Tandis que nous glissions le long de la rivière, le silence fut rompu par un chant éclatant. Il venait des prêtres qui ramaient. De chaque barque l’hymne jaillissait en sons étendus et je pus voir, au grand mouvement, visible même dans l’obscurité, qui se produisit, que le peuple tombait à genoux, mais tous demeuraient silencieux ; ils adoraient et écoutaient pendant que les voix des prêtres s’élevaient dans les airs.
Quand le chant cessa, il y eut un silence ininterrompu de quelques instants. Le peuple restait immobile, à genoux, silencieux. Mais, soudain, tous se prosternèrent sur le sol, et je pus entendre le soupir, le souffle prolongé de crainte respectueuse qui venait de la foule. Les prêtres faisaient éclater de nouveau de mélodieux cris de triomphe et les paroles qu’ils prononçaient, d’une voix si haute et si forte étaient celles-ci :
« La déesse est avec nous ! Prosterne-toi, ô peuple et adore. »
À ce moment, la figure qui se tenait entre le prêtre Agmahd et moi se tourna vers moi et me sourit.
« Maintenant, mon serviteur élu, dit-elle, je dois demander votre aide. Je vous ai payé d’avance pour que vous ne puissiez pas hésiter. Mais ne craignez point. Vous serez payé encore, doublement. Donnez-moi vos mains. Placez vos lèvres sur mon front et ne craignez point, ne bougez point, ne poussez pas un cri, quelque faiblesse, quelque tremblement que vous éprouviez. Ta vie deviendra mienne. Je la retirerai de toi ; mais je te la restituerai, n’est-elle pas précieuse ? Ne crains point. »
J’obéis sans hésiter, cependant avec une frayeur inimaginable. Mais je ne pouvais résister à sa volonté. Je me savais son esclave. Ses mains froides saisirent les miennes, et, instantanément, il me sembla qu’elles n’étaient plus souples mais qu’elles étaient devenues des rivets d’acier qui me tenaient serré et qui étaient inexorables. Poussé par le sentiment de mon impuissance j’affrontai l’éclat de ces terribles yeux, et je m’approchai tout près d’elle. J’aspirais à la mort pour me délivrer car je ne pouvais espérer d’autre secours. Je posai mes lèvres sur son front. Les vapeurs des lampes et des vases de parfums avaient amené un assoupissement étrange de mon cerveau, et j’étais lourd et hébété. Mais, dès que mes lèvres touchèrent son front qui les brûla, je ne sais si c’est de froid ou de chaleur, une sensation délirante de joie, de légèreté, de délice pour ainsi dire fou, s’empara de moi. Je ne me reconnaissais plus ; j’étais agité et dominé par un flux d’émotions qui n’étaient pas miennes. Elles me traversaient et leur flot semblait effacer entièrement mon individualité et cela, me semblait-il, pour toujours. Pourtant je n’étais pas inconscient, ma conscience devint momentanément plus intense, plus éveillée. Puis, pendant un moment, j’oubliai l’individualité perdue, je sus que j’étais vivant dans le cerveau, dans le cœur, dans l’essence de cet être qui exerçait sur moi une domination si absolue. Un cri sauvage, aussitôt réprimé, s’éleva du peuple. Ils voyaient leur déesse. Et moi, je voyais à mes pieds la forme, morte en apparence, d’un jeune prêtre à la robe blanche brodée d’or. Un instant j’échappai à l’enivrement de mon pouvoir et me demandai : « Est-il mort ? »
L’idylle du Lotus blanc - Livre 2 - Chapitre 4


