Blavatsky – Isis Dévoilée – Volume 1 – Chapitre X – L’HOMME INTERIEUR ET EXTERIEUR
Nous avons, nous-même, été témoin une fois dans l’Inde d’un essai de puissance psychique, dans un assaut entre un saint gossain (131) et un sorcier (132), lequel a quelque rapport avec notre sujet. Nous venions de discuter sur le pouvoir relatif des Pitris du fakir, esprits pré-adamiques, et des alliés invisibles du jongleur. On convint d’en faire une épreuve comparative, et l’auteur de ces lignes fut choisi pour arbitre. Nous faisions la sieste dans une tente près d’un petit lac, dans l’Inde septentrionale. Sur la surface des eaux cristallines flottaient d’innombrables fleurs aquatiques, aux feuilles larges et luisantes. Chacun des champions prit une de ces feuilles. Le fakir, appuyant la sienne contre sa poitrine, croisa ses mains sur elle et tomba momentanément en transe. Il plaça alors la feuille sur l’eau, la surface supérieure tournée en bas. Le Jongleur se vantait de dominer le « maître des eaux », l’esprit qui y habite et de le faire obéir. Il prétendit qu’il forcerait la puissance d’empêcher les Pitris de manifester le moindre phénomène dans son élément sur la feuille choisie par le fakir. Il prit donc sa propre feuille, et après avoir pratiqué sur elle une sorte d’incantation barbare, il la posa à son tour sur l’eau. La feuille commença aussitôt à éprouver un mouvement d’agitation violente, tandis que l’autre feuille était parfaitement immobile. Au bout de quelques secondes, les deux feuilles furent retirées. Sur celle du fakir nous vîmes, à la grande indignation du jongleur, quelque chose comme un dessin symétrique formé de traits d’un blanc de lait, comme si les sucs de la plante avaient été transformés en fluide corrosif. Lorsqu’elle fut sèche, nous examinâmes les lignes plus attentivement et nous y reconnûmes une série de caractères sanscrits parfaitement formés, et composant une phrase qui renfermait un précepte de haute morale. Hâtons-nous d’ajouter que le fakir ne savait ni lire ni écrire. Sur la feuille du jongleur, au lieu d’écriture, nous trouvâmes une figure hideuse, démoniaque. Chaque feuille portait par conséquent la marque, reflet allégorique du caractère de son maître, et indiquait la qualité des esprits qui l’entouraient. Mais nous devons, à regret, quitter une fois encore l’Inde, son ciel d’azur et son passé mystérieux, ses dévots religieux et ses sorciers magiques, et revenir à l’atmosphère moisie de l’Académie Française.
Pour apprécier la timidité, les préjugés et l’esprit superficiel dont on a fait preuve dans l’étude des questions psychologiques, dans le passé, nous nous proposons de passer rapidement en revue un livre que nous avons devant nous. C’est l’Histoire du Merveilleux dans les Temps Modernes. L’ouvrage a été publié par le savant Dr Figuier, et il est rempli de citations des autorités les plus en vue, en matière de physiologie, de psychologie et de médecine. Le Dr Calmeil, directeur en chef de l’asile de Charenton, est le robuste Atlas sur les épaules duquel repose ce monde d’érudition. Fruit mûr de la pensée en 1860, il doit désormais avoir sa place parmi les plus curieuses œuvres d’art de l’époque. Mû par l’infatigable démon de la science, décidé à tuer la superstition, et par conséquent le spiritisme du même coup, l’auteur nous fournit un aperçu sommaire des exemples les plus remarquables de phénomènes médiumniques pendant les deux derniers siècles.
