et de n’importe quel pays – y compris les Brahmanes, les Lamas et les Fakirs – a été si frappé du contraste entre les cultes de l’Inde qui s’appuient sur des faits, et les vaines prétentions du catholicisme, qu’après avoir décrit les terribles tortures que les fakirs s’imposent volontairement, il donne libre cours à son indignation dans les paroles suivantes : « Quoi qu’il en soit ces fakirs, ces mendiants brahmanes ont quand même grand air, lorsqu’ils se flagellent, lorsque, au cours du martyre qu’ils s’infligent eux-mêmes, leur chair est arrachée morceau par morceau, et que le sang ruisselle sur le sol. Mais vous, (les mendiants catholiques) que faites-vous aujourd’hui ? Vous autres, les moines gris, les capucins, les franciscains, qui jouez aux fakirs avec vos cordes à nœuds, vos pierres à feu, vos cilices, et vos flagellations à l’eau de rose, vos pieds nus et vos mortifications pour rire – fanatiques sans foi, martyrs sans tortures ? N’a-t-on pas le droit de vous demander si c’est pour obéir à la loi divine que vous vous enfermez derrière vos épaisses murailles, et que vous échappez, ainsi, à la loi du travail qui pèse si durement sur les autres hommes ?… Fi, vous n’êtes que des mendiants ! »
Laissons-les, nous ne nous sommes déjà que trop occupés d’eux et de leur théologie de pièces et de morceaux. Nous les avons pesés les uns et l’autre sur la balance de l’histoire, de la logique, de la vérité, et nous les avons reconnus insuffisants. Leur doctrine engendre l’athéisme, le nihilisme, le désespoir et le crime ; ses prêtres et ses prédicateurs sont incapables de prouver par des œuvres qu’ils ont reçu le pouvoir divin. Si, tant l’Eglise que les prêtres pouvaient disparaître du monde aussi facilement que leurs noms des yeux du lecteur, ce jour serait un jour béni pour l’humanité. New-York et Londres pourraient redevenir bientôt des villes aussi morales que les cités païennes avant l’occupation des chrétiens ; Paris plus pure que l’ancienne Sodome. Lorsque les catholiques et les protestants seront aussi certains que les bouddhistes et les brahmanes que tous leurs crimes recevront leur punition, que chaque bonne action aura sa récompense, ils pourront employer pour leurs propres païens, ce qui aujourd’hui sert à procurer à leurs missionnaires de longs picnics, et qui rend le nom de chrétiens détesté et méprisé par toutes les nations en dehors des limites de la chrétienté.
Nous avons appuyé nos arguments, suivant les besoins, par la description de quelques-uns des innombrables phénomènes auxquels nous avons assisté dans différentes parties du monde. Nous utiliserons la place qui nous reste à des sujets semblables. Ayant posé la base en élucidant la philosophie des phénomènes occultes, il est tout indiqué d’illustrer notre thèse par des faits qui se sont passés sous nos propres yeux, et qui peuvent être contrôlés par n’importe quel voyageur. Les peuples primitifs ont disparu, mais la connaissance primitive survit, et peut être atteinte par ceux qui « veulent », qui a osent », et qui savent « se taire ».


