On pratique également l’évocation du sang, mais à des fins toutes différentes dans plusieurs parties de Bulgarie et de Moldavie, surtout dans les régions limitrophes des pays musulmans. L’horrible oppression et l’esclavage auxquels ont été soumis depuis des siècles, les infortunés chrétiens, les ont rendus cent fois plus impressionnables et en même temps plus superstitieux que ceux qui habitent les pays civilisés. Chaque sept mai, les habitants des villages et des villes Moldavo-Valaques et Bulgares célèbrent ce qu’ils nomment « la fête des morts ». D’immenses foules d’hommes et de femmes, portant tous à la main un cierge allumé, se rendent aux cimetières après le coucher du soleil, et prient sur les tombes de leurs amis décédés. Cette antique et solennelle cérémonie, nommée Trizna, est partout une réminiscence des rites chrétiens primitifs, mais bien plus solennelle encore pendant leur esclavage des musulmans. Chaque tombe est munie d’une espèce d’armoire haute d’une cinquantaine de centimètres, faite de quatre pierres et avec portes à double battants. Ces armoires contiennent ce qu’on appelle le mobilier du défunt : c’est-à-dire des cierges, de l’huile, une lampe de terre cuite, qu’on allume ce jour-là et qui doit brûler pendant vingt-quatre heures. Les riches y placent des lampes en argent, richement ciselées et des images ornées de pierres précieuses, qui ne craignent pas les voleurs, car dans les cimetières ces armoires restent ouvertes à tout venant. La terreur de la population (musulmane et chrétienne) de la vengeance des morts est telle, qu’un voleur qui ne reculerait pas devant un assassinat, n’aurait jamais le courage de toucher à la propriété d’un mort. Les Bulgares croient que tous les samedis et surtout la veille du dimanche de Pâques, et jusqu’à la Trinité (ce qui fait environ sept semaines) les âmes des morts descendent sur terre, quelques-unes pour implorer le pardon des vivants à qui ils ont fait tort ; d’autres pour protéger ceux qui leur sont chers et communier avec eux. Se conformant fidèlement à la tradition de leurs ancêtres, les indigènes allument leurs lampes ou leurs cierges chaque samedi pendant ces sept semaines. En outre, le sept mai, ils arrosent les tombes avec du vin et brûlent de l’encens à l’entour, du coucher au lever du soleil. Chez les habitants des villes la cérémonie est limitée à ces simples pratiques. Mais pour certains ruraux, le rite prend les proportions d’une évocation théurgique. La veille de l’Ascension, les femmes bulgares allument une quantité de cierges et de lampes ; les pots sont placés sur des trépieds et l’encens parfume l’atmosphère des milles à l’entour, et des nuages de fumée blanche enveloppent chaque tombe comme si un voile la séparait de ses voisines. Pendant la soirée, et jusqu’à près de minuit, en souvenir du défunt, les amis et un certain nombre de mendiants sont régalés avec du vin, et du raki (liqueur de raisins) et on distribue de l’argent parmi les pauvres suivant les moyens de la famille. Lorsque la fête est terminée, les invités s’approchent des tombes et s’adressant au défunt par son nom, le ou la remercient des bonnes choses reçues. Lorsque tous se sont retirés à l’exception des proches parents, une femme, généralement la plus âgée de la famille reste seule avec le mort, et – à ce que disent certaines personnes – procède à la cérémonie de l’évocation.
Après quelques ferventes prières, dites la face contre la terre sur la tombe, elle tire quelques gouttes de sang de son sein gauche, qu’elle laisse couler sur la tombe. Cela donne vigueur à l’esprit qui erre par-là, pour lui permettre de prendre pendant quelques instants une forme visible et murmurer ses instructions à l’oreille du théurgiste chrétien, s’il en a à donner, ou simplement pour « bénir celle qui mène le deuil », après quoi il disparaît jusqu’à l’année suivante. Cette croyance est si bien enracinée que nous avons ouï dire que, dans le cas d’une difficulté de famille, une femme moldave pria sa sueur de surseoir à sa décision jusqu’à la nuit de l’Ascension, pour que son père défunt pût leur exprimer lui-même sa volonté et son bon plaisir ; la sueur y consentit comme si leur parent avait été dans la chambre à côté.
