CRIMES CHRETIENS ET VERTUS PAIENNES – Partie 9

Blavatsky – Isis Dévoilée – Volume 2 – Chapitre II – CRIMES CHRETIENS ET VERTUS PAIENNES

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Feignant d’ignorer qu’il faut attacher une signification ésotérique aux symboles exotériques et que les Mystères eux-mêmes se divisaient en deux parties, les Petits à Agræ et les Grands à Eleusis, Clement d’Alexandrie, poussé par une bigoterie rancunière à laquelle on pourrait s’attendre de la part d’un Néo-Platonicien renégat, mais qui étonne chez ce Père généralement loyal et lettré, condamnait les Mystères en les traitant d’indécents et de diaboliques. Quoi que fussent les rites pratiqués par les néophytes avant de passer à une initiation plus élevée ; si mal comprises qu’eussent été les épreuves de Katharsis, ou purification, au cours desquelles ils étaient soumis à toute espèce de probations ; et jusqu’à quel point l’aspect immatériel ou physique ait prêté à la calomnie, seuls ceux qui sont méchamment de parti-pris sont capables de soutenir que, sous cette signification externe, il n’en existait pas une beaucoup plus profonde et plus spirituelle.

Il est de tous points absurde de juger les anciens à notre point de vue de la bienséance et de la vertu, et certes, ce n’est pas à l’Eglise – que tous les symbologistes modernes accusent d’avoir adopté ces mêmes emblèmes sous leur forme la plus grossière, et qui se sent impuissante à réfuter ces accusations – de jeter la pierre à ceux qu’elle a copiés. Lorsque des hommes comme Pythagore, Platon et Jamblique, connus pour leur sévère moralité, prenaient part aux Mystères et en parlaient avec vénération, il sied mal à nos critiques modernes de les juger si légèrement en se basant seulement sur leur aspect extérieur. Jamblique donne la description des plus hardis, et son explication, devrait paraître tout à fait plausible à un esprit sans parti pris. « Les exhibitions de cette sorte, dit-il, dans les Mystères, étalent calculées pour nous délivrer des passions licencieuses, en assouvissant la vue et, en même temps, faisant disparaître toute mauvaise pensée, par suite de la terrible sainteté qui accompagnait tous ces rites (200) ». « Les hommes les plus sages et les meilleurs du monde païen, ajoute M. Warburton, sont tous d’accord sur ce point, que les Mystères furent institués purs, et qu’ils n’enseignaient que les fins les plus nobles et par des moyens les plus louables (201) ».

Bien que des sujets des deux sexes et de toutes classes pussent prendre part dans ces rites célèbres, et que même une certaine participation fût obligatoire, peu nombreux étaient ceux qui atteignaient l’initiation finale et la plus élevée. La hiérarchie des Mystères nous a été donnée par Proclus dans le quatrième livre de sa Théologie de Platon (202c). « Le rite perfectif [télésé], précède l’ordre de l’initiation – Muesis – et l’initiation « Epopteïa« , ou Apocalypse finale. » Theon de Smyrne, dans Mathematica, divise aussi en cinq parties les rites des Mystères : la première consiste en une purification préalable, car les Mystères ne sont pas transmis à tous ceux qui veulent bien les recevoir ;… certaines personnes en sont empêchées par la voix du crieur (χηρυξ)… puisqu’il est nécessaire que ceux qui ne sont pas exclus des Mystères soient auparavant, épurés par certaines purifications auxquelles succèdent la réception des rites sacrés. La troisième partie est appelée Epopteïa ou Réception. Et la quatrième, qui est la fin et le but de la Révélation, consiste à bander la fête et ceindre les couronnes (203)… soit que, par la suite, il (la personne initiée) deviennent porte-flambeau„, un hiérophante des Mystères ou qu’il remplisse un autre rôle dans le rite sacerdotal. Mais la cinquième, qui est le résultat de toutes celles-ci, est l’amitié et la communion intime avec Dieu…  » Celui-ci était le dernier et le plus solennel des Mystères.

