Blavatsky – Isis Dévoilée – Volume 1 – Chapitre II – PHÉNOMÈNES ET FORCES
Ainsi, une force, dont la puissance secrète était absolument familière aux théurgistes de l’antiquité, est niée par les sceptiques modernes. Les enfants antédiluviens qui jouaient probablement avec elle, comme les enfants que Bulwer-Lytton fait jouer avec le terrible vril, dans son livre The Coming Race, l’appelaient « l’eau de Phtha » ; leurs descendants l’appelèrent Anima Mundi, l’âme de l’univers et, plus tard, les hermétistes du Moyen Age lui donnèrent le nom de « Lumière sidérale », de « Lait de la Vierge Céleste », de « Grand Aimant », et d’autres noms encore. Mais nos lettrés modernes ne veulent ni l’accepter ni la reconnaître sous ces diverses désignations, car elle appartient à la magie et la magie, à leur sens, est une pitoyable superstition.
Apollonius et Jamblique prétendent que ce n’est point « dans la connaissance des choses extérieures mais dans la perfection de l’âme intime que se trouve l’empire de l’homme quand il aspire à devenir plus qu’un homme (138). Ainsi, ils étaient arrivés à une parfaite connaissance de leurs âmes divines, dont ils exerçaient les pouvoirs avec toute la sagesse, fruit de l’étude ésotérique de la science hermétique, dont ils avaient hérité de leurs aïeux. Mais nos philosophes se renfermant dans leur coquille de chair, ne peuvent ou n’osent porter leurs regards au-delà du compréhensible. Pour eux, il n’existe point de vie future, il n’y a point de rêves divins, ils les méprisent comme antiscientifiques. Pour eux, les hommes de l’antiquité ne sont que des « ancêtres ignorants » et, toutes les fois que dans leurs recherches physiologiques, ils se trouvent en présence d’un auteur persuadé que ces aspirations mystérieuses vers une science spirituelle sont inhérentes à la nature humaine et ne peuvent nous avoir été donnés en vain, ils considèrent cet auteur avec une pitié méprisante.
Un proverbe Persan dit : « Plus le ciel est sombre, plus les étoiles brillent. » Aussi, les Frères mystérieux de la Rose-Croix commencèrent à apparaître sur le sombre firmament du Moyen-âge. Ils ne formèrent point d’associations, ils ne bâtirent pas de collèges car, pourchassés de toutes parts comme des fauves, quand ils étaient pris par l’Église Chrétienne, ils étaient brûlés sans façon. « Comme la religion défend », dit Bayle, « de répandre le sang, il fallait éluder la maxime : Ecclesia non novit sanguinem. Aussi brûlait-on les êtres humains, parce que brûler un homme ne fait pas couler son sang ».
Beaucoup de ces mystiques, en suivant les enseignements de quelques traités secrètement conservés et transmis d’une génération à une autre, firent des découvertes que ne dédaigneraient pas, même de nos jours, les sciences exactes. Le moine Roger Bacon fut tourné en ridicule comme charlatan et aujourd’hui, généralement, on le met au nombre des « prétendants » à l’art magique ; cela n’a pas empêché, il est vrai, ses détracteurs d’accepter ses découvertes ni d’en faire un usage constant. Roger Bacon appartenait, de droit sinon de fait, à cette confrérie comprenant tous ceux qui se livraient aux sciences occultes. Il vivait au XIIIème siècle. Il fut, par conséquent, presque le contemporain d’Albert le Grand et de Thomas d Aquin ; ses découvertes comme la poudre à canon, et les verres d’optique ; ses travaux mécaniques, furent considérés partout comme autant de miracles. Aussi fut-il accusé d’avoir fait un pacte avec le Malin.
