Blavatsky – Isis Dévoilée – Volume 1 – Chapitre II – PHÉNOMÈNES ET FORCES
Pour réclamer l’attention en faveur des opinions contenues dans le présent ouvrage, notre seul titre est qu’elles sont fondées sur bien des années d’études concernant à la fois l’ancienne magie et le Spiritisme, sa forme moderne. La première, même maintenant où les phénomènes, semblables à ceux d’autrefois, sont devenus familiers à tous, est communément écartée comme une adroite jonglerie ; le second, alors que la force de l’évidence exclut toute possibilité de crier franchement au charlatanisme, est dénoncée comme une hallucination universelle.
Beaucoup d’années d’errances parmi les magiciens « païens » et « chrétiens », parmi les occultistes, les magnétiseurs et tutti quanti appartenant à la magie blanche ou noire, doivent suffire, pensons-nous, pour nous donner un certain droit de nous sentir compétente, pour considérer pratiquement cette question douteuse et très compliquée. Nous avons frayé avec les fakirs, les saints de l’Inde, et les avons vus en communication avec les Pitris. Nous avons surveillé les actes et le modus operandi des derviches tourneurs et hurleurs ; entretenu d’amicales relations avec les marabouts de Turquie d’Europe et d’Asie : les charmeurs de serpents de Dansas et de Bénarès n’ont guère de secrets que nous n’ayons eu la bonne fortune d’étudier. Aussi, quand des hommes de science qui n’ont jamais eu l’occasion de vivre parmi ces jongleurs orientaux et, ne peuvent tout au plus, que juger superficiellement, nous disent que dans leurs performances il n’y a rien que de simples tours de prestidigitation, malgré nous nous ne pouvons que regretter profondément des conclusions aussi précipitées. Se réclamer aussi prétentieusement d’une analyse approfondie des forces de la nature et, en même temps, étaler une aussi impardonnable négligence pour les questions d’un caractère purement physiologique et psychologique, rejeter sans appel et sans examen des phénomènes aussi surprenants, c’est faire montre d’une inconséquence fortement teintée de timidité, si ce n’est de déviation morale.
Aussi, dussions-nous jamais recevoir de quelque Faraday contemporain le même trait que celui décoché par ce gentleman, il y a des années, avec plus de sincérité que de bonne éducation il est à craindre que nous persisterions dans notre croyance. Faraday prétendit : « Bien des chiens ont le pouvoir d’arriver à des conclusions beaucoup plus logiques que certains spirites (107) ». L’injure n’est pas un argument, encore moins une preuve. Des hommes comme Huxley et Tyndall auront beau nommer le spiritisme « une croyance dégradante » et la magie orientale « jonglerie », ils ne peuvent cependant faire que la vérité ne soit pas la vérité. Le scepticisme, qu’il procède d’une cervelle scientifique ou ignorante, est incapable de détruire l’immortalité de nos âmes – si cette immortalité est un fait – et les plonger dans l’anéantissement post-mortem. « La Raison est sujette à l’erreur », dit Aristote : l’opinion aussi. Les vues personnelles du plus savant philosophe risquent plus souvent de se montrer erronées que le bon sens naïf de sa cuisinière illettrée. Dans les Contes du Calife impie, Barrachias-Hassan-Oglu, le sage arabe, tient ce discours très sensé : « Garde-toi, ô mon fils, de t’exalter. C’est un empoisonnement agréable et, par conséquent, très dangereux. Profite de ta propre sagesse mais apprend à respecter aussi la sagesse de tes ancêtres. Et rappelle-toi, ô mon bien-aimé, que souvent la lumière de la vérité d’Allah entrera beaucoup plus facilement dans une tête vide que dans une autre si remplie de savoir que maint rayon d’argent est laissé dehors, faute de place… C’est ce qui arrive pour notre trop sage Cadi ».
Jamais les représentants de la science moderne, dans les deux hémisphères, ne semblent avoir eu autant de mépris, autant d’amertume, envers l’insondable mystère, que depuis le jour où M. Crookes entreprit, à Londres, d’étudier les phénomènes. Le premier, ce savant présenta courageusement au public une de ces sentinelles prétendues « matérialisées » qui gardent les portes interdites. Après lui, plusieurs autres érudits appartenant au corps scientifique mirent la main au travail et s’attaquèrent aux phénomènes. Belle et courageuse probité qu’on pourrait qualifier d’héroïsme tant l’objet de leurs recherches était impopulaire !
Hélas, si l’esprit, c’est certain, était prompt, il se trouva que la chair était faible. Le ridicule était plus que la majorité de ces hommes ne pouvait supporter, de sorte que le fardeau le plus lourd retomba sur les épaules de M. Crookes. Un aperçu des profits que ce vaillant retira de ses recherches désintéressées, les remerciements qu’il reçut de la part de ses savants confrères, vous les trouverez dans ses trois brochures intitulées : Recherches sur les phénomènes du Spiritisme.
