« Ayez pitié de moi, vous tous qui passez par ici ! » Ces mots, tirés du cœur presque désespéré de tout chéla évolué de la Loge qui a atteint un niveau supérieur à celui de la majorité de ses frères, tombent comme un refrain triste de ses lèvres pâles.
Il doit avoir appris comment offrir à tous ceux qui en ont besoin une tasse de compassion remplie à ras bord, mais il doit se priver d’en boire même une gorgée et endurer ses souffrances, à moins qu’un autre voyageur sur le même sentier sente intuitivement son besoin et y subvienne.
Il a franchi la première barrière de la Grande Loge Blanche devant laquelle, l’âme affamée et l’esprit confus, il a désespérément cherché quelque chose « digne d’être aimé » et « digne d’être servi ». Il s’est trouvé face à ce mystérieux Sphinx de pierre – la loi de l’oubli de soi – de tous les côtés où il s’est tourné dans les domaines de la religion ou de la science. Même s’il a été amené à accepter la vérité qu’il ne recevrait aucune aide de l’extérieur, tout ce qu’il y a de mortel en lui souhaite encore de la sympathie et de la compréhension.
La tristesse indicible de la vie et l’incertitude exaspérante de la mort jettent encore leurs ombres blafardes sur le sentier étroit qu’il suit. Tant qu’il cédera à la tentation de regarder en arrière, il cherchera en vain le pouvoir de les dissiper. Derrière lui, il voit le spectre hâve de la folie, qui croît sans cesse en taille et en puissance, nourri par de fausses méthodes d’éducation et abreuvé aux coupes de l’égoïsme, de la traîtrise et de la cruauté. Les visions de maîtrise qui l’ont fait abandonner les niveaux inférieurs de la médiocrité ressemblent maintenant aux inventions d’un cerveau instable. Il approche de l’abîme qui sépare l’esprit de la matière, et tout ce qui l’avait jusque-là soutenu lui glisse des mains. Dans ces circonstances, il n’est pas étonnant qu’il recherche parfois un regard de pitié d’un passant sur le même sentier ou qu’il s’écrie, en compagnie des quelques braves âmes qui tentent toujours d’endiguer la marée du mal : « Que l’attente est longue, ô Seigneur ! »
Les plus difficiles de toutes les épreuves qui l’assiègent sont celles qui proviennent de la déloyauté des camarades qu’il a tenté de servir. Ils n’ont pas compris ses actions, et ne peuvent donc rien trouver d’autre dans leurs cœurs que de le condamner ; rien que de la résistance vis-à-vis de ce qu’il pourrait s’efforcer de réaliser ; rien que des regards soupçonneux et des mots désagréables à son égard.
Ah ! Enfants du monde ! Vous parlez sans arrêt de vos devoirs envers la société, la religion, la science et les affaires, mais vous ne tenez pas compte de votre devoir envers votre frère ou votre sœur à portée de voix, à portée de la main, qui a été brutalement attaquée par un autre être humain désespéré, rendu fou par la même malédiction de l’égoïsme qui a anéanti vos propres espoirs de bonheur.
La loi première de l’occultisme est la défense du Maître ou de l’Instructeur. Le chéla qui peut rester amorphe et silencieux et ne rien faire pour défendre ce Maître ou cet Instructeur n’aura pas besoin de chercher plus loin la raison pour laquelle il se butera inévitablement sur une porte fermée quand il voudra pénétrer dans la « Salle de l’Apprentissage ». Car la même loi qui empêche un Instructeur en occultisme de se défendre oblige le chéla à se tenir aux portes de la connaissance que l’Instructeur représente et qu’il est, et à la garder contre les intrus – c’est la loi de la protection de soi.
