Néanmoins, nous voyons que ces prétentions – qui pourraient paraître ridicules si elles n’étaient aussi fatales pour des millions de nos semblables, qui ne demandent qu’à ce qu’on les laisse en paix, étaient pleinement appréciées déjà au XVIIème siècle. Car voici que ce même spirituel M. de la Loubère, sous prétexte d’une pieuse sympathie, donne de fort curieuses indications aux autorités ecclésiastiques en Europe (393d), indications qui condensent l’âme même du Jésuitisme.
« D’après ce que j’ai déjà dit au sujet des opinions des Orientaux, remarque-t-il, il est aisé de se faire une idée de la difficulté qu’on éprouve à leur faire accepter la religion chrétienne ; et combien il est important que les missionnaires qui prêchent l’Evangile en Orient, sachent comprendre les coutumes et les croyances de ces peuples. Car, de même que les apôtres et les premiers chrétiens, lorsque Dieu confirmait leur enseignement par de nombreux miracles, ne révélèrent pas d’un seul coup aux païens tous les mystères que nous adorons, mais leur cachèrent pendant longtemps ainsi qu’aux catéchumènes, la connaissance de ceux qui auraient pu leur causer du scandale ; il semble fort rationnel que les missionnaires qui ne possèdent pas le don de miracle, ne devraient pas révéler d’emblée aux Orientaux tous les mystères et les pratiques du christianisme.
« Il serait prudent, par exemple, ou je me trompe fort, de ne leur parler qu’avec les plus grandes réserves, du culte des saints ; et quant à ce qui a rapport à Jésus-Christ, je crois qu’il serait bon de le leur faire connaître, pour ainsi dire, mais sans mentionner le mystère de l’Incarnation, jusqu’à ce qu’ils aient été convaincus de l’existence d’un Dieu Créateur. Car quelle probabilité y aurait-il en premier lieu, de persuader aux Siamois d’enlever de leurs autels Sommona-Cadom, Pra-Magla et Pra-Scaribout, pour y mettre à la place, Jésus-Christ, saint Pierre et saint Paul ? Il serait peut-être plus prudent de ne point leur prêcher Jésus-Christ crucifié, jusqu’à ce qu’ils aient compris qu’on puisse être infortuné et innocent ; et que, suivant la règle reconnue par eux- mêmes, que l’innocent puisse prendre sur lui tous les crimes des coupables, il a été nécessaire qu’un dieu fût fait homme afin que cet homme-Dieu, par une vie laborieuse et une mort ignominieuse mais volontaire, rachetât tous les péchés des hommes ; mais avant tout, il serait nécessaire de leur donner une idée véritable du Dieu Créateur, justement courroucé contre les hommes. Après cela, l’Eucharistie ne scandalisera point les Siamois, comme elle scandalisa anciennement les païens d’Europe ; car les Siamois ne croient pas que Sommona- Cadom puisse donner sa femme et ses enfants à manger aux Talapoins.
« Bien au contraire, comme les Chinois professent un respect scrupuleux pour leurs parents, je crains fort que si on mettait les Evangiles entre leurs mains, ils seraient scandalisés par le passage où, lorsqu’on dit à Jésus que sa mère et ses frères le demandaient, il répondit de manière à faire comprendre le peu de cas qu’il en faisait, et affecta de ne les point connaître. Ils ne s’offenseraient pas moins de ces autres paroles mystérieuses que notre divin Sauveur prononça lorsque le jeune homme désirait aller enterrer ses parents : « laissez les morts enterrer leurs morts dit-il. Qui ne connaît la gêne que les Japonais, exprimèrent à saint François-Xavier, par rapport à la damnation éternelle, ne pouvant croire que leurs parents décédés étaient voués à une si terrible infortune par la seule raison qu’ils n’avaient pas embrassé le Christianisme dont ils n’avaient jamais entendu parler… Il serait donc nécessaire, pour détruire et adoucir cette pensée, par les moyens employés par ce grand apôtre des Indes, d’établir, avant tout, la notion d’un Dieu tout- puissant, omniscient et souverainement juste, créateur de tout ce qui est bien, et auquel tout est dû, et à la volonté duquel nous sommes redevables du respect que nous devons aux rois, aux évêques, aux magistrats et à nos propres parents.
« Ces exemples suffisent pour démontrer quelles précautions sont nécessaires pour préparer les esprits des Orientaux à penser comme nous, et d’éviter qu’ils ne s’offensent de la plus grande partie des articles de foi de la religion chrétienne » (394d).
