Que ce fruit soit « une pomme » de l’Arbre de la Connaissance ou le pippala du poète hindou, cela n’a pas d’importance. C’est le fruit de la sagesse ésotérique. Notre but est de montrer l’existence d’un système religieux en Inde, des milliers d’années avant que les fables exotériques du Jardin d’Eden, et du Déluge eussent été inventées. De là l’identité des doctrines. Instruits dans cette doctrine, les initiés d’autres pays devinrent à leur tour, les fondateurs de quelque grande école philosophique de l’Occident.
Lequel de nos savants sanscritistes a jamais pris de l’intérêt à découvrir la véritable signification de l’hymne suivant, si évidente qu’elle paraisse : « Pippala, le doux fruit de cet arbre sur lequel viennent les esprits qui aiment la science (?) et où les dieux produisent toutes les merveilles. C’est un mystère pour celui qui ne connaît point le Père du monde. »
Ou cet autre :
« Ces stances portent comme entête un titre qui annonce qu’elles sont consacrées aux Viswadévas (c’est-à-dire, à tous les dieux). Celui qui ne connaît pas l’Etre que je chante dans toutes ses manifestations, ne comprendra rien à mes vers ; ceux qui LE connaissent, ne sont pas étrangers à cette réunion. »
Cela a trait à la réunion et à la séparation des parties mortelles et immortelles de l’homme. « L’Être immortel », dit la stance précédente, « est dans le berceau de l’Etre mortel. Les deux esprits éternels vont et viennent partout ; seulement quelques hommes connaissent l’un sans connaître l’autre » (Dirghatamas).
Qui donnera une idée correcte de Celui dont parle le Rig-Véda : « Ce qui est Un, les sages l’appellent de diverses manières. » Cet UN est chanté par les poètes védiques dans toutes ses manifestations de la nature ; et les livres qu’on traite « d’enfantins et sots », enseignent comment on peut, à volonté, appeler à notre aide, les êtres de sagesse pour nous instruire. Ils enseignent, comme le dit Porphyre : « la libération de tous les intérêts terrestres… le vol de l’unique vers L’UNIQUE ».
Le Professeur Max Muller, dont chaque parole est acceptée par ses partisans comme un évangile philologique, a parfaitement raison dans un sens, lorsqu’il détermine la nature des dieux hindous, en disant que ce sont des « masques sans acteurs… des noms sans êtres, non des êtres sans noms (92) ». Il n’établit par cela que le monothéisme de l’ancienne religion védique. Mais il nous semble plus que douteux que lui ou n’importe quel autre savant de son école, puisse entretenir l’espoir d’approfondir la vieille pensée aryenne (93), sans une étude sérieuse de ces « masques » eux-mêmes. Pour le matérialiste, de même que pour le savant, qui, pour diverses raisons cherche à élucider le difficile problème de faire cadrer les faits avec leurs propres dadas ou ceux de la Bible, ils peuvent ne paraître que les fantômes vides de sens. Cependant les autorités de cette nature ne seront, comme elles l’ont toujours été, que les guides les moins autorisés, sauf en ce qui concerne les choses de la science exacte. Les patriarches de la Bible sont aussi bien des « masques sans acteurs » que les prajâpatis, et cependant, si le personnage bien vivant derrière ces masques n’est qu’une ombre abstraite, il s’incorpore dans chacun d’eux une idée, qui appartient aux théories philosophiques et scientifiques de la sagesse antique (94). Et qui rendra de plus grands services dans ce travail, sinon les Brahmanes indigènes eux-mêmes, et les cabalistes ?
Le fait de nier d’emblée qu’il y ait une saine philosophie dans les doctrines Brahmaniques au sujet du Rig-Véda, équivaut à refuser de comprendre correctement la religion mère elle-même, qui leur donna naissance et qui est l’expression de la pensée intime des ancêtres directs des auteurs postérieurs des Brahmanas. Si les savants européens savent si bien démontrer que tous les dieux védiques ne sont que des masques vides, il faut aussi qu’ils soient préparés à démontrer que les auteurs brahmaniques étaient aussi incapables qu’eux-mêmes, pour découvrir ces « acteurs » ailleurs. Dans ce cas, non seulement les trois autres livres sacrés qui, suivant Max Muller, « ne méritent pas le nom de Védas« , mais le Rig-Véda, lui-même, devient un amas confus de paroles inintelligibles ; car ce que l’intelligence subtile et renommée des anciens sages hindous a été incapable de comprendre, aucun savant moderne, tout érudit qu’il soit, ne peut espérer le sonder. Le pauvre Thomas Taylor avait raison de dire que « la philologie n’est pas de la philosophie ».