Certains auteurs se sont souvent demandé quelle était la signification de la phrase « amitié et communion intime avec Dieu ». Les auteurs chrétiens ont nié la prétention des Païens à une pareille « communion », alléguant que, seuls, les saints chrétiens étaient et sont capables d’en jouir ; les sceptiques matérialistes ont raillé la prétention des uns et des autres. Après de longs siècles de matérialisme religieux et de stagnation spirituelle, il est devenu fort difficile, sinon impossible, d’établir les prétentions de chacun. Les anciens Grecs, qui accouraient autrefois en foule à l’Agora d’Athènes avec son autel au « Dieu Inconnu », ne sont plus, et leurs descendants sont convaincus qu’ils ont trouvé l’ « Inconnu » dans le Jehovah des Juifs. Les extases divines des Chrétiens Primitifs ont fait place à des visions d’un caractère plus moderne en rapport avec le progrès et la civilisation. Le « Fils de l’Homme » apparaissant dans les extases ravies des premiers Chrétiens, venant du septième ciel, dans une nuée de gloire, entouré d’anges et de séraphins ailés, a cédé la place à un Jésus plus prosaïque et en même temps plus commercial. On nous fait voir celui-ci faisant une visite matinale à Marie() et à Marthe() à Béthanie ; il prend place sur l’ottomane avec la sœur cadette qui était éprise d’éthique, tandis que Marthe() passe son temps à la cuisine à confectionner le repas. Et voici que l’imagination fiévreuse d’un prédicateur et saltimbanque blasphémateur de Brooklyn, le Révérend Dr Talmage, nous la représente accourant « la sueur au front, un broc dans une main et les pincettes dans l’autre… en présence du Christ » et le tançant vertement de ne pas faire attention que sa sœur la laisse « faire seule tout l’ouvrage (204) (205c) ».

Depuis l’origine de la conception solennelle et majestueuse de la Divinité non révélée des anciens adeptes, aux descriptions caricaturales de Celui qui mourut sur la croix pour son dévouement philanthropique envers l’humanité, de longs siècles se sont écoulés, et leur lourd fardeau paraît avoir presque complètement effacé toute notion d’une religion spirituelle dans les cœurs de ceux qui se disent ses partisans. Devons-nous nous étonner que la phrase de Proclus ne soit plus comprise par les Chrétiens, et qu’elle soit rejetée comme une « divagation » par les matérialistes, qui en niant sont moins coupables de blasphème et d’athéisme que beaucoup de révérends et de paroissiens des églises. Mais si les Epoptes de la Grèce n’existent plus, nous avons, aujourd’hui, un peuple autrement plus ancien que les plus anciens Hellènes, qui pratique les dons prétendus « surhumains » au même degré que leurs ancêtres d’avant le siège de Troie. C’est sur ce peuple que nous appelons l’attention des psychologues et des philosophes.

Nul n’est besoin d’approfondir la littérature des Orientalistes pour se convaincre que, dans la plupart des cas, ils ne soupçonnent même pas que, dans la philosophie secrète de l’Inde, il est des profondeurs qu’ils n’ont pas sondées, et qu’ils ne peuvent sonder, car ils passent à côté sans s’en apercevoir. On traite la métaphysique hindoue sur un ton de supériorité consciente, avec un suprême mépris, comme si la pensée européenne était seule assez éclairée pour polir le diamant brut des anciens auteurs sanscrits, en séparant le bon du mauvais dans l’intérêt de leurs descendants. Nous les voyons se disputer sur la forme extérieure des expressions, sans comprendre les grandes vérités vitales que celles-ci cachent à l’œil profane.

« En règle générale, nous dit Jacolliot, les Brahmanes s’élèvent rarement au-dessus de la classe des Grihasta [prêtres des castes vulgaires] et des pourohita [exorciseurs, devins, prophètes et évocateurs d’Esprits]. Et cependant nous verrons… une fois que nous aurons touché la question et étudié les manifestations et les phénomènes, que ces initiés du premier degré [le plus bas] s’attribuent et possèdent, en apparence, des facultés développées à un point qui n’a jamais été égalé en Europe. Quant aux initiés de la seconde et surtout de la troisième catégorie, ils prétendent pouvoir ignorer le temps, l’espace, et commander à la vie et à la mort (206) ».

