Blavatsky – Isis Dévoilée – Volume 1 – Chapitre XIII – REALITES ET ILLUSIONS
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La même impression, produite sur les animaux a été observée pendant les séances spirites, avec quelques vénérables mendiants ; et il en fut de même lorsqu’un syrien moitié païen, moitié chrétien, de Kunankulam (Etat de Cochin), sorcier en renom, fut invité à se joindre à nous pour faire des expériences.
Nous étions en tout neuf personnes, sept hommes et deux femmes, dont une indigène. Il y avait en outre dans la pièce le jeune tigre très occupé après un os ; un wanderoo ou singe-lion qui, avec son poil noir, sa barbe d’un blanc de neige, et ses yeux rusés et brillants, semblait une personnification de la malice ; et un beau loriot doré, lissant tranquillement sa queue aux radieuses teintes, sur un perchoir placé près d’une grande fenêtre sur la véranda. Dans l’Inde, les séances « spirites » n’ont pas lieu dans l’obscurité, comme en Amérique ; et il n’y faut rien d’autre qu’un silence parfait et de l’harmonie. C’était donc en pleine lumière du jour, pénétrant à flots par les portes et les fenêtres large ouvertes, au milieu du bourdonnement lointain de la vie dans les forêts voisines, et dans les jungles, dont les échos nous renvoyaient les bruits de myriades d’insectes, d’oiseaux et d’animaux. Nous étions installés au milieu d’un jardin, qui entourait la maison, et au lieu de respirer l’atmosphère étouffante d’une salle de séances, nous nous trouvions entourés de massifs d’hérythrina, à la teinte couleur de feu, de l’arbre corail, respirant les odorantes effluves des buissons et des fleurs de bégonia, dont les blancs pétales tremblaient au souffle de la brise légère. Bref, nous étions environnés de lumière, d’harmonie et de parfums. De larges bouquets de fleurs et de branches d’arbustes consacrés aux dieux indigènes avaient été cueillis pour la circonstance, et apportés dans les appartements. Il y avait le basilic odorant, la fleur de Vishnou sans laquelle, au Bengale, aucune cérémonie religieuse ne peut avoir lieu ; et les branches du ficus religiosa, l’arbre dédié à cette même brillante divinité, entremêlaient leurs feuilles avec les fleurs rosées du lotus sacré, et de la tubéreuse de l’Inde, répandues à profusion pour parer les murs.
Pendant que le « saint béni » représenté par un fakir très sale, mais néanmoins véritablement fort saint, restait plongé dans la contemplation, et que quelques prodiges spirituels s’accomplissaient sous l’influence de sa volonté, le singe et l’oiseau ne donnaient que de rares signes d’inquiétude. Le tigre seul tremblait visiblement par intervalles, et regardait fixement par toute la pièce, comme si ses phosphorescentes prunelles vertes suivaient quelque chose d’invisible flottant dans tous les sens. Cette chose encore imperceptible pour le regard humain devait donc être devenue objective pour lui ; quant au wanderoo, toute sa gentillesse avait disparu ; il paraissait assoupi, et reposait accroupi sans mouvement. L’oiseau ne manifestait que peu ou pas d’indices de malaise. On entendait un son comme un bruit d’ailes battant doucement l’air ; les fleurs allaient et venaient dans la chambre, comme déplacées par d’invisibles mains ; et une fleur admirablement teintée d’azur étant tombée sur les pattes croisées du singe, il eut un soubresaut nerveux, et courut chercher un refuge sous la blanche tunique de son maître. Ces manifestations durèrent environ une heure, et il serait trop long de les narrer toutes. La plus curieuse fut précisément celle qui clôtura la série de ces merveilles. Quelqu’un s’étant plaint de la chaleur, nous eûmes le spectacle d’une rosée délicieusement parfumée. Les gouttes tombaient larges et serrées, et procuraient une sensation de fraîcheur inexprimable, en séchant aussitôt qu’elles avaient touché nos personnes.
