Pymandre à Hermès

  1. « Fais silence, ô Hermès Trismégiste, et retiens bien ce que je vais t’apprendre. Je te dirai aussitôt ce qui me vient à l’idée. »
  2. Hermès : « On parle beaucoup de tous côtés de l’univers et de Dieu, mais les opinions se contredisent de sorte que je ne distingue pas la vérité. Veux-tu m’éclairer, ô Maître ? Je ne croirai que ce que tu me révéleras ? »
  3. « Apprends donc, mon fils, le rapport entre Dieu et l’univers, c’est-à-dire : Dieu, l’éternité, le monde, le temps et le devenir.
  4. Dieu fait l’éternité, l’éternité fait le monde, le monde fait le temps, le temps fait le devenir.
  5. L’essence de Dieu est le bien, le beau, la béatitude et la sagesse ; l’essence de l’éternité est l’immuabilité ; l’essence du monde est l’ordre ; l’essence du temps est le changement ; et l’essence du devenir est la vie et la mort.
  6. L’Esprit et l’âme sont la force active et révélatrice de Dieu ; la permanence et l’immortalité, telle est l’action de l’éternité ; la dénaturation et le retour à la perfection, telle est l’action du monde, la croissance et la décroissance, telle est l’action du temps ; la propriété, telle est l’action du devenir.
  7. Ainsi l’éternité est en Dieu, le monde est dans l’éternité, le temps est dans le monde et le devenir est dans le temps.
  8. Tandis que l’éternité repose autour de Dieu, le monde se meut dans l’éternité, le temps s’accomplit dans le monde et le devenir évolue dans le temps.
  9. Dieu est donc l’origine de toutes choses ; Son essence est l’éternité et le monde est Sa matière.
  10. L’éternité est la force potentielle de Dieu. L’œuvre de l’éternité est le monde, qui n’a pas eu de commencement, mais est en devenir continuel sous l’action de l’éternité. C’est pourquoi rien de ce qui est dans le monde ne périra jamais, car l’éternité est incorruptible, et rien ne sera jamais anéanti parce que l’éternité enveloppe le monde entièrement.
  11. « Mais qu’est-ce que la sagesse de Dieu ? »
  12. « Elle est le bien, le beau, la béatitude, la vertu totale et l’éternité.
  13. L’éternité fait du monde un ordre en pénétrant la matière de permanence et d’immortalité. Le devenir de la matière dépend de l’éternité comme l’éternité elle-même dépend de Dieu.
  14. Il y a le devenir et le temps, aussi bien dans le ciel que sur la terre, mais ils sont différents de nature ; dans le ciel, ils sont immuables et impérissables ; sur la terre, ils sont changeants et périssables.
  15. Dieu est l’âme de l’éternité ; l’éternité est l’âme du monde, et le ciel est l’âme de la terre.
  16. Dieu est dans le Noùs ; le Noùs est dans l’âme ; l’âme est dans la matière et toutes ces choses existent par l’éternité.
  17. Ce grand corps, qui englobe tous les corps, est rempli intérieurement, et enveloppé extérieurement, par une âme pénétrée de conscience-esprit, pénétrée de Dieu, une âme vivifiant tout l’univers.
  18. Extérieurement, cette vie vaste et parfaite qu’est le monde avec, intérieurement, toutes les créatures vivantes, dure immuablement en haut du ciel, toujours identique à elle-même, tandis qu’en bas sur la terre, elle produit les changements du devenir.
  19. L’éternité maintient tout cela, soit parce qu’on nomme le destin, la providence, la nature, soit de quelque façon qu’on le considère maintenant ou dans l’avenir. Celui qui réalise tout cela par son activité, est Dieu, la force active et révélatrice de Dieu.
  20. Dieu, dont la force potentielle l’emporte sur tout, et à quoi ne peut se comparer rien d’humain ni de divin.
  21. C’est pourquoi, Hermès, ne crois pas que quelque chose d’ici-bas ou d’en haut soit semblable à Dieu, car tu t’écarterais de la vérité : rien, en effet, n’est semblable à l’Incomparable, au Dieu unique de l’universel.
  22. Ainsi, ne crois pas non plus qu’Il partage avec quiconque Sa force potentielle ? Qui hormis Dieu, est créateur de la vie, de l’immortalité et du changement.
  23. Que pourrait-Il faire d’autre que créer ? Dieu n’est pas inactif, sinon le cosmos entier le serait aussi, car tout est empli de Dieu.
