DIVISIONS PARMI LES PREMIERS CHRETIENS – Partie 10

Blavatsky – Isis Dévoilée – Volume 2 – Chapitre III – DIVISIONS PARMI LES PREMIERS CHRETIENS

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Marcion avait-il tort en cela ? Était-ce blasphème ou intuition de sa part ? Était-ce, chez lui, une inspiration divine pour exprimer ce que tout cœur honnête ressent ou proclame plus ou moins dans un ardent désir de vérité ? Si, dans son désir sincère d’établir une religion purement spirituelle, une croyance universelle basée sur la vérité non adultérée, il jugeait nécessaire de faire du Christianisme un système absolument nouveau et séparé du Judaïsme, Marcion ne pouvait-il pas se réclamer des paroles mêmes du Christ ? Personne ne met une pièce de drap neuf à un vieil habit, car elle emporterait une partie de l’habit et la déchirure serait pire... On ne met pas non plus du Vin nouveau dans de vieilles outres : autrement les outres se rompent, le vin se répand et les outres sont perdues ; mais on met le vin nouveau dans des outres neuves, et le vin et les outres se conservent (Matthieu, IX, 16, 17). Quel rapport le Dieu d’Israël, jaloux, courroucé et vengeur ; a-t-il avec la divinité inconnue, le Dieu de Pardon, prêché par Jésus – son Père qui est dans le ciel et le Père de l’Humanité entière ? Ce Père, seul, est le Dieu spirituel et de pureté, et c’est une erreur grave que de le comparer à la Divinité sinaïtique subordonnée et capricieuse. Jésus a-t-il invoqué, une seule fois, le nom de Jéhovah ? A-t-il jamais mis en regard son Père avec ce juge cruel et sévère ; son Dieu de pardon, d’amour et de justice, avec le Génie juif du talion ? Jamais ! De ce jour mémorable où il prêcha son Sermon sur la Montagne, un abîme infranchissable se creuse entre son Dieu et cette autre divinité qui fulmine ses commandements du sommet de l’autre montagne – le Sinaï. Le langage de Jésus ne prête à aucune équivoque ; non seulement il s’insurge contre le « Seigneur » mosaïque, mais il le défie. « Vous avez appris qu’il a été dit : œil pour œil, et dent pour dent ; mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l’autre. Vous avez appris qu’il a été dit [par le même « Seigneur Dieu » sur le Mont Sinaï] : tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Mais moi je vous dis : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent. » (Matthieu, V, 38).

Prenez, maintenant, le Livre du Manou et lisez :

« La résignation, l’action de rendre le bien pour le mal, la tempérance, la probité, la pureté, la répression des sens, la connaissance des Shastras [les livres saints], celle de l’âme suprême, la véracité et l’abstention de la colère, voilà quelles sont les dix vertus qui constituent le devoir… Ceux qui étudient les dix préceptes du devoir, et qui, après les avoir étudiés, y conforment leur vie, atteindront la condition suprême. »

(Livre du Manou, VI, Shloka 92-93).

Si le Manou n’a pas tracé ces mots plusieurs milliers d’années avant l’ère chrétienne, nul ne se permettra de nier qu’ils lui sont antérieurs de plusieurs siècles. II en est de même des préceptes du Bouddhisme.

Si nous consultons la Prâtimoksha Soûtra et d’autres traités religieux du Bouddhisme, voici les dix commandements que nous y trouvons :

  1. Tu ne tueras aucune créature vivante.
  2. Tu ne voleras point.
  3. Tu ne rompras point ton vœu de chasteté.
  4. Tu ne mentiras point.
  5. Tu ne dévoileras point les secrets d’autrui.
  6. Tu ne désireras point la mort de tes ennemis.
  7. Tu ne convoiteras point la richesse des autres.
  8. Tu ne prononceras point de paroles injurieuses et malpropres.
  9. Tu ne te livreras point au luxe (coucher sur des lits moelleux, ou se livrer à la paresse).
  10. Tu n’accepteras ni or ni argent (369).

« Maître, que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ? demande un homme à Jésus. » « Observe les commandements. »

« Lesquels ? » « Tu ne tueras point ; tu ne déroberas point ; tu ne commettras point d’adultère ; tu ne diras point de faux témoignages », fut la réponse (370).

« Que faut-il faire pour obtenir la possession de Bhodi ? [la connaissance de la Vérité éternelle] demande un disciple à son maître bouddhiste. Quelle est la voie pour devenir un Upâsaka ? » « Observe les commandements. » « Quels sont-ils ? » « Abstiens-toi toute ta vie du meurtre, du vol, de l’adultère et du mensonge », lui répond le maître (371).