Quelque temps après, les membres désignés pour le comité de la Société de dialectique et M. Crookes, après avoir soumis ses médiums aux épreuves les plus sévères, furent, sommés par un public impatient de rapporter en termes compréhensibles ce qu’ils avaient vu. Mais que pouvaient-ils dire, sinon la vérité ? C’est ainsi qu’ils furent forcés de reconnaître les points suivants :
I. Les phénomènes, dont ils avaient, au moins, eux-mêmes été les témoins, étaient authentiques, impossibles à simuler ; donc que des manifestations produites par quelque force inconnue pouvaient avoir lieu et avaient eu lieu.
II. Ils ne pouvaient affirmer si ces phénomènes étaient produits par des esprits désincarnés ou par d’autres entités analogues, mais des manifestations qui renversent toutes les théories préconçues des lois naturelles avaient certainement lieu. Plusieurs de ces manifestations avaient eu lieu dans leurs propres familles.
III. À part le fait indiscutable de la réalité des phénomènes, « aperçus d’une action naturelle dont la loi n’est pas encore établie (108) », ils ne pouvaient, malgré tous leurs efforts, rien en tirer. Ça n’avait « ni queue ni tête » selon l’expression du Comte de Gabalis.
Or, c’était précisément ce qu’un public sceptique n’avait pas prévu. Avant que les conclusions de MM. Crookes, Varley et la Société de la Dialectique fussent publiées, on escomptait impatiemment la déconfiture des fervents du Spiritisme. De tels aveux, venant de leurs confrères en science, humiliaient trop l’orgueil de ceux-là même qui s’étaient timidement abstenus de toute investigation. On trouvait vraiment trop fort que se fussent manifestés ces phénomènes si vulgaires et si répugnants, qui du consentement commun des gens instruits étaient considérés comme des contes de nourrices, bons tout au plus à distraire des bonniches hystériques et à faire la fortune des somnambules de profession ? Et voilà que ces manifestations, vouées à l’oubli par l’Académie et l’Institut de Paris, avaient l’impertinence d’échapper à des chercheurs, experts ès-sciences physiques !
Une tempête d’indignation suivit cette confession, M. Crookes la dépeint dans sa brochure sur la Force Psychique. Avec beaucoup d’à propos il met en épigraphe cette citation de Galvani : « Je suis attaqué par deux sectes très opposées : les savants et les ignares. Cependant je sais avoir découvert une des plus grandes forces de la nature ». Puis il continue :
« On considérait comme acquis que les résultats de mes expériences devaient concorder avec leurs opinions préconçues. Ce qu’ils désiraient ce n’était pas la vérité mais un témoignage supplémentaire en faveur de leurs conclusions arrêtées d’avance. Quand ils trouvèrent que les faits établis par cette investigation ne pouvaient pas être adaptés à leurs opinions, eh bien… ce fut tant pis pour les faits. Ils essayèrent alors de se dérober à leurs propres recommandations, autrefois si confiantes, concernant l’enquête et déclarèrent « que M. Home est un adroit escamoteur qui nous a tous dupés ». « M. Crookes aurait aussi bien fait d’étudier les tours d’un jongleur indien ». « M. Crookes devra se procurer de meilleurs témoins avant de pouvoir obtenir créance ». « La chose est trop absurde pour être traitée sérieusement ». « C’est impossible, donc cela ne peut pas être… » (Je n’ai jamais dit que ce fût possible, j’ai dit seulement que c’était vrai).
« Les observateurs ont tous été hallucinés, ils s’imaginent qu’ils ont vu se produire des choses qui, réellement, n’ont jamais eu lieu », etc., etc. (109).
Après avoir dépensé leur énergie sur des théories aussi enfantines que « la cérébration inconsciente », la « contraction musculaire involontaire » et celle parfaitement ridicule « du muscle craqueur » ; après avoir subi de honteux échecs grâce à l’obstination que la nouvelle force mettait à survivre, et, finalement, après tous les efforts les plus désespérés pour supprimer cette force en l’oblitérant, ces fils de la défiance – comme saint Paul appelle les hommes de cette catégorie – crurent que le mieux était d’abandonner le tout. Sacrifiant ceux de leurs frères qui avaient le courage de persévérer sur l’autel de l’opinion publique ils se retirèrent dans un silence compassé. Laissant l’arène de l’investigation à des champions moins timorés, ces expérimentateurs malheureux ne sont, vraisemblablement pas disposés à y rentrer (110). Nier la réalité de telles manifestations quand on s’en tient prudemment éloigné, est beaucoup plus facile que de trouver la place qui leur convient dans les classes qui se répartissent les phénomènes acceptés par la science exacte. Comment le pourraient-ils puisque tous ces phénomènes sont du domaine de la psychologie et que celle-ci, avec ses pouvoirs occultes et mystérieux, est une terre inconnue pour la science moderne ? Ainsi, impuissants à expliquer ce qui procède directement de la nature même de l’âme humaine – dont la plupart d’entre eux nient l’existence – peu désireux, en même temps, d’avouer leur ignorance, les savants se vengent bien injustement sur ceux qui croient au témoignage de leurs sens et n’ont aucune prétention à la science.
Lire la suite ... partie 3