  24. Aussi n’existe-t-il nulle part d’inactivité, ni dans le monde ni en quelque être que ce soit. Inactivité est un mot vide, aussi bien en ce qui concerne le créateur qu’en ce qui concerne le créé.
  25. Tout doit être créé selon l’influence propre à chaque lieu.
  26. Le Créateur vit en toutes ses créatures. Il ne demeure pas dans l’une d’elles séparément, et Il ne crée pas en l’une d’elle seulement, mais Il crée en toutes.
  27. Puisqu’Il est une force toujours active, ce n’est pas suffisant pour lui d’avoir créé des êtres : il les prend aussi sous sa garde.
  28. Vois par moi le monde qui s’offre à tes yeux et considère en toi-même combien il est beau : un corps pur et incorruptible, intérieurement jeune et robuste, et dont la force ne cesse de croître.
  29. Vois aussi les sept mondes fondamentaux, formés selon un ordre éternel et qui, chacun suivant son propre cours, remplissent ensemble l’éternité. Vois la lumière est partout, mais le feu nulle part.
  30. Car l’amour ainsi que la fusion des contraires et des dissemblances sont devenus la lumière qui rayonne par la force révélatrice de Dieu, le Créateur de tout bien, Seigneur et prince de l’ordre entier des sept mondes.
  31. Vois la lune, qui court en avant de tous les mondes, instrument de la croissance naturelle, transformant la matière d’ici-bas.
  32. Vois la terre au centre de l’univers, établie comme base de ce monde magnifique, nourricière et gardienne de tout ce qui vit sur elle.
  33. Remarque l’innombrable multitude des êtres immortels et la grande foule des mortels, et vois la lune décrire son orbite entre mortels et immortels.
  34. Tout est plein d’âme, tous les êtres sont mus selon leur propre nature, certains dans le ciel, certains sur la terre. Ceux qui doivent être à droite ne vont pas à gauche ; Ceux qui doivent être à gauche ne vont pas à droite ; ceux qui doivent être en haut ne vont pas en bas ; ceux qui doivent être en bas ne vont pas en haut.
  35. Que tous ces êtres aient été engendrés, je n’ai plus besoin de te le montrer, mon bien-aimé Hermès ; ce sont des corps, ils possèdent une âme et ils sont mus.
  36. Tous ces êtres, cependant, ne peuvent former une unité sans quelqu’un qui les assemble. Il faut donc que celui-ci existe ! Et il doit être absolument unique.
  37. Car, puisque les mouvements sont différents et multiples, et que les corps aussi sont dissemblables, alors qu’il y a une seule vitesse qui leur est imposée collectivement, il ne peut y avoir deux ou plusieurs créateurs.
  38. S’il y en avait plus, l’unité de l’ordre ne serait pas maintenue et la jalousie naîtrait du sujet du plus puissant.
  39. Suppose qu’il y ait plusieurs créateurs pour les êtres changeants et mortels, celui-ci serait pris du désir de créé aussi des êtres immortels, et de même le créateur des immortels voudrait créer aussi des êtres mortels.
  40. En outre, suppose qu’il y ait deux créateurs, alors qu’il y a d’une part la matière et d’autre part l’âme, auquel des deux attribuer la création ? Et si tous deux y pourvoyaient, qui en aurait la plus grande part ?
  41. Sache que tout corps vivant est composé de matière et d’âme, tant l’immortel que le mortel, tant celui qui est pourvu de raison que celui qui en est privé.
  42. Tous les corps vivants sont animés. Tout ce qui est sans vie n’est que matière, tandis que l’âme seule cause la vie, demeure entre les mains du Créateur. Le Créateur des immortels est donc aussi le Créateur de la vie ; donc aussi, celui des autres êtres vivants, les mortels.
  43. Comment celui qui est immortel et qui crée l’immortalité ne créerait-il pas aussi tout ce qui appartient aux vivants ?
  44. Qu’il existe donc quelqu’un qui crée tout cela, c’est clair. Qu’il soit unique, c’est évident, car l’âme est une, la vie est une, la matière est une. »
  45. « Qui, alors, est le créateur ? »
  46. « Qui, sinon le Dieu Unique ! À qui d’autre qu’à Dieu seul revient la création des êtres vivants, animés ? C’est pourquoi Dieu est unique.
  47. Il y a vraiment de quoi rire : alors que tu reconnais qu’il y a un seul monde, un seul soleil, une seule lune et une seule nature divine, tu penserais que Dieu est multiple ?