Recommandations identiques, n’est-il pas vrai ? Conseils divins ; y conformer notre vie purifierait et exalterait l’humanité. Mais sont-ils plus divins lorsqu’une bouche les prononce plutôt qu’une autre ? Si c’est imiter Dieu que de rendre le bien pour le mal, ce précepte énoncé par un Nazaréen lui donne-t-il plus d’autorité que quand il sort de la bouche d’un Philosophe indien ou tibétain ? Nous constatons que la Règle d’Or n’a pas eu son origine en Jésus, mais que c’est dans l’Inde que nous devons chercher son berceau. Malgré tout ce que nous pourrons faire, nous ne pouvons empêcher que Shâkya-Mouni n’ait précédé la naissance de Jésus de plusieurs siècles. Pourquoi Jésus aurait-il été au pied de l’Himalaya plutôt qu’au pied du Sinaï, à la recherche du modèle pour son système d’éthique, si ce n’était que les doctrines de Manou et de Gautama s’harmonisaient parfaitement avec sa propre philosophie, tandis que celles de Jéhovah lui faisaient horreur et lui causaient de la répulsion ? Les Hindous enseignaient de rendre le bien pour le mal ; mais le commandement de Jéhovah était : « Œil pour œil » et « dent pour dent ».

Les Chrétiens soutiendraient-ils toujours l’identité du « Père de Jésus avec Jéhovah, si on pouvait leur prouver clairement que le « Seigneur Dieu » n’était autre que le Bacchus païen, Dionysos ? Or bien, l’identité du Jéhovah du Mont Sinaï avec le dieu Bacchus ne fait guère l’ombre d’un doute. Le nom הוהי est Yava ou Iao, suivant Diodore et Lydus, qui est le nom secret du dieu phénicien des Mystères (372) ; et il avait été pris des Chaldéens dont c’était également le nom secret du Créateur. Partout où Bacchus était adoré, existait la tradition de Nysa et de la grotte où il fut élevé. Beth-San ou Scythopolis en Palestine, portait cette désignation ; il en était de même d’un emplacement sur le mont Parnasse. Mais Diodore déclare que Nysa était situé entre la Phénécie et l’Egypte ; Euripide dit que Dionysos est venu de l’Inde en Grèce ; et Diodore (373c) vient y ajouter son témoignage : « Osiris fut élevé â Nysa, dans l’Arabie Heureuse ; c’était le fils de Zeus et fut nommé d’après son père [nominatif Zeus, génitif Dios] et l’endroit Dio-Nysos » – le Zeus ou Jove de Nysa. L’identité du nom ou du titre est des plus significative. En Grèce, Dionysos prenait rang juste après Zeus, et Pindare dit à ce sujet : « Ainsi le Père Zeus gouverne toutes choses, et Bacchus gouverne lui aussi. »

Mais, en dehors de la Grèce, Bacchus est le tout-puissant « Zagreus, le dieu suprême ». Moise paraît l’avoir adoré personnellement et avec lui le peuple, au Mont Sinaï, à moins que nous n’admettions qu’étant un prêtre initié, un adepte sachant soulever le voile qui couvre le culte exotérique, mais qu’il avait gardé le secret. « Et Moise éleva un autel et lui donna le nom de Jehovah-NISSI ! ou Iao-Nisi (374). Quelle meilleure preuve veut-on que le Dieu du Sinaï était indifféremment Bacchus, Osiris ou Jéhovah ? S. Sharpe ajoute encore son témoignage que l’endroit où naquit Osiris était le « Mont Sinaï, appelé par les Egyptiens Mont Nissa (375) ». Le serpent d’airain était un nis שחנ , et le mois de la Pâque juive se nomme nisan.

Si le « Seigneur Dieu » mosaïque était le seul Dieu vivant, et Jésus son Fils unique, comment expliquer, alors, le langage rebelle de celui-ci ? Il renverse sans hésiter et sans autre explication la Loi du Talion juive, pour lui substituer la loi de charité et d’abnégation. Si l’Ancien Testament est une révélation divine, comment le Nouveau Testament en peut-il être une aussi ? Devons-nous croire à un Dieu et adorer une Divinité qui se contredit tous les deux ou trois siècles ? Moise était-il inspiré, ou alors Jésus n’était-il pas le Fils de Dieu ? C’est de ce dilemme que les théologiens ont à nous sortir. Et c’est de ce même dilemme que les Gnostiques cherchaient à sauver le Christianisme naissant.

Voilà dix-neuf siècles que la Justice attend des commentateurs intelligents pour apprécier la différence entre l’orthodoxe Tertullien et le gnostique Marcion. La violence brutale, la mauvaise foi et le fanatisme du « Grand Africain » repoussent tous ceux qui acceptent son Christianisme. « Comment un Dieu peut-il enfreindre ses propres commandements ? » demande Marcion. Comment pouvait-il défendre l’idolâtrie et le culte des images, et cependant ordonner à Moise d’élever le serpent d’airain ? Comment se fait-il qu’il ordonne : « tu ne déroberas point », et qu’il envoie les Israélites dépouiller les Egyptiens de leur or et de leur argent ? Anticipant sur les résultats de la critique moderne, Marcion nie qu’on puisse attribuer à Jésus les prétendues prophéties messianiques. Et l’auteur de Supernatural Religion écrit (376) : « L’Emmanuel d’Esaie [tVII. 14, VIII. 4] n’est pas le Christ ; la « Vierge » sa mère est simplement une « jeune femme », [une alma du temple], et les souffrances du serviteur du Dieu (Esaie LII, 13, LIII, 3) ne sont nullement des prédictions de la mort de Jésus (377c1) (377c2). »

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