PHÉNOMÈNES ET FORCES – partie 1

Blavatsky – Isis Dévoilée – Volume 1 – Chapitre II – PHÉNOMÈNES ET FORCES

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« L’orgueil, lorsque l’esprit de répartie fait défaut, accourt à notre défense et prend toute la place laissée libre par le bon sens… »

POPE.

« Mais pourquoi les opérations de la nature seraient-elles changées ? II peut y avoir une philosophie plus profonde que nous ne l’avons rêvé, une philosophie qui découvre les secrets de la nature mais qui, en les pénétrant n’en altère pas la marche. »

BULWER-LYTTON.

Est-ce assez pour l’homme de savoir qu’il existe ? Suffit-il qu’un être humain soit formé pour qu’il mérite le nom d’HOMME ? Voici notre opinion bien arrêtée et notre conviction : pour devenir une véritable entité spirituelle digne de ce titre, l’homme doit commencer pour ainsi dire par se recréer : c’est-à-dire éliminer complètement de son mental et de son âme, non seulement toute influence dominante d’égoïsme et d’autre impureté, mais aussi toute infection de la superstition et du préjugé. J’entends par-là toute autre chose que l‘antipathie et la sympathie prises dans l’acception commune. L’énergique courant magnétique qui se dégage des idées aussi bien que des corps physiques, génère une influence particulière, un sombre tourbillon qui, tout d’abord, nous entraîne irrésistiblement. Il nous enveloppe et nous finissons par n’en plus pouvoir sortir. C’est que nous n’en avons point le courage, arrêtés que nous sommes par une honteuse lâcheté morale : la crainte de l’opinion publique. Il est rare que les hommes envisagent une chose sous son jour, faux ou vrai, par libre exercice de leur jugement personnel. Bien au contraire. Ordinairement, la conclusion procède d’une aveugle adoption des opinions courantes parmi ceux avec lesquels nous frayons. Un paroissien ne croira jamais payer trop cher, si absurde qu’en soit le prix, sa place au banc d’œuvre. De même un matérialiste n’ira pas deux fois entendre M. Huxley traiter de l’évolution parce qu’il croit bon de le faire, mais parce que Monsieur un Tel et Madame une Telle, personnages considérés comme donnant le ton, le font.

Il en va de même pour toutes choses. Si la psychologie avait eu son Darwin, on aurait peut-être démontré qu’au point de vue de nos qualités morales, l’origine de l’homme était étroitement liée à celle de sa forme physique. Par la servilité de sa condition et sa mimique, la société suggère à l’observateur attentif l’idée d’une parenté, entre les êtres humains et ceux de l’espèce simiesque, encore plus frappante peut-être que ne l’indiquent les signes extérieurs relevés par le grand anthropologiste. Les nombreuses variétés du singe, cette « caricature de l’homme », paraissent avoir évolué exprès pour fournir à certaines catégories de personnes, dispendieusement attifées, les éléments de leurs arbres généalogiques.

La science, chaque jour, avance rapidement dans le sens des grandes découvertes en chimie, en physique, en organologie, en anthropologie. Les savants devraient être libres de toute conception à priori et de tout préjugé. Et malgré la liberté de pensée et d’opinion, les savants d’aujourd’hui sont les mêmes hommes qu’autrefois. C’est le fait d’un rêveur et d’un utopiste, d’imaginer que l’évolution, le développement des idées nouvelles ont changé l’homme. Il est possible que le sol soit convenablement fertilisé, préparé pour une récolte annuelle de fruits plus abondants et meilleurs ; mais, si vous bêchez un peu profondément, sous la couche utile à la récolte, vous retrouverez le sous-sol tel qu’il était avant le premier sillon.

Il y a peu d’années, mettre en doute l’infaillibilité d’un dogme théologique quelconque, suffisait pour mériter la réputation d’iconoclastes et d’hérétiques ! Væ victis… La Science a vaincu. Mais, à son tour, le vainqueur réclame la même infaillibilité. Bien qu’il ne prouve pas mieux son droit. « Les temps changent et nous changeons avec eux ». Ce dicton du bon vieux Lotharius s’applique au cas dont il s’agit. Néanmoins notre sentiment est que nous avons quelque droit à mettre en question les grands prêtres de la Science.

Depuis bien des années, nous avons surveillé le développement de la croissance de cette pomme de discorde : LE SPIRITISME MODERNE. Familiers avec sa littérature, en Europe comme en Amérique, nous avons suivi avec une attention intéressée ses interminables disputes et nous avons comparé ses hypothèses contradictoires. De nombreuses personnes instruites, hommes et femmes – spirites hétérodoxes, naturellement – ont essayé de sonder ces phénomènes Protéens. Ils ont simplement abouti à la conclusion suivante : quelles que soient les raisons de ces échecs constants – qu’on les attribue aux investigateurs ou à la Force secrète qui agit – il est au moins prouvé que plus les manifestations psychologiques sont fréquentes et variées, plus aussi sont impénétrables les ténèbres qui entourent leur origine.

II est oiseux de le nier : nous sommes aujourd’hui témoins de phénomènes dont la nature est mystérieuse. On les désigne généralement et peut-être, à tort, sous le nom de spirites. Consentons une importante défalcation pour des fraudes astucieuses, il en reste cependant assez pour solliciter l’attentif examen de la science. « Et cependant elle tourne » ; cette phrase, prononcée il y a des siècles, est passée dans le langage courant. De nos jours, il n’est plus indispensable d’avoir le courage de Galilee pour la jeter à la face de l’Académie. Déjà les phénomènes psychologiques en sont à l’offensive.