M. Jacolliot n’a pas rencontré d’initiés de cette catégorie ; car, comme il le dit lui-même, ils ne se font voir que dans les occasions les plus solennelles et lorsque la foi de la multitude a besoin d’être fortifiée par un phénomène d’un ordre supérieur. « On ne les voit jamais, soit aux environs, soit à l’intérieur des temples, sauf à la grande fête quinquennale du feu. À cette occasion, ils apparaissent, vers le milieu de la nuit, sur une plate-forme élevée au centre du lac sacré, comme autant de fantômes, et ils illuminent tout l’espace au moyen de leurs conjurations. Une colonne de feu s’élève autour d’eux, allant de la terre au ciel. L’air vibre de sons étranges et cinq ou six mille Hindous, venus de toutes les régions de l’Inde pour contempler ces demi-dieux, se prosternent la face dans la poussière en invoquant les mânes de leurs ancêtres (207) ».

N’importe quel lecteur impartial du Spiritisme dans le monde restera convaincu que ce « rationaliste implacable », ainsi que Jacolliot se plaît à s’intituler, n’a pas avancé quoi que ce soit qui ne fût corroboré par ce qu’il a vu. Ses affirmations viennent étayer celles d’autres sceptiques et sont corroborées par elles. En règle générale, les missionnaires, après avoir vécu la moitié de leur vie dans le pays du « culte du diable », comme ils appellent l’Inde, nient effrontément ce qu’ils ne peuvent empêcher de reconnaître comme exact, ou alors attribuent ridiculement les phénomènes à la puissance du diable, qui rivalisent avec les « miracles » des temps apostoliques. Nous voyons alors ce que cet auteur français, malgré son rationalisme incorrigible, est forcé d’admettre à la suite de sa description des merveilles les plus surprenantes. Après avoir observé les Fakirs de toutes manières, il se voit contraint à rendre justice à leur parfaite honnêteté dans la production de leurs miraculeux phénomènes. « Nous n’avons jamais réussi, dit-il, à en prendre un seul en flagrant délit de fraude ». Nous rapportons ce qui suit pour tous ceux qui, n’ayant pas été aux Indes, s’imaginent encore être assez habiles pour démasquer la fraude des prétendus magiciens. Cet observateur habile et réfléchi, ce matérialiste redoutable, après un long séjour en Inde, dit : « Nous avouons sans hésiter que nous n’avons rencontré, ni aux Indes ni à Ceylan, un seul européen, même parmi les anciens résidents, qui ait jamais été capable d’indiquer les moyens qu’emploient ces dévots dans la production de ces phénomènes ! »

Et comment le pourraient-ils ? Ce zélé Orientaliste ne confesse-t-il pas que lui-même, qui avait tout ce qu’il fallait pour apprendre de première main leurs rites et leurs doctrines, a échoué dans ses efforts pour faire que les Brahmanes lui dévoilassent leurs secrets ? « Tout ce que nos recherches les plus assidues ont pu tirer des Purohitas au sujet des actes de leurs Supérieurs (les initiés des temples) se réduit à fort peu de chose ». Puis, parlant d’un de leurs livres, il avoue que, tout en promettant de révéler tout ce qu’on voudrait savoir, « ils se bornent à donner des formules mystérieuses, combinées avec des lettres occultes et magiques, dont il nous a été impossible de pénétrer le secret », etc.

Bien que les Fakirs ne puissent pas aller au-delà du premier degré de l’initiation, ils sont, néanmoins, les seuls agents entre le monde visible et les « frères silencieux », ou ces initiés qui ne franchissent jamais le seuil de leurs demeures sacrées. Les Fukarâ-yoguis appartiennent aux temples, et qui sait si ces cénobites des sanctuaires n’ont pas plus à faire avec les phénomènes psychologiques des Fakirs, et que Jacolliot a si magistralement décrits, que les Pitris eux-mêmes ? Qui nous dira si le spectre fluidique du vieux Brahmane vu par Jacolliot était le scîn-lêcca, le double spirituel d’un de ces mystérieux sannyâsis ?