Que reste-t-il, alors, à prêcher ? nous est-il permis de demander. Sans Sauveur, sans rédemption, sans crucifixion pour les péchés des hommes, sans Evangile, sans la menace d’une damnation éternelle, sans miracles à faire miroiter à leurs yeux, que restait-il alors aux Jésuites à mettre devant les Siamois, sinon la poussière des sanctuaires païens pour leur aveugler la vue ? Le sarcasme est acerbe, en vérité. La moralité que pratiquent ces pauvres païens, enseignée par la foi de leurs ancêtres est si pure, que le Christianisme doit être dépouillé de toute marque distinctive avant que ses prêtres puissent se permettre de le leur proposer. Une religion qu’on ne peut laisser scruter par un peuple sans malice, modèle de piété filiale, foncièrement honnête, qui professe une vénération profonde pour son Dieu et une horreur instinctive pour tout ce qui pourrait profaner Sa Majesté, une telle religion, disons-nous, ne peut être fondée que sur l’erreur. Et que ce soit le cas, notre siècle est en train d’en faire, petit à petit, l’expérience.
Il ne fallait pas s’attendre, dans cette spoliation en règle du Bouddhisme pour édifier la nouvelle religion chrétienne, à ce qu’un caractère aussi sublime que celui de Gautama-Bouddha restât inaperçu. Il était tout naturel qu’après avoir adopté son histoire légendaire pour combler les vides de celle fictive de Jésus, et après avoir fait usage de tout ce qu’on pouvait prendre dans celle de Christna, on s’emparât de l’homme Sakya-muni pour le faire figurer dans le calendrier sous un nom d’emprunt. C’est ce qu’ils firent, et le sauveur hindou prit place, en temps opportun, dans la liste des saints sous le nom de Josaphat, en compagnie des martyrs de la religion : saints Aura, Placida, Longinus et Amphibolus.
Il existe même à Palerme, une église dédiée au Divo Josaphat. Entre autres vains efforts des auteurs ecclésiastiques pour établir la généalogie de ce saint mystérieux, le plus original de tous fut celui qui en fit Josué, fils de Nun. Mais, ces légères difficultés une fois surmontées, nous retrouvons l’histoire de Gautama prise dans les livres sacrés bouddhistes et reproduite mot à mot dans la Légende Dorée. Les noms des personnages sont changés, mais le lieu de l’action, l’Inde, demeure le même, aussi bien dans la légende chrétienne que dans la bouddhique. On la trouve également dans le Speculum Historiale, de Vincent de Beauvais, qui date du XIIIème siècle. La découverte fut faite par l’historien de Couto, bien que le professeur Muller attribue la première reconnaissance de l’identité des deux récits de M. Laboulaye, en 1859. Le colonel Yule, nous dit que (395d) les histoires de Barlaam et de Josaphat étaient connues de Baronius, et qu’on les trouve à la page 348 de Roman Martyrology, édité sur l’ordre du pape Gregoire XIII, et revu sous l’autorité du pape Urbain VIII, traduit du latin en anglais par G. K., de la Société de Jésus (396d).
II serait oiseux et inutile de reproduire ici ne fut-ce qu’une partie de toutes ces sottises ecclésiastiques. Que celui qui aurait des doutes à cet égard, ou qui voudrait en prendre connaissance, lise le récit tel que le donne le colonel Yule. Quelques-unes (397d) des données chrétiennes et ecclésiastiques paraissent même avoir embarrassé Dominie Valentyn car il dit : « II y en a qui prétendent que ce Boudhum était un Juif fugitif de la Syrie ; d’autres veulent qu’il ait été un disciple de l’apôtre Thomas ; mais alors, dans ce cas, comment aurait-il pu naître 622 ans avant le Christ ; je les laisse répondre à cette question. Diego de Couto maintient que c’était certainement Josué, ce qui est encore plus absurde ».
Le roman religieux intitulé : L’Histoire de Barlaam et de Josaphat, fut pendant plusieurs siècles un des ouvrages les plus populaires de la chrétienté », dit le colonel Yule. « On le traduisit dans toutes les principales langues européennes, y compris le scandinave et le slavon… Ce récit paraît pour la première fois dans les ouvrages de saint Jean de Damas, théologien de la première partie du VIIIème siècle. C’est donc le secret de son origine, car ce saint Jean, avant de devenir prêtre, occupait un emploi élevé à la cour du Khalife Abou Jafar Almansour, où il entendit probablement raconter l’histoire et il l’adapta, plus tard, aux besoins de la nouvelle orthodoxie de Bouddha devenu un saint chrétien.
