Strictement parlant, il est difficile de considérer le Livre de la Genèse juif autrement que comme une parcelle du tronc de l’arbre mondial de la cosmogonie universelle, traduite en allégories orientales. Un cycle succédant à un autre, et une nation apparaissant après l’autre sur la scène du monde, pour jouer son rôle infime dans le drame majestueux de la vie humaine, chaque peuple nouveau évolue sa propre religion des traditions ancestrales, en lui imprimant une couleur locale, et la marquant de sa caractéristique individuelle. Tandis que chacune de ces religions possède ses traits distinctifs, au moyen desquels, faute d’autres vestiges archaïques, il est possible d’estimer l’état physique et psychologique de ses créateurs, elles conservent toutes une ressemblance commune avec le prototype unique. Ce culte originel n’est rien autre que la « Religion-Sagesse » primitive. Les Ecritures des Israélites ne constituent nullement une exception. Leur histoire nationale – si tant est qu’ils puissent revendiquer une autonomie quelconque, avant leur retour de Babylone, où ils n’étaient, rien de plus que des tribus errantes de parias hindous, ne peut remonter un jour plus loin que l’époque de Moise ; et si ce prêtre ex-égyptien doit, par suite d’une nécessité théologique, se transformer en Patriarche hébreu, nous insisterons pour que la nation juive ait été retirée des roseaux du lac Moëris, en même temps que ce souriant enfant. Leur prétendu père, Abraham(), appartient à la mythologie universelle. Il est fort probable qu’il n’est rien autre qu’un des innombrables prête-noms de Zeruan (Saturne) le roi de l’Age d’Or, qu’on nomme aussi l’Ancien (l’emblème du Temps) (514c).
Il est maintenant prouvé par les Assyriologues que, dans les anciens livres chaldéens, Abraham() est appelé Zeru-an, ou Zer-ban, ce qui signifie un homme riche en or et en argent, un prince puissant (515). On l’appelle aussi Zarouan et Zarman, un homme âgé et diminué (516).
L’ancienne légende babylonienne mit que Xisuthrus (le Hasisadra des tablettes, ou Xisuthros) fit voile vers l’Arménie, et que son fils Sim devint roi puissant. Pline dit que Sim était appelé Zeruan ; et Sim est Shem. Son nom s’écrit, en hébreu מש , Shem, un signe. Les ethnologistes affirment que l’Assyrie était la patrie de Shem, et que l’Egypte est celle de Cham. Dans le dixième chapitre de la Genèse, Shem est représenté comme le père des enfants d’Eber(), ou Elam (Olam ou Eilam) et d’Ashur (Assur ou Assyrie). Les « Nephelim », ou hommes déchus, les Giborim, hommes puissants dont parle la Genèse (VI, 4) venaient de Olam, « hommes de Shem ». Il n’est pas jusqu’à Ophir, qu’il faut évidemment chercher dans l’Inde du temps de Hiram, qui ne soit représenté comme un descendant de Shem. Les annales ont été confondues, à dessein, pour les faire cadrer avec la Bible Mosaïque. Mais la Genèse, du premier verset jusqu’au dernier, n’a rien à faire avec le « peuple élu », elle appartient à l’histoire mondiale. Son appropriation par les auteurs juifs à l’époque de la prétendue restauration des livres sacrés des juifs, par Ezra, ne prouve rien du tout, et jusqu’à aujourd’hui on a toujours cherché à l’étayer en la prétendant révélation divine. Ce n’est qu’une collection de légendes universelles de l’humanité universelle. Bunsen rapporte que, « dans la tribu chaldéenne en relation immédiate avec Abraham(), nous trouvons des réminiscences de dates dénaturées et mal interprétées, comme s’il s’agissait de généalogies d’individus ou de l’indication d’une époque. Les souvenirs tribaux abrahamiques remontent, au moins, à trois mille ans au-delà du grand-père de Jacob() » (517c).
Eupolemus dit qu’Abraham() naquit à Camarina, ou Uria, une ville de prophètes, et qu’il inventa l’astronomie (518). Josephe réclame la même chose pour Terah, père d’Abraham(). La tour de Babel fut construite tant par les descendants directs de Shem que par ceux « maudits de Cham et Chanaan car, à ce moment-là, ces peuples n’en faisaient « qu’un », et « la terre entière ne parlait qu’une seule langue » ; Babel n’était qu’une tour astrologique et ses bâtisseurs des astrologues et des adeptes de la Religion-Sagesse primitive, ou ce que nous nommons la Doctrine Secrète.