  48. Donc c’est Dieu qui crée toutes choses. D’ailleurs, quoi d’étonnant à ce que Dieu crée à la fois la vie, l’âme, l’immortalité et le changement, alors que tu effectues toi-même tant d’actes différents !
  49. Car tu vois, tu parles, tu entends, tu perçois les odeurs, tu goûtes, tu tâtes, tu marches, tu penses, tu respires. Ce n’est donc pas un autre qui voit, un autre qui entend, un autre encore qui parle, qui marche, qui pense et qui respire ! C’est un seul être qui fait tout cela.
  50. Eh bien, les activités divines ne sont pas non plus séparables de Dieu ; car de même que tu cessais d’accomplir toutes tes activités, de même si Dieu cessait d’accomplir ses activités, il ne serait plus Dieu.
  51. S’il est démontré qu’aucun être ne peut exister dans l’inactivité, à plus forte raison Dieu !
  52. S’il existait réellement quelque chose que Dieu n’eût pas créé, il serait imparfait. Puisque Dieu n’est pas inactif mais, au contraire, parfait, ainsi est-Il le Créateur de toutes choses.
  53. Si tu m’écoutes encore un peu, ô Hermès, tu comprendras certainement que Dieu n’a pas qu’un seul but : à savoir faire naître tout ce qui est en devenir, tout ce qui est devenu dans le passé, et tout ce qui deviendra dans l’avenir.
  54. Telle est la vie, mon bien aimé. C’est cela le beau, c’est cela le bien, c’est cela Dieu.
  55. Si tu veux comprendre tout ceci par ta propre expérience, vois ce qui se passe en toi quand tu veux engendrer. Toutefois, quand il s’agit de Dieu, l’acte d’engendrer n’est pas le même : Dieu, à coup sûr, n’éprouve aucune joie perceptible et personne ne collabore avec lui.
  56. Puisqu’Il agit entièrement seul, Il est toujours immanent dans ses œuvres et Il est lui-même ce qu’Il engendre, aussi bien créateur que création. Car si ses créatures étaient séparées de lui, elles s’effondreraient et périraient inéluctablement parce que la vie s’en serait retirée.
  57. Mais puisque tout vit et que la vie est une, Dieu est, certes, unique. D’autre part, puisque tout, dans le ciel comme sur terre, est vivant et que la vie est unique en tout, la vie créée par Dieu est elle-même Dieu ; tout vient à la vie donc par les œuvres de Dieu et la vie est l’union de l’âme et de l’esprit.
  58. Quant à la mort, elle n’est pas la destruction des éléments rassemblés, mais la rupture de l’unité.
  59. Ainsi l’éternité est l’image de Dieu ; le monde est l’image de l’éternité ; le soleil est l’image du monde et l’homme est l’image du soleil.
  60. Quant au changement, l’homme ordinaire l’appelle mort parce que le corps se dissout et que la vie se retire dans l’invisible.
  61. Je te déclare, donc, mon bien aimé Hermès, que les êtres qui disparaissent de cette manière sont simplement transformés : chaque jour, une partie du monde passe dans l’invisible, mais nullement pour être anéantie.
  62. C’est en ceci que réside la souffrance du monde : les rotations et les disparitions dans ce que l’on nomme la mort. Car la rotation est révolution, et la disparition est renouvellement.
  63. Le monde possède toutes les formes. Il ne les garde pas enfermées en lui-même, mais se transforme dans les formes et par les formes.
  64. Donc puisque le monde est créé omniforme, comment alors sera son créateur ? Nous ne pouvons dire qu’il soit sans forme ! Et s’Il était, lui aussi, omniforme, Il serait semblable au monde. Mais s’Il n’avait qu’une seule forme ? Alors Il serait sous ce rapport inférieur au monde !
  65. Donc que décider, Car notre conception de Dieu ne peut présenter de lacune !
  66. Il n’y a qu’une seule forme propre à Dieu, une seule forme que les yeux corporels ne peuvent percevoir, une forme incorporelle, qui manifeste toutes les formes par les corps.
  67. Ne t’étonne pas qu’il puisse exister une forme incorporelle : pense à la parole que tu prononces ! Il en est ainsi des peintures : on y voit les cimes des montagnes s’élever haut dans le ciel alors qu’en réalité elles sont lisses et plates.
  68. Réfléchis encore plus profondément et complètement à ce que je t’ai dit : de même que l’homme ne peut vivre sans la vie, de même Dieu ne peut vivre sans créer le bien. Tel est en effet la vie et le mouvement de Dieu : accorder à tout le mouvement de la vie.