Après avoir répété le plagiat, Diego de Couto, qui semble peu disposé à abandonner la notion que Gautama était Josué, dit : « Les Gentils de l’Inde entière, ont élevé de grandes et superbes pagodes à ce nommé Budâo. Parlant de ce récit, nous avons recherché avec soin si les anciens Gentils de ce pays avaient eu connaissance dans leurs écritures d’un saint Josaphat, qui avait été converti par Balaam, lequel, dans la légende est représenté comme étant le fils d’un grand roi de l’Inde, et qui fut élevé de la même manière que le récit que nous avons fait de la vie du Budâo. Et comme je voyageais dans l’île de Salsette, j’allai voir cette rare et admirable pagode qu’on nomme Canara Pagoda (les grottes de Kanhàri) ayant plusieurs salles creusées à même la roche de la montagne, et ayant demandé à un vieillard ce qu’il pensait de l’ouvrage et qui l’avait exécuté, il nous dit, que sans aucun doute il avait été creusé par ordre du père de saint Josaphat, afin de l’élever dans la réclusion, ainsi que le dit l’histoire. Et comme on nous informe qu’il était fils d’un grand roi de l’Inde, il se peut bien, comme je l’ai déjà dit, qu’Il était le Budâo, dont on raconte tant de merveilles (398d). »
De plus la légende chrétienne est puisée, dans presque tous les détails, dans la tradition cingalaise. C’est sur cette île que naquit la tradition de Gautama refusant le trône de son père et du roi lui faisant élever un superbe palais, où il le garda demi prisonnier, entouré de toutes les tentations de la vie et du luxe. Marco Polo la reproduisit telle qu’il l’avait eue des Cingalais et, aujourd’hui, sa version se trouve être la fidèle répétition de ce qu’on lit dans divers ouvrages bouddhiques. Comme le dit Marco Polo avec naïveté, le Bouddha vécut une vie si austère et si sainte, il pratiqua l’abstinence à un tel point, « qu’on aurait pu le prendre pour un chrétien. Et, en vérité, ajoute-t-il, s’il l’avait été, il aurait été un des grands saints de notre Seigneur Jésus-Christ, tellement sa vie était pure et bonne ». A ce pieux apophtègme, son éditeur remarque avec raison que « Marco n’est pas le seul qui ait exprimé une pareille appréciation de la vie de Sakya-muni ». De son côté le professeur Max Müller dit : « Malgré tout ce que nous pouvons penser de la sainteté des saints, que ceux qui doutent du droit du Bouddha de prendre place parmi eux, lisent le récit de sa vie tel qu’il est relaté dans les canons bouddhiques. S’il vécut la vie qu’ils décrivent, il y a peu de saints qui mériteraient mieux ce nom que le Bouddha ; et ni l’Eglise grecque ni l’Eglise Romaine n’ont à rougir d’avoir honoré sa mémoire dans saint Josaphat, le prince, l’ermite et le saint. »
Jamais l’Eglise Catholique Romaine n’eut une meilleure occasion de christianiser toute la Chine, le Tibet et la Tartarie, qu’au XIIIème siècle, pendant le règne de Kublai-Khan. Il semble étrange qu’elle n’en ait pas saisi l’occasion lorsque Kublai hésitait, à un moment donné, entre les quatre religions du monde, et peut être bien qu’à cause de l’éloquence de Marco Polo, il aurait favorisé le Christianisme plutôt que le Mahométisme, le Judaïsme ou le Bouddhisme. Marco Polo et Ramusio, un de ses interprètes nous disent pourquoi. Il paraît que, malheureusement pour Rome, l’ambassade du père et de l’oncle de Marco, échoua par suite du décès de Clement IV juste à ce moment-là. Il n’y eut pas de Pape pendant plusieurs mois, pour recevoir les ouvertures amicales de Kublai Khan ; et ainsi, les cent missionnaires chrétiens invités par lui ne purent être envoyés au Tibet et en Tartarie. Pour ceux qui croient qu’une divinité intelligente prend soin, là-haut, du bien-être de notre misérable petit monde, ce contre-temps est une preuve évidente que le Bouddhisme, devait l’emporter sur le Christianisme. Qui sait, si le Pape Clément ne tomba pas malade à la seule fin d’empêcher les Bouddhistes de sombrer dans l’idolâtrie du catholicisme Romain ?
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