La discussion embrasse les prophètes des Cévennes, les Camisards, les Jansénistes, le diacre Paris, et autres épidémies historiques, dont nous parlerons très brièvement, parce qu’elles ont été décrites depuis une vingtaine d’années par presque tous les auteurs qui ont écrit sur les phénomènes modernes. Ce ne sont pas des faits que nous voulons remettre en question, mais tout simplement la manière dont ces faits ont été envisagés et traités par ceux qui, en qualité de médecins et d’autorités reconnues, ont eu la plus grande part de responsabilité dans ces questions. Si nous présentons à cette heure cet auteur rempli de préjugés à nos lecteurs, c’est uniquement parce que son ouvrage nous permet de montrer ce que les faits d’occultisme et ses manifestations peuvent attendre de la science orthodoxe. Si les épidémies psychologiques qui ont fait le plus de bruit dans le monde sont traitées de la sorte, qu’est-ce qui engagera les matérialistes à étudier sérieusement d’autres phénomènes aussi bien authentifiés, aussi intéressants, mais moins populaires ? N’oublions pas que les rapports adressés à cette époque par les divers comités à leurs académies respectives, de même que les procès-verbaux des séances des tribunaux judiciaires existent encore aujourd’hui et peuvent, par conséquent, être consultés pour vérifier les faits. C’est à ces sources irréfutables que le Dr Figuier a puisé pour écrire son ouvrage extraordinaire. Nous devons donner au moins, en substance, les arguments incomparables avec lesquels l’auteur cherche à démolir chaque forme de superstition, ainsi que les commentaires du démonologue des Mousseaux qui, dans un de ses livres (133), fond sur sa victime sceptique comme un tigre sur sa proie.
Entre les deux champions, le matérialiste et le bigot, l’étudiant sans parti-pris peut recueillir une riche moisson.
Nous commencerons par les Convulsionnaires des Cévennes, épidémie dont les étonnants phénomènes survinrent vers la fin de l’année 1700. Les impitoyables mesures adoptées par les catholiques français, pour extirper l’esprit de prophétie du sein d’une population tout entière, sont historiques, et n’ont pas besoin d’être répétées ici. Le fait seul qu’une simple poignée d’hommes, de femmes et d’enfants, ne dépassant pas 2.000 personnes, ont pu tenir en échec pendant plusieurs années les troupes royales qui, avec la milice, comptaient 60.000 hommes, est déjà un miracle. Les merveilles sont rapportées, et les procès-verbaux du temps conservés dans les Archives de la France jusqu’à ce jour. Il existe, entre autres, un rapport officiel envoyé à Rome par le féroce abbé Chayla, prieur de Laval, dans lequel il se plaint que le Malin est si puissant, que ni les tortures, ni les exorcismes inquisitoriaux ne furent capables de le déloger de l’âme des Cévenols. Il ajoute qu’il leur a posé les mains sur des charbons ardents, et qu’ils n’en ont pas même été brûlés ; qu’il a enveloppé leur corps entièrement dans de la ouate trempée dans l’huile, et qu’il y a mis le feu, sans avoir trouvé, dans bien des cas, la moindre phlyctène sur leur peau ; qu’on leur a tiré des coups de feu, et que l’on a retrouvé les balles aplaties entre leurs vêtements et leurs corps, sans que ceux-ci en eussent souffert la plus légère atteinte, etc., etc (134).
Acceptant toutes ces choses comme un terrain solide pour ses savants arguments, voici ce que dit le Dr Figuier : « Vers la fin du XVIIème siècle, une vieille fille importa dans les Cévennes l’esprit de prophétie. Elle le communiqua (?) à de jeunes garçons et à des jeunes filles, qui l’exercèrent à leur tour, et le répandirent dans l’atmosphère ambiante. Les femmes et les enfants furent les plus sensibles à l’infection (135) ». Des hommes, des femmes, des enfants au berceau parlaient sous l’influence de l’inspiration, non pas en patois ordinaire du pays, mais dans le français le plus pur, langue à cette époque entièrement inconnue dans la contrée. Des enfants de douze mois et même moins, ainsi que nous l’apprennent les procès-verbaux, des enfants qui jusqu’alors avaient à peine prononcé un petit nombre de syllabes courtes, parlaient couramment et prophétisaient. « Huit mille prophètes étaient répandus par tout le pays ; des docteurs et des médecins éminents furent appelés ». La moitié des écoles de médecine de France, y compris la Faculté de Montpellier, accoururent sur les lieux. Des consultations furent tenues, et les médecins se déclarèrent « complètement déroutés et perdus d’étonnement et d’admiration, en entendant de jeunes fillettes et de jeunes garçons, ignorants et illettrés, prononcer des discours sur des sujets qu’ils n’avaient jamais étudiés (136) ». La sentence portée par le Dr Figuier contre ces confrères traîtres à leur profession, pour avoir été charmés à ce point par les jeunes prophètes, consiste à dire « qu’ils n’ont pas compris eux-mêmes ce qu’ils voyaient (137) ». Beaucoup de ces prophètes communiquaient par force leur esprit à ceux qui essayaient de rompre le charme (138). Parmi ceux-ci un grand nombre étaient âgés de trois à douze ans ; d’autres étaient encore à la mamelle et parlaient distinctement et correctement le français (139). Ces discours, qui souvent duraient plusieurs heures, auraient été impossibles pour ces petits orateurs, s’ils avaient été dans leur état normal (140).