Le chéla doit monter ou descendre avec son Maître. La première grande réalité qui se fait jour dans sa conscience naissante est la reconnaissance de sa parenté – de son unité – avec le Maître. Une fois qu’il a reconnu ce dernier, il ne peut plus le répudier. Son devoir, son bonheur, sa vie même sont liés à ceux du Maître. Mais hélas ! il y a trop de disciples des sciences occultes en Occident qui non seulement écoutent sans rien dire et lisent avec avidité toutes les attaques diffamatoires envers leurs instructeurs, mais aussi se détournent lâchement d’eux et courent se cacher dans un lieu sûr quand les flèches du ridicule ou de l’injure risquent de les toucher, ou volent trop vite du carquois de l’agresseur. Ils veulent éviter qu’un peu de la boue dans laquelle ces flèches vont tomber n’éclabousse leurs vêtements, qu’ils croient sans tache.
Ces disciples sont apparemment incapables de percevoir la vérité, c’est-à-dire qu’une défense chaleureuse, brave et loyale – un cordial « Oh ! Hisse ! » » de tout le monde – enverrait leur propre bateau de sauvetage, avec son équipage, hors de portée de ces flèches, hors de la boue de la baie où ils ont été emportés et loin en haute mer, fanions et bannières volant au vent à la proue et à la poupe. En effet, même le plus pauvre des pauvres humains admire et aime un homme courageux, un camarade et ami fidèle. « Le vainqueur remporte la palme » est aussi vrai dans les affaires et les entreprises de bas niveau que dans celles de niveau élevé.
D’un côté et de l’autre, on entend le même cri : « Si les Initiés sont des faits de la nature et de la vie, pourquoi ne m’apparaissent-ils pas ? Pourquoi ne sortent-ils pas de leur cachette et ne se révèlent-ils pas à moi ? » De toute évidence, ces disciples ne soupçonnent pas le fait que la vie quotidienne qu’ils mènent rendrait impossible pour un Initié de vivre dans leur entourage. À mon tour, je poserais une question : puisque les Initiés sont dix fois plus ouverts à la loi naturelle que le sont les masses de l’humanité (comme ils doivent l’être puisqu’ils sont devenus des Maîtres) et donc, plus ouverts aux lois de la conservation et de la concentration de l’énergie, serait-il acceptable qu’ils prennent le véhicule de cette énergie (qui est si parfaitement en accord avec la clé de toute impulsion spirituelle ou toute force qu’il réagit à toutes les vibrations de son environnement comme une harpe éolienne réagit aux mouvements de l’air), serait-il acceptable, je le répète, qu’ils exposent ce véhicule aux vibrations de haine, de meurtre, d’égoïsme qui prédominent dans l’environnement de bien des gens sur cette Terre, dans le seul but de satisfaire une simple curiosité ? Entrer dans des vibrations si basses, même pour un bref instant, infligerait aux Initiés d’intenses souffrances. Entrer dans ces vibrations pour y rester signifierait la dissolution de leur forme, c’est-à-dire la perte du véhicule qu’ils ont pris des siècles à construire. Mais malgré la vérité de cet énoncé, ils viennent quand même, et se font presque immanquablement tuer, comme c’est arrivé au Maître Jésus et à bien d’autres avant lui, et à bien d’autres depuis, par l’ignorance et l’ingratitude de ceux qu’ils sont venus servir, tout comme sont généralement tués, tôt ou tard, tous ceux qui assument le fardeau d’éclairer le monde.
Le fardeau de la reconnaissance doit toujours reposer sur l’observateur le plus intéressé personnellement. Pas une personne entre dix mille ne reconnaîtrait un Maître si elle en rencontrait un. Lorsque l’homme aura réussi à effacer du réflecteur ou du miroir de son âme les diverses images de sa propre personnalité inférieure, il n’aura aucune difficulté à se persuader de la réalité et de l’existence de la Loge des Maîtres. C’est une loi de la physique que deux choses ne peuvent occuper le même espace au même moment. Si l’homme veut voir Dieu, il doit d’abord enlever de ses yeux sa propre image.
HILARION - Temple 1 - Leçon 32


