Maintenant que nous avons fait voir la ressemblance entre les notions du Logos, du Métatron et du Médiateur, telles que nous les trouvons dans la Cabale et le Codex des Nazaréens et des Gnostiques Chrétiens, le lecteur est préparé à apprécier l’audace des formules Patristiques pour réduire une simple figure métaphysique à une forme concrète, et la faire apparaître comme si le doigt de la prophétie avait signalé Jésus comme le Messie attendu, depuis des siècles innombrables. Un théomythos qui devait symboliser les temps à venir, vers la fin du grand cycle, où la « bonne nouvelle » céleste proclamerait la fraternité universelle, et la religion commune de l’humanité entière le jour de la régénération – fut complètement dénaturé en le présentant comme un fait accompli.
« Pourquoi dis-tu que je suis bon ? Nul n’est bon sinon Dieu seul », dit Jésus (Matth. XIX, 17). Est-ce là le langage d’un Dieu ? de la seconde personne de la Trinité qui est égale à la première ? Et si ce Messie, ou Saint-Esprit des Trinités Gnostiques et Païennes était venu en personne, que voulait-il dire en établissant une distinction entre lui, le « Fils de l’Homme » et le Saint-Esprit ? « Et quiconque parlera contre le Fils de l’homme, il lui sera pardonné ; mais à celui qui blasphèmera contre le Saint-Esprit il ne sera point pardonné (589) » dit-il. Comment, alors, expliquer l’étonnante identité de ce langage avec celui des préceptes, énoncés bien des siècles auparavant par les Cabalistes et les initiés « païens » ? Voici quelques exemples, pris parmi beaucoup d’autres.
« Aucun des dieux, aucun homme ou seigneur, n’est bon, sinon Dieu seul », dit Hermès (590).
« Il est impossible d’être un homme bon, Dieu seul possède ce privilège », répète Platon, avec une légère variante (591).
Six siècles avant le Christ, Confucius, le philosophe chinois, disait que sa doctrine était simple et aisément compréhensible (Lûn-yû. Chap. 5, § 15). A quoi un de ses disciples ajoutait : « La doctrine de notre Maître consiste à faire preuve d’une correction de cœur invariable, et en faisant à autrui ce que nous voudrions qu’ils nous fassent (592). »
« Jésus de Nazareth, cet homme à qui Dieu a rendu témoignage devant vous par les miracles (593) », s’écrie Pierre(), longtemps après la scène du Calvaire. « Il y eut un homme, envoyé de Dieu : son nom était Jean (594c) » dit le quatrième Evangile, mettant ainsi Jean-Baptiste sur un pied d’égalité avec Jésus. Dans un des actes les plus solennels de sa vie lorsqu’il baptisa le Christ, Jean-Baptiste ne croit nullement baptiser un Dieu, puisqu’il se sert du mot homme. « C’est celui dont j’ai dit : Après moi vient un homme (595). » Jésus dit, en parlant de lui-même : « Mais maintenant vous cherchez à me faire mourir, moi, un homme, qui vous ai dit la vérité que j’ai entendue de Dieu (596). » Jusqu’à l’aveugle de Jérusalem guéri par le grand thaumaturge, rempli de gratitude et d’admiration pour son bienfaiteur, en faisant le récit du miracle n’appelle pas Jésus Dieu, mais il dit simplement : « Un homme appelé Jésus a fait de la boue (597) ».
Ce n’est pas faute d’exemples que nous en restons là, mais simplement parce que ce que nous venons de dire a été dit et répété bien souvent avant nous. Mais il n’y a pas de mal plus incurable que le fanatisme aveugle et irraisonné. Peu d’hommes ont le courage d’écrire, comme le Dr Priestley : « On ne voit rien de divin attribué au Christ, avant Justin martyr (ap. J. C. 14) qui de philosophe qu’il était, devint chrétien (598). »
Mahomet parut près de six cents ans (599) après le soi-disant déicide. Le monde gréco-romain était encore sous le coup des dissensions religieuses, s’opposant à tous les édits impériaux antérieurs et la christianisation forcée. Tandis que le Concile de Trente discutait au sujet de la Vulgate, l’unité de Dieu l’emporta sur la trinité et bientôt les Mahométans furent plus nombreux que les Chrétiens. Pourquoi ? Parce que leur prophète ne chercha jamais à se faire passer pour Allah. Autrement, nous le disons sans crainte, il n’eût pas vécu pour voir triompher sa religion. Le Mahométisme a fait jusqu’à ce jour, et fait encore plus de prosélytes que le Christianisme. Le Bouddha Siddhârtha (Gautama) vint comme un simple mortel, des siècles avant le Christ, son éthique religieuse dépasse encore aujourd’hui en beauté morale, tout ce qu’avaient rêvé les Tertullien et les Augustin.
On ne trouve le véritable esprit du Christianisme, que dans le Bouddhisme ; il se révèle partiellement dans les autres religions « païennes ». Le Bouddha ne s’est jamais fait passer pour un dieu, et ses disciples ne l’ont pas, non plus, déifié. On sait qu’aujourd’hui le nombre des bouddhistes dépasse de beaucoup celui des chrétiens ; on les calcule à environ 500.000.000. Tandis que les cas de conversions sont fort rares parmi les Bouddhistes, les Brahmanistes, les Mahométans et les Juifs, nous pouvons en conclure combien sont stériles les efforts des missionnaires, et comment l’athéisme et le matérialisme mettent leurs ulcères gangreneux au cœur même du Christianisme qu’ils rongent plus profondément de jour en jour. Il n’y a pas d’athées parmi les populations païennes, et les quelques Bouddhistes et Brahmanistes infectés de matérialisme sont ceux qui habitent les grandes villes peuplées d’Européens, et cela seulement dans les classes éduquées. L’Evêque Kidder dit avec raison : « Si un sage avait à choisir sa religion d’après ceux qui la professent, il est à présumer que le Christianisme serait la dernière qu’il choisirait !