« Or, quelle était la signification de cette série de prodiges franchement reconnus et admis par le Dr Figuier dans son livre ? Pas de signification du tout ! « Ce n’était pas autre chose, dit-il, que l’effet d’une exaltation momentanée des facultés intellectuelles (141) ». « Ces phénomènes, ajoute-t-il, peuvent être observés dans beaucoup de cas d’affections cérébrales.
Une exaltation momentanée, qui dure pendant plusieurs heures dans les cerveaux de petits enfants au-dessous d’un an, non encore sevrés, et parlant en bon français, avant d’avoir appris un mot dans leur propre patois ! Ô miracle de la physiologie ! Prodige devrait être ton nom ! » s’écrie des Mousseaux.
Le Dr Calmeil, dans son ouvrage sur l’insanité, remarque le Dr Figuier, lorsqu’il parle de la théomanie extatique des Calvinistes, conclut que la maladie doit être attribuée, dans les cas les plus simples, à l’HYSTÉRIE, et dans les autres d’un caractère plus grave, à l’ÉPILEPSIE… Nous inclinons plutôt, dit Figuier, vers l’opinion qui en fait une affection sui generis, et pour donner un nom approprié à cette maladie, nous nous contenterions de celui de Convulsionnaires trembleurs des Cévennes (142) ».
Encore la théomanie et l’hystérie ! Les corporations médicales doivent être elles-mêmes atteintes d’une atomomanie incurable ; sans cela, pourquoi mettraient-elles en avant de pareilles absurdités sous le nom de Science, avec l’espoir de les faire accepter ?
« Telle était la fureur d’exorcismes et de bûchers, continue le Dr Figuier, que les moines virent des possessions de démons, partout où ils avaient besoin de miracles, soit pour jeter plus de jour sur la toute-puissance du Diable, soit pour faire bouillir leur marmite au couvent (143) ».
Pour ce sarcasme, le pieux des Mousseaux exprime une cordiale gratitude au Dr Figuier ; car, fait-il observer, « il est en France un des premiers écrivains, qu’à notre grande surprise nous ne voyions pas nier les phénomènes qui, depuis longtemps, sont indéniables. Mû par un sentiment de haute supériorité et même de dédain pour la méthode employée par ses prédécesseurs, le Dr Figuier désire que ses lecteurs sachent qu’il ne suit pas la même route qu’eux. « Nous ne rejetterons pas, dit-il, comme indignes de créance, des faits, uniquement parce qu’ils sont embarrassants pour notre théorie. Au contraire, nous recueillerons tous les faits que la même évidence historique nous a transmis, et qui, par conséquent, ont droit à la même créance, et c’est sur la masse entière de ces faits que nous baserons l’explication naturelle que nous avons à en fournir, à notre tour, comme suite à celle qu’en ont donnée les savants qui ont traité ce sujet avant nous (144) ».
Là-dessus, le Dr Figuier continue ; il fait quelques pas en avant, et se plaçant au milieu des convulsionnaires de Saint Médard, il invite ses lecteurs à étudier, sous sa direction, les prodiges qui ne sont pour lui que de simples effets des lois de la nature (145).
Mais, avant d’aller plus loin, et afin de bien montrer l’opinion du Dr Figuier, nous aurons, à notre tour, à rafraîchir la mémoire du lecteur sur ce qu’étaient les miracles Jansénistes, d’après les témoignages historiques.
Lire la suite … partie 10