On ne peut douter qu’il y ait de terribles secrets dans la nature, ainsi que nous l’avons vu dans le cas du Znachar russe, lorsque le sorcier ne parvient pas à mourir avant d’avoir transmis le mot à un autre, et les hiérophantes de Magie Blanche ne le font que rarement. Il paraîtrait que la terrible puissance du « Mot » ne puisse être transmise qu’à un seul homme d’un certain district ou à un seul groupe. Lorsque le Brahmâtma était prêt à abandonner le poids de l’existence physique, il transmettait son secret à son successeur, soit oralement, ou par un écrit, renfermé dans un coffret bien scellé qui ne devait être remis qu’en mains propres. Moise « appose les mains » à son néophyte, Josué, dans les solitudes de Nebo et disparaît pour toujours. Aaron initie Eleazar sur le mont Hor et meurt. Siddhartha- Bouddha promet à ses mendiants avant sa mort, de vivre dans celui qui en sera digne, il embrasse son disciple favori, lui murmure à l’oreille, et meurt ; et comme la tête de saint Jean repose sur le sein de Jésus, celui-ci lui dit « d’attendre » sa venue. Comme les feux-signaux de l’antiquité, qu’on allumait ou éteignait par intervalles au sommet d’une colline, puis d’une autre, portaient les nouvelles d’un bout du pays à l’autre, nous voyons que les « sages » depuis les temps immémoriaux jusqu’à nos jours communiquent au monde la parole de sagesse à leurs successeurs. Transmis d’un « voyant » à un autre, le « Mot » brille comme un éclair et emportant à tout jamais l’initiateur, il met en vue le nouvel initié. Pendant ce temps, des nations entières s’entretuent au nom d’un autre « Mot », substitut vide de sens, accepté au pied de la lettre par chacune et faussement interprété par toutes.
Nous n’avons rencontré que peu de sectes pratiquant véritablement la sorcellerie. Une de celles-ci sont les Yézidis, que quelques-uns considèrent comme une branche des Kurdes, mais nous croyons que c’est à tort. Ils résident principalement dans les montagnes et les districts arides de la Turquie d’Asie, du côté de Mosoul en Arménie, et on les rencontre jusqu’en Syrie (388d) et en Mésopotamie. On les connaît comme adorateurs du diable et c’est le nom qu’on leur donne partout ; et certes, ce n’est ni par ignorance, ni par étroitesse d’esprit qu’ils ont fondé le culte et une communication régulière avec les éléments et les élémentaires les plus malfaisants et de la plus basse classe. Ils reconnaissent la malignité actuelle du chef des « puissances noires » ; mais en même temps ils craignent son pouvoir et cherchent par conséquent, à se concilier ses faveurs. Celui-ci est en lutte ouverte avec Allah, disent-ils, mais une réconciliation peut intervenir à n’importe quel moment ; et ceux qui ont manqué de respect au « noir », peuvent en souffrir à l’avenir, et ils auront ainsi contre eux Dieu et le Diable. Ce n’est qu’une ruse politique pour se propitier sa Majesté Satanique, qui n’est que le grand Tchernobog (le dieu noir) des Variagi Russ, les anciens Russes idolâtres, antérieurs à Vladimir.
De même que Wierus, le célèbre démonographe du XVIème siècle (qui donne dans son Pseudomonarchia Dæmonum, une description et une nomenclature régulière de la cour diabolique, avec ses dignitaires, ses princes, ses ducs, ses nobles et ses officiers), les Yezidis reconnaissent tout un panthéon de diables et ils se servent des Jakshas, les esprits de l’air, pour transmettre leurs prières et leurs compliments à Satan, leur maître, et aux Afrites du désert. Pendant leurs réunions de prières, ils joignent les mains, et forment d’immenses cercles, avec leur cheik ou un prêtre officiant au centre, qui bat des mains et entonne chaque verset en honneur de Sheitan (Satan) Ils tournoient alors en rond en sautant en l’air. Lorsque la frénésie est parvenue à son comble, ils s’infligent souvent des blessures et se coupent avec leurs poignards, et rendent, à l’occasion, le même service à leurs voisins. Mais leurs blessures ne se cicatrisent ni ne se guérissent aussi facilement que celles des lamas et des saints, car trop souvent ils meurent victimes de ces blessures qu’ils se sont infligées. Tout en dansant, et brandissant leurs poignards sans desserrer les mains – car ce serait considéré comme un sacrilège, et l’enchantement serait aussitôt brisé – ils supplient et louent Sheitan afin que celui-ci se manifeste dans ses œuvres par des « miracles » Leurs rites ayant lieu surtout la nuit, ils ne manquent pas d’obtenir des manifestations de différentes sortes, dont les moindres sont d’énormes boules de feu, qui prennent la forme d’animaux les plus extraordinaires.