Dans un judicieux petit opuscule, dû à la plume du populaire conférencier J.-M. Peebles, M. D. l’auteur cite le London Athenceun, dont un des articles relate le bien-être des habitants de Yarkand et de Kashgar « qui paraissent vertueux et heureux ». « Juste ciel », s’écrie avec ferveur le loyal auteur, qui était lui-même autrefois un pasteur universaliste, « plût à Dieu d’éloigner les missionnaires Chrétiens de l’heureuse et païenne Tartarie (600) !
Depuis les premiers temps du christianisme lorsque Paul() reprochait à l‘Eglise de Corinthe un crime « qui n’est même pas mentionné chez les Gentils – et qui consiste à avoir des relations avec la femme de son père » ; et de se rendre coupables de débauches et d’ivrognerie sous prétexte d’assister à la « Sainte Cène » (I Corinthiens, V, 1), la profession du nom du Christ a été plutôt un prétexte que la preuve de sentiments religieux. Toutefois la véritable interprétation de ce verset est la suivante : « On entend dire qu’il y a généralement parmi vous de l’impudicité et une telle impudicité qu’elle ne se rencontre pas même chez les païens ; c’est au point que l’un de vous a la femme de son père ou l’a épousée. » On croirait que l’influence persane a dicté ce langage. Cette pratique n’existait « nulle part dans aucune nation », sauf en Perse, où elle passait pour fort méritoire. De là les récits juifs d’Abraham() épousant sa sœur, Nahor, sa nièce, Amram la sœur de son père et Judah la veuve de son fils, dont les enfants étaient légitimes. Les tribus aryennes ne voulaient que des mariages endogames, tandis que les Tartares et toutes les nations barbares voulaient que les unions fussent exogames.
Un seul des apôtres de Jésus méritait véritablement ce titre, et celui-là c’était Paul(). Malgré la défiguration que firent subir à ses Epîtres les mains dogmatiques, avant de les admettre au Canon de l’Eglise, sa conception de la sublime et divine figure du philosophe qui mourut pour son idée se retrouve dans tous ses discours aux diverses nations des Gentils. Seulement, celui qui voudrait le bien comprendre, devra étudier le Logos de Philon le Juif, en réfléchissant de temps en temps, au Sabda (logos) hindou de l’école Mîmânsâ.
Quant aux autres apôtres dont les noms figurent à l’entête des Evangiles – nous ne pouvons certes pas croire à leur véracité, lorsque nous les voyons attribuer à leur Maître des miracles entourés de circonstances relatées, sinon dans les plus anciens livres de l’Inde, du moins dans ceux qui précédèrent l’époque du christianisme, suivant la phraséologie même des traditions. Lequel d’entre nous, aux jours de son aveugle et simple crédulité, n’a pas été frappé par le touchant récit, donné dans les Evangiles selon Marc() et Luc, de la résurrection de la fille de Jaire ? Lequel de nous a douté de son originalité ? Et cependant, cette histoire elle-même est copiée, d’un bout à l’autre, dans le Hari-vansha, et fait partie des miracles attribués à Christna (601). Nous la donnons d’après la version française :
« Le Roi Angashuna fit célébrer en grande pompe les fiançailles de sa fille, la belle Kalavatti, avec le jeune fils de Vamadeva, le puissant Roi d’Antarvédi, nommé Govinda.
Mais, pendant que Kalavatti jouait sous les bosquets avec ses compagnes, elle fut mordue par un serpent et mourut. Antharveda déchira ses vêtements, couvrit sa tête de cendres, et maudit le jour où il était né !
Tout à coup, une grande rumeur s’éleva dans le palais, et on entendit les cris, mille fois répétés de : Pashya pitaram ; pashya gurum ! Le Père, le Maître ! Puis Christna s’approcha en souriant, s’appuyant sur le bras d’Arjouna…
… Maître ! s’écria Angashuna, se jetant à ses pieds, et les mouillant de ses larmes ! Vois, ma pauvre fille ! et il lui montrait le corps de Kalavatti, étendu sur une natte…
Pourquoi pleures-tu ? répliqua Christna de sa douce voix. Ne vois-tu point qu’elle dort ? Ecoute le bruit de sa respiration, tel le soupir de la brise nocturne qui frémit dans les feuilles des arbres. Vois, ses joues reprennent leur couleur, ses yeux, dont les paupières tremblent comme si elles allaient s’ouvrir ; ses lèvres tressaillent comme si elles allaient parler ; je te dis qu’elle dort ; et vois, elle remue, Kalavatti ! lève-toi et marche !
À peine Christna avait-il parlé, que la respiration, la chaleur, le mouvement et la vie revinrent petit à petit, dans le cadavre, et la jeune fille, obéissant à l’ordre du demi-dieu, se leva de sa couche et retourna vers ses compagnes. Mais la foule émerveillée s’écria : Celui-ci est un dieu, puisque, pour lui, la mort n’est pas plus que le sommeil (602) ».
Toutes ces paraboles sont imposées aux chrétiens, additionnées de dogmes, lesquels, dans leurs caractères extraordinaires, laissent loin derrière elles les conceptions les plus abracadabrantes du paganisme. Afin de croire à un Dieu les Chrétiens ont cru nécessaire de le tuer, afin d’avoir, eux-mêmes, la vie !
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