Lorsque le fakir eut terminé cette séance de magie blanche, le « sorcier » ou charmeur, comme on les nomme, s’apprêta à déployer son pouvoir. Nous fûmes gratifiés d’une succession de prodiges, que les récits des voyageurs ont rendus familiers au public ; et il nous fut montré, entre autres choses, que les animaux possèdent naturellement la faculté de clairvoyance et même, semble-t-il, le pouvoir de discerner entre les bons et les mauvais esprits. Tous les tours du sorcier étaient précédés de fumigations. Il fit brûler des branches d’arbres et d’arbustes résineux qui répandaient des colonnes de fumée. Quoiqu’il n’y eut rien dans tout cela de nature à effrayer un animal faisant usage de ses yeux physiques, le tigre, le singe et l’oiseau manifestaient une terreur indicible. Nous suggérâmes l’idée que peut-être les animaux étaient effrayés par les branches enflammées, en nous rappelant l’usage familier d’entretenir des feux autour des camps pour éloigner les bêtes féroces. Afin de ne pas laisser de doute à cet égard, le Syrien s’approcha du tigre avec une branche de l’arbre de Bael (consacré à Siva), et il l’agita plusieurs fois sur sa tête en murmurant ses incantations. La bête donna aussitôt des marques d’une frayeur au-delà de toute expression. Ses yeux sortaient de leurs orbites, comme des boules de feu ; sa gueule était pleine d’écume ; il se précipita sur le sol, comme s’il eût cherché un trou pour s’y cacher ; il poussait rugissements sur rugissements, et réveillait les nombreux échos dans la jungle et les bois. Enfin, jetant un dernier regard sur cet endroit, que ses yeux n’avaient pas quitté, il fit un suprême effort, qui brisa sa chaîne, et il franchit d’un bond la fenêtre de la véranda, en emportant un morceau de la boiserie. Le singe s’était enfui longtemps auparavant, et l’oiseau était tombé de son perchoir, comme frappé de paralysie.
Nous ne demandâmes ni au fakir ni au sorcier d’explication sur la méthode par laquelle leurs phénomènes respectifs étaient produits. L’eussions-nous fait, il n’est pas douteux qu’ils nous eussent répondu ce qu’un fakir répondit à un Français, M. Louis Jacolliot, qui en fait le récit reproduit de son livre dans un numéro récent d’un journal de New-York, le Franco-Américain, en ces termes :
« Beaucoup de ces jongleurs hindous qui vivent dans le silence des pagodes exécutent des tours, qui dépassent de beaucoup les prestidigitations de Robert-Houdin, et il y en a beaucoup d’autres qui provoquent les phénomènes le plus curieux en fait de magnétisme et de catalepsie, sur les premiers objets qui leur tombent sous la main, au point que je me suis souvent demandé si les Brahmanes avec leurs sciences occultes n’ont pas fait d’importantes découvertes dans les questions qui ont tout récemment été agitées en Europe.
Nous trouvant une fois en compagnie d’autres personnes dans un café avec sir Maxwell, il ordonna à son dubash de faire entrer un charmeur. Peu après entra un Hindou décharné, presque nu, à la face ascétique d’une teinte bronzée. Autour de son cou, de ses bras, de ses cuisses, de son corps, étaient enroulés des serpents de diverses dimensions. Après nous avoir salués, il nous dit : « Que Dieu soit avec vous, je suis Chibh-Chundor, fils de Chibh-Gontnalh-Mava ».
« Nous désirons voir ce que vous pouvez faire », dit notre hôte.
« J’obéis aux ordres de Siva, qui m’a envoyé ici », répondit le fakir, s’installant sur une des dalles de marbre.
« Les serpents dressèrent leurs têtes et sifflèrent, mais sans témoigner la moindre colère. Prenant alors un flageolet fixé dans une mèche de ses cheveux, il produisit des sons à peine perceptibles, imitant le chant du tailapaca, un oiseau qui se nourrit de noix de coco écrasées. Les serpents se déroulèrent alors, et descendirent l’un après l’autre à terre. Aussitôt qu’ils eurent touché le sol, ils se redressèrent d’environ un tiers de leur longueur, et commencèrent à se balancer en mesure avec la musique de leur maître. Tout à coup le fakir remit son instrument en place et fit quelques passes avec ses mains sur les serpents, au nombre de dix, et tous appartenaient aux espèces les plus dangereuses du cobra Indien. Son œil prit une expression étrange. Nous éprouvâmes tous un sentiment de malaise indéfinissable, et nous cherchions instinctivement à détourner de lui nos regards. En ce moment un petit Chokra (312b) (garçon) dont le rôle était d’offrir du feu dans un petit brasier pour allumer les cigares, succombant à son influence, s’affaissa et resta endormi. Cinq minutes se passèrent et nous sentîmes que si ses manipulations devaient continuer quelques secondes de plus, nous allions tous être endormis. Chundor se releva et faisant encore deux passes sur le Chokra, il lui dit : « Donne du feu au commandant ». Le jeune garçon se leva et sans hésiter, vint offrir du feu à son maître. On le pinça, on le poussa, on le secoua de manière à bien s’assurer qu’il était parfaitement endormi. Il ne voulut pas s’éloigner de sir Maxwell, jusqu’à ce qu’il en eût reçu l’ordre du fakir.
Nous examinâmes alors les cobras. Paralysés par l’influence magnétique, ils étaient étendus tout de leur long sur le sol. Ils étaient dans un état de catalepsie complète. En les prenant, nous les trouvâmes raides comme des bâtons. Le fakir les réveilla, et là-dessus ils revinrent s’enrouler de nouveau autour de son corps. Nous lui demandâmes s’il pourrait nous faire sentir son influence. Il fit quelques passes sur nos jambes, et instantanément nous perdîmes l’usage de ces membres ; nous ne pûmes quitter nos sièges. Il nous soulagea aussi aisément qu’il nous avait paralysés.