Il est, pour le moins, illogique d’admettre qu’il y a une pensée cachée dans l’œuvre littéraire d’une race, peut-être ethnologiquement différente de la nôtre ; puis de nier qu’elle ait un sens quelconque parce qu’elle est totalement inintelligible pour nous, dont le développement spirituel a pris une direction opposée pendant les quelques milliers d’années intermédiaires. Mais c’est précisément ce que font du moins à cet égard le Professeur Max Muller et son école, soit dit avec tout le respect pour son érudition.
On nous dit, en premier lieu, que nous pouvons encore marcher sur les traces des auteurs des Védas, mais en ayant soin de le faire avec effort et prudence. « Nous nous verrons remis face à face avec des hommes intelligibles pour nous, après nous être libérés de nos prétentions modernes. Nous n’y réussirons pas toujours ; des mots, des versets, que dis-je, des hymnes entiers du Rig-Véda demeureront à jamais pour nous lettre morte… Car, à peu d’exceptions près… le monde entier des notions védiques est tellement au-delà de notre horizon intellectuel, qu’au lieu de traduire nous ne pouvons guère que deviner et que supposer (95) ».
Et néanmoins, afin de ne pas laisser la possibilité d’un doute au sujet de la véritable valeur de ses mots, le savant professeur exprime, dans un autre passage, son opinion au sujet de ces mêmes Védas (à une exception près) comme suit : « Le seul important, le seul Véda, c’est le Rig-Véda, les autres soi-disant Védas ne méritent pas plus le nom de Véda, que le Talmud ne mérite celui de Bible« . Le Professeur Muller les rejette comme indignes de l’attention de qui que ce soit et, si nous comprenons bien sa pensée, parce qu’ils contiennent tout particulièrement « des formules sacrificielles, des charmes et des incantations (96) ».
Qu’il nous soit permis maintenant de poser une question quelqu’un de nos savants est-il préparé à démontrer que, jusqu’à présent, ils sont intimement au courant du sens caché de ces absurdités « les formules sacrificielles, les charmes et les incantations » et tous les fatras magiques de l’Atharva Véda ? Il nous est permis d’en douter, et nos doutes sont fondés sur la confession du Professeur Muller lui-même, que nous venons de citer. Si « le monde entier des notions védiques » [le Rig-Véda n’est pas seul mis en cause dans ce monde croyons-nous], est tellement au-delà de notre horizon intellectuel [celui des savants], qu’au lieu de traduire nous ne pouvons encore que deviner et que supposer » ; et que le Yagur-Véda, le Sama-Véda, et l’Atharva-Véda sont « enfantins et sots (97) » ; et que les Brahmanas, les Sutras-Yaska et le Sayana, « bien que contemporains des hymnes du Rig-Véda se complaisent dans les interprétations les plus frivoles et les plus déplacées », comment peut-il, lui-même, ou d’autres savants, se former une opinion adéquate de n’importe laquelle de celles-ci ? Si, de plus, les auteurs des Brahmanas, contemporains des hymnes védiques étaient déjà incapables d’offrir autre chose que des « interprétations déplacées », à quelle période de l’histoire, où et par qui, ces merveilleux poèmes dont le sens mystique s’est éteint avec leur génération, ont-ils été écrits ? Avons-nous, alors, si tort d’affirmer que si les textes sacrés trouvés en Egypte sont devenus – même pour les scribes sacerdotaux d’il y a 4.000 ans – parfaitement inintelligibles (98), et si les Brahmanas ne donnent que les interprétations « enfantines et sottes » du Rig-Véda, au moins aussi loin en arrière que cela, alors : 1° les philosophies religieuses égyptiennes et hindoues sont d’une antiquité incalculable, bien antérieures aux siècles que leur ont assignés nos étudiants de mythologie comparée ; et 2° les prétentions des anciens prêtres de l’Egypte et celles des Brahmanes modernes, au sujet de leur antiquité, sont, après tout, parfaitement correctes.