La Sibylle de Berose dit : Avant la construction de la Tour, Zeru-an, Titan et Yapetosthe gouvernaient la terre. Zeru-an désirait s’approprier le pouvoir suprême, mais ses deux frères lui résistèrent, lorsque leur sueur, Astlik, intervint et les mit d’accord. Ils convinrent que Zeru-an règnerait, mais que ses enfants mâles seraient mis à mort ; et de puissants Titans furent nommés pour exécuter la sentence (519). Sar, (le Cercle Saros) est le dieu babylonien du ciel. Il est aussi Assaros ou Asshur (le fils de Shem) et Zero – Zero-ana, le chakra, ou la roue, le temps illimité. Par conséquent, comme la première mesure de Zoroastre, en fondant sa nouvelle religion, fut de changer les divinités les plus sacrées du Véda sanscrit, en noms d’esprits mauvais, dans les Écritures du Zend, et d’en rejeter une partie, nous ne trouvons pas dans l’Avesta, trace du Chakra – le cercle symbolique du firmament.
Elam, un autre des fils de Shem, est Olam םלוע , et a rapport avec un ordre ou un cycle d’événements. Dans l’Ecclésiaste III, 11, on le traduit par « monde » ; dans Ezechiel XXVI, 20, par « autrefois » ; dans la Genèse III, 22, on se sert de ce mot comme : éternellement » ; et au chapitre IX, 16, comme « perpétuelle ». Enfin au chapitre VI, 4, de la Genèse, le mot est bien défini par les paroles suivantes : « Les géants (Nephelim, hommes déchus ou Titans) étaient sur la terre en ce temps-là. » Le mot est synonyme de Æon, αιων. Aux Proverbes VIII, 23, il est représenté par : « J’ai été émané d’Olam, de Rosh » (la Sagesse). Dans cette phrase, le sage roi-cabaliste se réfère à un des Mystères de l’esprit humain – la couronne immortelle de l’homme trinitaire. Tandis qu’elle devrait se lire comme ci-dessus et être interprétée cabalistiquement avec la signification que le Je (c’est-à-dire mon Ego, éternel, immortel) l’entité spirituelle est émanée de l’éternité illimitée et sans nom, par la sagesse créatrice du Dieu inconnu, elle devient dans la traduction canonique, ce qui suit : « Le Seigneur m’a possédé au début de sa voie ; avant ses œuvres de jadis », un non-sens inintelligible, sans l’interprétation cabalistique. Lorsqu’on fait dire à Salomon que le JE existait « dès le commencement… lorsqu’il [le Dieu suprême] n’avait encore fait ni la terre… ni le premier atome de poussière du monde… j’étais là », et « lorsqu’il posa les fondements de la terre… j’étais à l’œuvre auprès de lui, jouant sans cesse en sa présence« , que peut vouloir dire le Cabaliste, par ce JE, sinon son propre esprit divin, cette goutte provenant de l’éternelle fontaine de la Lumière et de la Sagesse – l’esprit universel de la Divinité ?
Le rayon de gloire émis par Aïn-Soph, de la plus élevée des trois têtes cabalistiques, par laquelle « toutes choses resplendissent de lumière », le rayon qui sort par l’Adam-Primus, est l’esprit individuel de chaque créature humaine. « Je faisais tous les jours ses délices [à Aïn-Soph], jouant sans cesse en sa présence… et trouvant mon bonheur parmi les fils des hommes« , ajoute Salomon dans le même chapitre des Proverbes. [30-31] L’esprit immortel trouve son bonheur parmi les fils des hommes lesquels, sans cet esprit, ne seraient que des dualités (corps physiques et âme astrale, ou ce principe de vie qui anime même les êtres les plus inférieurs du règne animal). Nous avons vu, toutefois, que la doctrine enseigne que cet esprit ne peut pas s’unir à l’homme chez lequel la matière et les penchants grossiers de son âme animale contribuent à le refouler hors de lui. Par conséquent Salomon, qui parle ici sous l’inspiration de son propre esprit, lequel a pris possession de lui pour le moment, prononce les paroles de sagesse suivantes : « Et maintenant, mon fils, écoute-moi (l’homme double) heureux ceux qui observent mes voies !… Heureux l’homme qui m’écoute, qui veille chaque jour à mes portes… Car celui qui me trouve a trouvé la vie et il obtient la faveur du Seigneur… Mais celui qui pèche contre moi nuit à son âme… et aime la mort. » (Proverbes VIII, 32-36).