Quoique le récit ait été traduit et commenté par le Professeur Perty, de Genève, nous nous hasardons néanmoins à le reproduire tel que Jacolliot l’a donné : « Un instant après la disparition des mains, le Fakir, continuant ses évocations (mantras) plus sérieusement que jamais, un nuage comme le premier, mais plus opalescent et plus opaque, se mit à voltiger près du petit brasero, qu’à la requête de l’Hindou, nous avions constamment entretenu avec des charbons ardents. Petit à petit, il prit une forme entièrement humaine et je pus distinguer le spectre – car je ne puis lui donner un autre nom – d’un vieux sacrificateur Brahmane, agenouillé près du brasero.

« Il portait sur la tête les insignes consacrées à Vishnou, et une triple corde entourait son corps, signe des initiés de la caste sacerdotale. Il joignit les mains au-dessus de sa tête, comme pendant le sacrifice, et ses lèvres remuaient comme s’il récitait des prières. À un moment donné, il prit une pincée de poudre parfumée et la jeta sur les charbons ; ce devait être une forte composition, car une fumée intense se répandit instantanément et remplit les deux chambres.

Lorsqu’elle se dissipa, j’aperçus le spectre qui, à deux pas de moi, étendait vers moi sa main décharnée ; je la pris dans les miennes en saluant, et à mon grand étonnement, bien qu’osseuse et dure, je la trouvai chaude et vivante.

Es-tu vraiment, lui dis-je à ce moment, d’une voix forte, un ancien habitant de la terre ?

Je n’avais pas plus tôt posé la question, que le mot AM (oui) apparut en lettres de feu sur la poitrine du vieux Brahmane, puis disparut, comme si ce mot eût été écrit dans l’obscurité avec un bâton de phosphore.

Veux-tu me laisser un gage de ta visite ? continuai-je.

L’esprit déchira la triple corde, composée de trois brins de coton, qui ceignait ses hanches, me la donna, et disparut à mes pieds (208) ».

« Oh Brahmâ ! quel est ce mystère qui se reproduit chaque nuit ?… Lorsque je suis étendu sur les nattes, les yeux fermés, le corps se perd de vue et l’âme s’échappe pour entrer en conversation avec les Pitris… Garde-la, O Brahmâ, quand, abandonnant le corps qui repose, elle s’en va voltiger au-dessus des eaux, errante dans l’immensité du firmament, et pénétrant dans les recoins sombres et mystérieux des vallées et des immenses forêts de l’Hymavat ! »

(Agroushada Parikshai.)

Lorsqu’ils font partie d’un temple, les Fakirs n’agissent jamais que d’après des ordres. Aucun d’eux, à moins qu’il n’ait atteint un degré extraordinaire de sainteté, n’est libéré de l’influence et de la direction de son gourou, son maître, qui le premier l’initia et l’instruisit dans les mystères des sciences occultes. De même que le sujet d’un magnétiseur européen, le Fakir, en général, ne peut se soustraire entièrement à l’influence psychologique exercée sur lui par son gourou. Après avoir passé deux ou trois heures en prière et en méditation, dans le silence et la solitude du temple intérieur, le Fakir en sort mesmériquement fortifié et préparé ; il produit des miracles bien plus variés et plus puissants qu’avant son entrée dans le temple. Le « maître » lui a imposé les mains, et le Fakir se sent fort.

On constate, sur l’autorité du nombre de livres sacrés Brahmaniques et Bouddhiques, qu’il a toujours existé une grande différence entre les adeptes d’ordre élevé et les sujets purement psychiques, comme beaucoup de ces Fakirs, qui sont des médiums, qualifiés à un certain point de vue. Sans doute, le Fakir parle toujours des Pitris, ce qui est naturel, car ce sont ses divinités protectrices ; mais les Pitris sont-ils des êtres désincarnés de notre race humaine ? Voilà la question, et nous la discuterons tout à l’heure.

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