  69. Certaines choses doivent être abordées avec une compréhension particulière, par exemple, ce qui suit :
  70. Tout est en Dieu ; non cependant comme en un lieu déterminé, car un lieu est matériel et immobile, et ce qui occupe une place quelque part est sans mouvement ; dans l’incorporel, les choses apparaissent de toute autre façon.
  71. En pensant à celui qui renferme tout en soi, comprends avant tout que rien n’est capable de circonscrire l’incorporel, et que rien n’est plus rapide ni plus puissant que lui. Il est l’incirconscrit, le plus rapide et le plus puissant.
  72. Réfléchis aussi d’après toi-même ; ordonne à ton âme d’aller aux Indes, et elle y sera plus vite que tu ne l’as ordonné.
  73. Ordonne-lui d’aller vers l’océan et elle y sera instantanément, non en voyageant d’un lieu à un autre, mais comme si elle s’y trouvait déjà.
  74. Ordonne-lui, même de s’élever jusqu’au ciel ; elle n’aura pas besoin d’ailes pour le faire. Rien ne peut l’en empêcher, ni le feu du soleil, ni l’éther, ni la révolution du ciel, ni les corps des étoiles ; en sillonnant tous les espaces, elle s’élèvera dans son vol jusqu’au dernier corps céleste.
  75. Même si tu voulais percer la voûte de l’univers et contempler ce qui est au-delà, si du moins il existe quelque chose au-delà du monde, tu peux.
  76. Vois quelle puissance, quelle rapidité tu possèdes ! Et si toi, tu peux tout cela, Dieu ne le pourrait donc pas ?
  77. Aussi conçois Dieu ainsi : tout ce qui est, Il le renferme en lui comme étant ses pensées : le monde, lui-même, l’univers.
  78. Si tu ne peux t’égaler à Dieu, tu ne peux le comprendre : car seul le semblable comprend le semblable.
  79. Croîs jusqu’à être de grandeur immense, dépasse tous les corps élève-toi au-dessus de tous les temps ; devient l’éternité. Alors tu comprendras Dieu.
  80. Pénètre-toi de la pensée que rien ne t’est impossible ; considère-toi comme immortel et capable de tout comprendre, les arts, les sciences, la nature de tout ce qui vit.
  81. Monte plus haut que toute hauteur, descends plus bas que toute profondeur.
  82. Rassemble en toi les sensations de tout le créé : du feu et de l’eau, du sec et de l’humide, imagine que tu es partout en même temps : sur la terre, dans la mer, dans l’air ; que tu es encore incréé ; que tu es dans le sein maternel ; que tu es adolescent, vieillard ; que tu es mort et au-delà de la mort. Si tu peux embrasser tout cela à la fois dans ta conscience : temps, lieux, événements, qualités et quantités, alors tu comprendras Dieu.
  83. Mais si tu gardes ton âme prisonnière dans le corps, si tu l’abaisses en disant : « je ne comprends rien, je ne suis rien, je crains la mer, je ne saurais m’élever jusqu’au ciel, je ne sais pas ce que j’ai été, ni ce que je serai », qu’as-tu à faire alors avec Dieu ?
  84. Car tu ne peux rien saisir par la pensée de ce qui est réellement beau bien, tant que tu aimes le corps et que tu es mauvais. Le vice suprême est de ne pas connaître le divin.
  85. Mais être capable de connaître le divin, en avoir la volonté et le puissant espoir constitue la voie directe vers le bien, une voie facile ? Partout, durant ton voyage, tu le reconnaîtras en chemin, partout il se fera connaître à toi, même là et au moment où tu ne l’attendras point ; soit que tu veilles ou te reposes, sur l’eau ou la terre, le jour ou la nuit, quoi que tu parles ou que tu te taises : car il n’est rien qu’il ne soit.
  86. Diras-tu maintenant : « Dieu est invisible, » Qui se révèle plus que Dieu ? Il a tout créé afin que tu le connaisses à travers toutes ses créatures.
  87. Le magnifique, le merveilleux, c’est que Dieu se manifeste à travers toutes ses créatures.
  88. Car rien n’est invisible, même parmi les incorporels ; le Noùs, l’Ame-Esprit, se révèle dans la contemplation vivante et Dieu se manifeste dans son activité créatrice. Tout ceci, ô Trismégiste, je devais te le dévoiler. Considère le reste de la même manière et tu ne t’égareras pas.
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