Ce chapitre, tel qu’il est interprété, par certains théologiens, comme d’ailleurs tout le reste, doit s’appliquer au Christ, le « Fils de Dieu », qui dit à maintes reprises, que celui qui le suit aura la vie éternelle et vaincra la mort. Mais même dans sa traduction dénaturée, il est possible de prouver que ce passage se rapporte à tout autre chose qu’au prétendu Sauveur. Si on l’acceptait dans ce sens, la théologie chrétienne se verrait obligée de retourner bon gré, mal gré, à l’Averroïsme et au Bouddhisme ; c’est-à-dire à la doctrine des émanations, car Salomon dit : « J’ai été émané » de Olam et de Rosh, tous les deux faisant partie de la Divinité ; par conséquent, le Christ ne serait pas ce que prétend leur doctrine, Dieu lui-même, mais seulement une émanation de celui-ci, comme le Christos des gnostiques. Voilà le sens de la personnification de l’Æon gnostique, mot qui représente les cycles ou les périodes déterminées de l’éternité, en même temps qu’il est une représentation d’une hiérarchie d’êtres célestes – des esprits. C’est pourquoi le Christ porte quelquefois le nom de « Æon éternel ». Mais le terme « éternel » est faux en ce qui concerne les Æons. Eternel est ce qui n’a ni commencement ni fin ; mais on doit dire des « Emanations », ou Æons, que bien qu’ayant vécu absorbées dans l’essence divine de toute éternité, une fois émanées individuellement, elles ont eu un commencement. Elles sont, par conséquent, sans fin dans cette vie spirituelle, mais non point éternelles.
Ces émanations sans fin de la Cause Première, qui furent, toutes, transformées par l’imagination populaire en dieux, esprits, anges et démons distincts, étaient si peu considérées comme immortelles, qu’on leur a attribué, à toutes, une durée d’existence limitée. Et cette croyance, commune à tous les peuples de l’antiquité, aussi bien aux Mages de la Chaldée qu’aux Egyptiens, et qu’on rencontre encore aujourd’hui chez les Brahmanistes et les Bouddhistes, prouve surabondamment le monothéisme des anciens systèmes religieux. Cette doctrine nomme la période d’existence de toutes les divinités inférieures, « un jour de Parabrahma ». Après un cycle de quatre milliards, trois cent vingt millions d’années humaines – ainsi le dit la tradition – la trinité elle-même, avec toutes les divinités inférieures, sera anéantie, de même que l’univers et cessera d’exister. Puis, un autre univers surgira graduellement du pralaya (dissolution) et les hommes sur terre seront capables de concevoir SVAYAMBHU tel qu’il est. Seule, cette Cause première continuera à exister indéfiniment, dans toute sa gloire, remplissant l’espace infini. Quelle meilleure preuve pourrions-nous donner du sentiment de profonde vénération que les « païens » professaient pour l’unique cause Suprême et-éternelle de toutes choses visibles et invisibles ?
C’est à cette source, encore, que les cabalistes ont puisé des doctrines analogues. Si les Chrétiens ont interprété la Genèse à leur façon, acceptant son texte au pied de la lettre, ils ont obligé les masses ignorantes à croire que le monde a été créé de rien ; s’ils lui ont attribué un commencement, ce n’est certes pas aux Tanaïm, les seuls interprètes de la signification occulte des textes Bibliques, qu’il faut s’en prendre. Pas plus que les autres philosophes, ils n’ont cru aux créations spontanées, limitées ou ex-nihilo. La Cabale a survécu pour faire voir que leur philosophie était précisément celle des modernes Bouddhistes du Népal, les Swâbhâvikas. Ils croyaient à l’éternité et à l’indestructibilité de la matière, et par conséquent à de nombreuses créations et de destructions de mondes bien antérieurs au nôtre. « Il y eut de vieux mondes qui périrent (520). » « Nous voyons, par-là, que le Très-Saint, béni soit Son nom, avait successivement créé et détruit plusieurs mondes, avant de créer le monde actuel ; et lorsqu’il créa ce monde, il dit : « Celui-ci me plaît, les autres ne me plaisaient point (521). »Ils croyaient, en outre, encore comme les Swâbhâvikas, qu’on taxe aujourd’hui d’athées, que toute chose procède (est créée) de sa propre nature, et qu’une fois que l’impulsion a été donnée par la Force Créatrice inhérente à la « Substance auto-créée, ou Sephira, tout évolue de lui-même, d’après le moule que lui fournit le prototype spirituel qui le précède dans l’échelle de la création infinie. « Le point indivisible, qui n’a pas de limite, et ne peut être compris [car il est absolu] se développa du dedans au dehors, et détermina une clarté qui servit de vêtement (de voile) au point indivisible… Celui-là, aussi, se développa du dedans au dehors… Ainsi toute chose eut son origine par une agitation constante, ascensionnelle, et c’est ainsi que le monde a finalement été édifié (522). »
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