Lady Hester Stanhope, dont le nom a été pendant longtemps une puissance parmi les fraternités maçonniques de l’Orient, assista, dit-on, en personne à plusieurs de ces cérémonies Yézidéennes. Un Ockhal de la secte des Druses, nous a dit qu’après avoir assisté à une de ces « Messes du Diable » des Yézidis, comme on les appelle, cette dame extraordinaire, si célèbre pour son courage et son audacieuse bravoure, s’évanouit, et que, malgré son accoutrement habituel d’Emir masculin, on eut toutes les peines du monde à la rappeler à la vie et à la santé. A notre grand regret, nous n’avons jamais réussi malgré nos efforts à assister à une de ces séances.
Dans un récent article d’un journal catholique au sujet du Nagualisme et du Vaudou, on prétend que Haïti serait le centre des sociétés secrètes, où l’on pratiquerait de terribles formes d’initiations et des rites sanglants, et où des enfants nouveau-nés seraient sacrifiés et mangés par les adeptes ! On y cite un certain voyageur français, nommé Piron, décrivant, tout au long, une horrible scène à laquelle il assista à Cuba, dans la maison d’une dame, qu’il n’aurait jamais soupçonnée d’aucun lien avec une secte aussi monstrueuse ! Une jeune fille blanche, tout à fait nue remplissait l’office de prêtresse vaudou et devenait frénétique par des danses et des incantations qui suivirent le sacrifice d’une poule blanche et d’une autre noire. Un serpent dressé à ce rôle, et agissant sous l’influence de la musique, s’enroulait autour des membres de la jeune fille, et ses mouvements étaient surveillés par les fidèles qui dansaient autour d’elle ou qui restaient à épier ses contorsions. Le spectateur s’enfuit enfin, horrifié, en voyant la malheureuse jeune fille tomber tordue dans une crise d’épilepsie. »
Tout en regrettant un pareil état de choses dans des pays chrétiens, l’article catholique en question voit dans l’attachement tenace aux rites religieux de leurs ancêtres, la preuve de la dépravation du cœur humain, et il fait un fervent appel au zèle des catholiques. Outre qu’il se fait l’écho de l’absurde fiction des nouveau-nés mangés, l’auteur paraît être tout à fait inconscient du fait que la dévotion pour une croyance que des siècles de cruelles et sanglantes persécutions n’ont pas réussi à réprimer, fait des héros et des martyrs d’un peuple, tandis que la conversion à une autre religion ne ferait d’eux que des renégats. Une religion de contrainte ne peut donner naissance qu’à la tromperie. La réponse donnée par quelques Indiens au missionnaire Margil, vient corroborer cette banalité. La question qui leur avait été posée était la suivante : « Comment se fait-il que vous soyez si païens dans l’âme après avoir été des chrétiens depuis si longtemps ? » Ils répondirent : « Que feriez-vous, père, si des ennemis de votre foi entraient dans votre pays ? Ne prendriez-vous pas tous vos livres, vos vêtements sacerdotaux et tous les attributs de votre religion, pour vous retirer dans les cavernes les plus secrètes de vos montagnes ? C’est justement ce que nos prêtres, nos prophètes, nos devins et nos nagualistes ont fait jusqu’à maintenant et ce qu’ils font encore. »
Une réponse de cette nature venant d’un catholique romain, à la question d’un missionnaire de l’Eglise grecque ou protestante lui vaudrait la couronne de saint dans le martyrologe papal. Quoi de plus beau que la religion « païenne », qui oblige saint François Xavier à rendre hommage aux Japonais en disant que « en ce qui concerne la vertu et la probité ils surpassaient toutes les nations à sa connaissance » ; une telle religion « païenne » est préférable à un christianisme qui, pour avancer sur la terre, anéantit des nations aborigènes comme un ouragan de feu (389d). La maladie, l’ivrognerie et la démoralisation sont les résultats immédiats de l’apostasie de la foi de leurs pères et d’une conversion à une religion de pure forme.
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