Dans l’histoire légendaire du moine Bacon « et aussi dans une pièce de théâtre écrite par Robert Green, auteur dramatique du temps d’Elisabeth, on raconte que, mandé par le Roi, le moine fut invité à montrer son habileté devant Sa Majesté la Reine. Il agita la main en l’air (le texte dit : il agita sa baguette) et, aussitôt, on entendit une musique si agréable que tous les assistants déclarèrent n’en avoir jamais entendu de pareille ». On entendit ensuite une musique plus accentuée, quatre apparitions se montrèrent soudain et se mirent à danser jusqu’au moment où elles s’évanouirent dans l’air. Puis le moine agita de nouveau sa baguette et l’atmosphère de la salle fut imprégnée de parfums, « comme si tous les parfums de la terre eussent été préparés là avec tout l’art possible ». Roger Bacon ayant promis à l’un des courtisans de lui montrer son amoureuse, souleva une des portières de l’appartement royal : « une fille de cuisine, tenant à la main une cuillère à pot », apparut aux yeux des assistants. L’orgueilleux gentilhomme, quoiqu’il eût reconnu cette fille dont l’image s’évanouit aussi vite qu’elle s’était produite, fut fort irrité de cet humiliant spectacle et menaça le moine de sa vengeance. Que fit le magicien ? Il se contenta de répondre très simplement : « Ne me menacez point, craignez que je ne vous humilie davantage, à l’avenir gardez-vous de démentir encore des gens instruits. »
En guise de commentaire, un historien (139) moderne remarque : « Ce récit peut être considéré comme un exemple du genre d’exhibitions qui, sans doute, relevait d’une connaissance supérieure des sciences naturelles ». Personne n’a jamais douté que ce ne fût précisément le résultat de cette connaissance ; et les hermétistes, les magiciens, les astrologues et les alchimistes n’ont prétendu jamais autre chose. Ce ne fut certainement pas leur faute si les masses ignorantes, sous l’influence d’un clergé fanatique et sans scrupules, attribuaient ces faits à l’intervention du diable. En présence des tortures atroces infligées par l’Inquisition à tous ceux qui étaient soupçonnés de pratiquer la magie noire ou la magie blanche, il ne faut pas s’étonner que ces philosophes ne se soient jamais vantés d’une telle intervention et même ne l’aient jamais reconnue. Au contraire, leurs propres écrits prouvent qu’ils considéraient la magie « comme une simple application des causes naturelles actives aux choses ou aux sujets passifs. On réussit à produire par ces moyens beaucoup d’effets merveilleux mais, cependant, tout à fait naturels. »
Les phénomènes musicaux et les odeurs mystiques présentés par Roger Bacon ont été souvent observés de notre temps. Pour ne point parler de notre expérience personnelle, des correspondants anglais de la Société Théosophique relatent que l’on a entendu des accords de la plus ravissante musique produite sans aucun instrument et senti des arômes délicieux attribués à l’intervention des esprits. Un correspondant nous écrit qu’un des parfums, obtenu de cette façon, celui du bois de santal, était si puissant que la maison en restait imprégnée plusieurs semaines après la séance. Le médium, dans le cas en question, était un membre de la famille et les expériences avaient été faites en présence des personnes de la maison. Un autre décrit ce qu’il appelle un « coup frappé musical ». Les forces qui sont, maintenant, susceptibles de produire ces phénomènes, doivent avoir existé et avoir été tout aussi efficaces du temps de Roger Bacon. Quant aux apparitions, il suffit de dire qu’elles sont maintenant évoquées dans les cercles spirites et garanties par des savants. Donc les évocations par Roger Bacon semblent plus probables que jamais.
Baptista Porta, dans son traité sur la Magie Naturelle, cite tout un catalogue de formules secrètes pour produire des effets extraordinaires au moyen des forces occultes de la nature. Les magiciens croyaient aussi fermement que nos spirites, au monde des esprits invisibles ; cependant, aucun d’eux n’a jamais prétendu produire ses phénomènes sous leur contrôle et avec leur seul concours. Ils savaient trop combien il est difficile de tenir à l’écart les êtres élémentaires lorsqu’ils ont une fois trouvé la porte ouverte. Même la magie des anciens Chaldéens se résumait en la connaissance des plantes et des minéraux. Lorsque les théurgistes avaient besoin de l’aide divine dans les choses spirituelles et terrestres, c’est alors seulement qu’ils cherchaient la communication directe au moyen des rites religieux, avec de purs êtres spirituels. Pour eux aussi, les esprits qui restent invisibles et communiquent avec les mortels au moyen de leurs sens internes réveillés – comme dans la clairvoyance, la clair audience et la transe – ne pouvaient être évoqués subjectivement et par la pureté de la vie et la prière. Mais tous les phénomènes physiques étaient produits simplement en usant de la connaissance des forces naturelles : rien de commun, certainement, avec les tours de passe-passe des escamoteurs d’aujourd’hui.
Les hommes qui possédaient ces connaissances et qui exerçaient ces pouvoirs travaillaient patiemment à quelque chose de mieux que la vaine gloire d’une renommée passagère. Ils ne la cherchaient pas. Aussi se sont-ils immortalisés comme tous ceux qui travaillent, oublieux d’eux-mêmes, pour le bien de la race. Illuminés par la lumière de l’éternelle vérité, ces alchimistes, pauvres riches, fixaient leur attention sur des objets dépassant de beaucoup la portée des connaissances ordinaires. Ils étaient persuadés qu’il n’est rien d’incompréhensible, hors la Cause Première, et qu’aucune question n’est insoluble. Oser, savoir, vouloir et GARDER LE SILENCE : telles furent leurs règles constantes. La bienfaisance sans égoïsme et sans prétentions était pour eux un besoin spontané. Dédaigneux d’un trafic mesquin et de ses profits, méprisant la richesse, le luxe, la pompe et la puissance terrestre, ils aspiraient au savoir comme à la plus précieuse des acquisitions. Ils estimaient que la pauvreté, les privations, le travail et le mépris des hommes n’étaient pas trop cher payer leurs précieuses connaissances. Eux, qui auraient pu coucher dans des lits de duvet et de velours, ils préféraient mourir à l’hôpital ou sur les grands chemins plutôt que d’abaisser leur âme et permettre à la cupidité de ceux qui les tentaient de triompher de leurs serments sacrés. Les vies de Paracelse, de Cornelius Agrippa et de Philalethe (Thomas Vaughan) sont trop connues pour qu’il soit nécessaire de répéter ici leur vieille et triste histoire.
Lire la suite ... partie 9