Chibh-Chundor termina la séance par des expériences faites sur des objets inanimés. Au moyen de quelques passes exécutées avec ses mains, dans la direction des objets sur lesquels il voulait agir, et sans quitter son siège, il fit pâlir et même s’éteindre des bougies dans les parties les plus éloignées de l’appartement ; il fit se mouvoir les meubles, y compris les divans sur lesquels nous étions assis, s’ouvrir et se fermer les portes. Apercevant un Hindou qui puisait de l’eau dans un puits au jardin, il fit une passe dans sa direction, et la corde s’arrêta soudain dans son mouvement de descente, résistant à tous les efforts du jardinier abasourdi. Avec une autre passe, la corde recommença à descendre.
Je demandai à Chibh-Chundor : « Employez-vous pour agir sur les objets inanimés le même procédé que sur les créatures vivantes » ?
Il répondit : « Je n’ai qu’un seul et unique procédé ».
« Quel est-il ?
« LA VOLONTÉ. L’homme, qui est la fin de toutes les forces intellectuelles et matérielles, doit les dominer toutes. Les Brahmanes ne connaissent rien autre que cela« .
« Sanang Setzen », dit le Colonel Yule (Ser Marco Polo John. I, p. 306-307) « énumère toute une série d’actes merveilleux qui sont accomplis au moyen du Dharani [charmes mystiques des hindous], tels que planter une cheville dans une roche dure ; rappeler les morts à la vie ; changer un cadavre en or ; pénétrer partout, comme le fait l’air [sous sa forme astrale] ; voler ; saisir avec la main les animaux sauvages ; lire la pensée ; faire remonter le courant à de l’eau ; manger des tuiles ; s’asseoir en l’air sur ses jambes repliées, etc.… ». Les légendes anciennes attribuent à Simon le Magicien précisément les mêmes pouvoirs. « Il faisait marcher les statues ; il sautait dans le feu sans s’y brûler ; il volait dans les airs ; il transformait les pierres en pain ; il pouvait modifier sa propre forme ; il présentait deux figures à la fois ; il se métamorphosait en pilier ; il faisait s’ouvrir spontanément les portes closes ; il faisait se mouvoir d’eux-mêmes les ustensiles de la maison, etc.… ». Le Jésuite Delrio déplore que des princes crédules, et jouissant d’ailleurs d’une réputation de piété, permettent que ce fou exécute en leur présence des tours diaboliques, tels par exemple, que faire bondir d’un bout de la table à l’autre des objets en fer, des gobelets en argent et autres articles pesants sans employer aucun aimant, ni aucun autre procédé (313) ». Nous croyons que la FORCE DE LA VOLONTE est le plus puissant des aimants. L’existence d’une pareille puissance magique chez certaines personnes est démontrée, mais l’existence du Diable est une fiction, qu’aucune théologie ne saurait démontrer.
« Il y a certains hommes que les Tartares honorent par-dessus tout dans le monde », dit le moine Ricold, « ce sont les Baxita, une sorte de prêtres des idoles. Ces hommes sont originaires de l’Inde, et ils ont une profonde sagesse et une morale des plus graves à laquelle ils conforment leur conduite. Ils sont familiers avec les arts magiques… exécutent nombre d’illusions, et prédisent des événements futurs. Par exemple, on dit qu’un des plus éminents parmi eux vole dans les airs ; mais la vérité, telle qu’elle a été démontrée, c’est qu’il ne volait pas, mais qu’il marchait près de la surface du sol, sans la toucher et il paraissait être assis sans avoir aucun support pour le soutenir. Ce dernier phénomène fut vu par Ibn Batoutha à Delhi, ajoute le colonel Yule, qui cite le moine dans le Livre de Ser Marco Polo, en présence du Sultan Mahomet Tughlak ; et il fut exhibé formellement à Madras, dans le siècle actuel, par un Brahmane descendant, sans doute, de ces Brahmanes qu’Apollonius vit marcher à deux coudées du sol. Il est décrit aussi par l’honorable Francis Valentyn, comme une chose bien connue et pratiquée de son temps dans l’Inde. On raconte, dit-il, qu’un homme commence par s’asseoir sur trois perches placées ensemble, de manière à former un trépied ; ensuite, l’on retire de dessous lui une des perches, puis une deuxième, et enfin la troisième, et l’homme ne tombe pas et reste encore assis en l’air ! J’en ai parlé même avec deux amis, qui avaient été témoins d’un fait de cette nature ; l’un d’eux n’en croyant pas ses yeux, avait pris la peine de s’assurer avec un long bâton s’il n’existait pas quelque soutien invisible sur lequel l’homme aurait été posé ; mais, comme me le dit ce gentleman, il ne put rien sentir ni voir de pareil (314) ». Nous avons rapporté ailleurs que la même chose avait eu lieu, l’année dernière, devant le Prince de Galles et sa suite.
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