Les savants modernes déclarent que, même si la production de certains phénomènes mystérieux en présence des médiums est un fait avéré, rien ne prouve que ces phénomènes ne soient pas attribuables à quelque anomalie dans la constitution nerveuse de ces individus. Il faut que cette question soit tranchée avant d’envisager s’il est possible que les phénomènes soient produits par des esprits humains revenant ici-bas. Une légère objection peut être faite à cette manière de voir. Sans doute, l’obligation de la preuve incombe à ceux qui affirment l’intervention des esprits. Si les hommes de science voulaient aborder le sujet en toute bonne foi, avec l’ardent désir de résoudre un mystère angoissant, s’ils n’affichaient pas un mépris peu digne et peu professionnel, ils ne s’exposeraient à aucun blâme. Certes, les communications « spirites » sont, pour la plupart, de nature à dégoûter les chercheurs, même d’intelligence moyenne. Quand elles sont authentiques, elles sont triviales, quelconques et, souvent, vulgaires. Depuis vingt ans, par l’intermédiaire de certains médiums, nous avons, reçu des messages supposés émaner de Shakespeare, Byron, Franklin, Pierre le Grand, Napoleon, Josephine, voire de Voltaire. Notre impression était que le conquérant français et son épouse semblaient avoir oublié l’orthographe, que Shakespeare et Byron étaient tombés dans l’ivrognerie chronique et Voltaire dans l’imbécillité. Qui pourrait blâmer des hommes habitués à des principes exacts, ou même des personnes instruites tout simplement si elles concluent que lorsque des fraudes aussi évidentes sont en surface, il leur serait difficile de trouver la vérité en allant au fond. Accoler des noms célèbres à des communications idiotes, a infligé une telle indigestion à l’estomac des savants qu’ils ne peuvent plus assimiler même la grande vérité qui repose sur les plateaux télégraphiques (106) de cet océan de phénomènes psychologiques. Ils jugent d’après une surface souillée d’écume et de mousse. Mais ils pourraient, avec une égale exactitude, nier l’existence de toute eau claire dans les profondeurs de la mer, sous prétexte qu’une écume graisseuse flotte à la surface. Par conséquent, si, d’un côté, nous ne pouvons les blâmer de reculer au premier aspect de ce qui semble réellement répulsif, nous avons par contre le droit de les critiquer – et nous en usons – pour leur répugnance à explorer plus profondément. Ni perles, ni diamants taillés ne peuvent être trouvés sur le sol. Et ces gens agissent aussi follement qu’un plongeur de profession, qui rejetterait une huître perlière en raison de son aspect malpropre et vaseux alors qu’en l’ouvrant il aurait trouvé une perle précieuse dans la coquille.

Même les reproches justes et sévères formulés par quelques-uns de leurs chefs de file sont sans effet. La peur des savants de se livrer à des recherches, sur un sujet aussi impopulaire, semble avoir tourné maintenant à une panique générale. « Les phénomènes poursuivent les savants, et les savants fuient les phénomènes ». Cette remarque pleine d’à propos fut faite par M. A. N. Aksakof dans un excellent article sur le Médiumnisme et le Comité scientifique de Saint-Pétersbourg. L’attitude de ce corps professoral en ce qui concerne le sujet qu’il s’était spontanément engagé à étudier, fut simplement honteuse, d’un bout à l’autre. Son rapport, prématuré et combiné à l’avance, était si évidemment partial et si peu concluant qu’il suscita une protestation méprisante de la part des incrédules eux-mêmes.

Le manque de logique chez nos savants messieurs, contre la philosophie du spiritisme proprement dit est admirablement dénoncée par le professeur John Fisk, un des leurs. Dans un récent travail philosophique, The Unseen World, tout en montrant bien que d’après la définition même des termes matière et esprit l’existence de l’esprit ne peut être démontrée aux sens, et, qu’ainsi, aucune théorie n’est justiciable des preuves scientifiques, il porte un coup sévère à ses collègues, dans ces lignes : « Le témoignage dans un cas de ce genre, dit-il, dans les conditions de la vie présente, doit forcément rester pour toujours inaccessible. Les preuves sont entièrement hors du domaine de l’expérience. Si abondantes qu’elles soient, nous ne pouvons espérer les rencontrer. Et, par conséquent, l’impossibilité où nous sommes de les produire ne peut susciter la moindre présomption contre notre théorie. Quand on l’envisage ainsi, la croyance à la vie future n’a pas d’appui scientifique, mais, en même temps, elle est au-delà du besoin d’une base scientifique et elle échappe à la critique scientifique. C’est une croyance que ne pourront combattre, en quoi que ce soit, tous les progrès futurs et imaginables des découvertes physiques. C’est une croyance qui n’est en aucune façon irrationnelle et qu’on peut avoir logiquement sans affecter notre tournure scientifique d’esprit et sans que nos conclusions scientifiques en soient influencées ». « Si, maintenant, ajoute-t-il, les hommes de science veulent accepter ce point de vue que l’esprit n’est pas la matière, qu’il n’est pas régi par les lois de la matière ; s’ils s’abstiennent, dans les spéculations sur l’esprit, de le restreindre par leur connaissance des choses matérielles, ils auront supprimé ce qui, de nos jours, est, pour les hommes religieux, la principale cause d’irritation ».

Mais, ils ne le feront pas. Ils s’exaltent quand des hommes aussi supérieurs que Wallace ont le courage, la loyauté, le mérite de s’incliner, et refusent d’accepter la manière de voir, si prudente et si restrictive soit-elle, de M. Crookes.

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