Nous n’admettrons jamais que les trois autres Védas méritent moins leur nom que les Rig-hymnes, ou que le Talmud et la Cabale soient inférieurs à la Bible. Le seul nom des Védas (dont la signification littérale est connaissance ou sagesse) prouve qu’ils appartiennent à la littérature de ces hommes qui, dans chaque pays, dans chaque langue, et à toute époque, ont été mentionnés comme « ceux qui savaient ». En sanscrit, la troisième personne du singulier est vêda (il sait), et le pluriel est vida (ils savent). Ce mot est synonyme du grec θεοσέβεια, dont se sert Platon en parlant des sages – les magiciens ; et de l’hébreu Hakharnim, חכמים (hommes sages).
Rejetez le Talmud et son antique prédécesseur la Cabale, et il sera impossible de jamais rendre correctement un seul mot de cette Bible, si vantée à leur détriment. Mais c’est probablement ce à quoi travaillent ses partisans. Ecarter les Brahmanas, c’est rejeter la clé qui ouvre la porte du Rig-Véda. L’interprétation littérale de la Bible a déjà porté ses fruits ; il en sera de même des Védas et des livres sacrés sanscrits en général, avec cette seule différence, que l’absurde interprétation de la Bible a obtenu depuis longtemps droit de cité dans le domaine du ridicule, et trouve ses partisans, en dépit de la lumière et des preuves. Pour ce qui concerne la littérature « païenne », après encore quelques années d’essais infructueux pour l’interpréter, sa signification religieuse sera reléguée aux limbes des superstitions condamnées, et on n’en parlera plus.
Nous désirons être clairement compris avant qu’on ne nous blâme et qu’on ne nous critique au sujet des remarques antérieures. L’énorme somme de connaissances du célèbre professeur d’Oxford ne peut être mise en doute même par ses ennemis, et néanmoins nous avons le droit de regretter sa précipitation pour condamner ce qu’il admet lui-même, comme étant « entièrement au-delà de notre horizon intellectuel ». Car même dans ce qu’il considère comme une erreur ridicule de la part des auteurs des Brahmanas, d’autres personnes plus spirituellement disposées, peuvent y voir tout le contraire. « Lequel est le plus grand des dieux ? Lequel sera le premier à recevoir la louange de nos chants ? » s’écrie un ancien Rishi du Rig-Véda prenant (ainsi que le suppose le professeur MJ le pronom interrogatif « Lequel » pour un nom divin quelconque, le professeur dit : « Une place est allouée dans les invocations sacrificielles à un dieu « Lequel », et on lui adresse des hymnes qu’on nomme « hymnes whoish » (Intraduisible ; note du Trad.) (99d). Est-il moins naturel de dire le dieu « Lequel » que le dieu « Je suis » ? ou les hymnes « whoish » sont-ils moins révérencieux que les psaumes « Je suis » ? Et qui est-ce qui prouve qu’il s’agit ici d’une erreur et que ce ne soit pas au contraire une expression voulue ? Est-il aussi impossible de croire que l’étrange expression est le résultat de la crainte révérencieuse, qui fit hésiter le poète avant de donner un nom en guise de forme à ce qui est, à juste titre, considéré comme la plus haute abstraction des idées métaphysiques – Dieu ? Ou que le même sentiment obligea le commentateur qui vint après lui, à s’arrêter et à abandonner l’œuvre d’anthropomorphiser « l’Inconnu », le « Lequel » aux conceptions futures de l’humanité ? « Ces anciens poètes », remarque Max Muller, « pensaient plus pour eux-mêmes, que pour les autres ». « Ils cherchaient plutôt, par leur langage, à être conséquents avec leur propre pensée qu’à être agréables à l’imagination de leurs auditeurs (100). » Malheureusement, c’est cette pensée, elle-même, qui n’éveille en réponse aucun écho dans l’esprit de nos philologues.
Lire la suite … partie 4


