Quant à nous, nous préférons nous en tenir aux sages paroles de J.-C. Colquhoun (182d), qui disait que « ceux qui, à notre époque, adoptent la doctrine du Diable dans son sens strictement littéral et dans son application personnelle, ne se rendent pas compte qu’ils sont, en réalité, des polythéistes, des païens et des idolâtres ».
Voulant obtenir, en tout, la suprématie sur les anciens crédos, les Chrétiens se targuent d’avoir inventé le Diable, officiellement reconnu par l’Eglise. Jésus fut le premier à se servir du mot « légion » en parlant d’eux ; et c’est pour cette raison que des Mousseaux défend sa position, dans un de ses ouvrages de démonologie. « Par la suite, dit-il, lorsque la synagogue expira, laissant son héritage aux mains du Christ, naquirent et brillèrent dans le monde, les Pères de l’Eglise, que certaines personnes d’une rare et précieuse ignorance, accusèrent d’avoir emprunté, aux théurgistes leurs idées au sujet des esprits des ténèbres ».
Trois erreurs délibérées, palpables et aisément réfutées – pour ne pas employer un terme plus sévère – sont à relever dans ces quelques lignes. En premier lieu, loin d’avoir expiré, la synagogue est florissante aujourd’hui dans presque chaque ville d’Europe, d’Amérique et d’Asie ; et de toutes les églises dans les villes chrétiennes, elle est le plus fermement établie, c’est elle également qui se comporte le mieux. De plus, tandis que nul ne niera que beaucoup de Pères chrétiens sont nés en ce monde (exception faite des douze Evêques de Rome imaginaires, qui ne sont jamais nés du tout), tous ceux qui veulent bien se donner la peine de lire les ouvrages des Platoniciens de l’ancienne Académie, qui étaient des théurgistes bien avant Jamblique, y reconnaîtront l’origine de la Démonologie chrétienne, ainsi que de l’Angélologie, dont les Pères ont complètement faussé la signification allégorique. Puis, il est à peine admissible de dire que les Pères aient jamais brillé, sauf, peut-être, de l’éclat de leur extrême ignorance. Le Révérend Dr Shuckford, qui passa la plus grande partie de sa vie à essayer de concilier leurs contradictions et leurs absurdités, fut finalement obligé d’abandonner le tout en désespoir de cause. L’ignorance des champions de Platon doit paraître rare et précieuse, comparée à la profondeur insondable de saint Augustin, « le géant de la connaissance et de l’érudition », qui niait la sphéricité de la terre, laquelle, si elle était véritable, empêcherait les habitants des antipodes de voir le Seigneur Jésus-Christ, lorsqu’il descendrait du ciel à sa seconde venue sur la terre ; ou à celle de Lactance, qui rejette avec une pieuse horreur la théorie identique de Pline, sous le prétexte fallacieux que cela ferait pousser les arbres et marcher les hommes, de l’autre côté de la terre, avec leurs têtes en bas ; ou, encore, celle de Cosmas-Indicopleuste, dont le système orthodoxe de géographie est condensé dans sa Christian topography ; ou enfin, celle de Bede, qui affirmait que le ciel est « tempéré par des eaux glaciales, de peur qu’il ne soit incendié (183d) », salutaire dispensation de la Providence, probablement instituée afin d’empêcher que le rayonnement de leur science ne mette le feu au ciel !
Quoi qu’il en soit, ces Pères resplendissants ont certainement emprunté leurs notions sur les « esprits des ténèbres », aux cabalistes juifs et aux théurgistes païens, avec la seule différence, toutefois, qu’ils défigurèrent et surpassèrent en absurdité tout ce que la pensée la plus échevelée de la plèbe des hindous, des grecs et des romains avait jamais inventé. Dans tout le Pandaïmonium de Perse, il n’existe pas un dieu d’une conception aussi absurde que l‘Incubus de des Mousseaux, réédité de saint Augustin. Typhon, sous le symbole d’un âne, paraît être un philosophe, comparé au diable attrapé dans un trou de serrure par le paysan normand ; et ce n’est certes pas Ahriman, ni le Vritra hindou qui se sauverait la rage et l’effroi dans l’âme, parce qu’un Luther indigène l’aurait interpellé du nom de saint Satan.
Le Diable est le génie patronal de la chrétienté théologique. Dans la conception moderne son nom est « trop saint et trop vénéré » pour être prononcé devant un public élégant, sauf de temps à autre en chaire. De même, il n’était pas licite dans les temps anciens, de prononcer les noms sacrés, ou de répéter le jargon des Mystères, excepté sous les voûtes sacrées. Nous connaissons à peine les noms des dieux de la Samothrace, et nova ne pouvons dire, avec précision, le nombre des Kabeiri. Les Egyptiens considéraient comme impie de mentionner les titres des dieux ou leurs rites secrets. Même de nos jours, le Brahmane ne prononce la syllabe Om qu’en pensée, et le Rabbin le Nom Ineffable יהוה. Par conséquent nous, qui ne pratiquons pas une vénération semblable, nous nous sommes laissés entraîner à, mal interpréter les noms de HISIRIS et de YAVA, à la suite de leur mauvaise prononciation de Osiris et de Jéhovah. Un charme analogue permet, comme on verra, de retrouver les traits du ténébreux personnage en question ; et il est fort probable qu’en traitant le sujet familièrement, nous heurterions les susceptibilités particulières de ceux qui considèrent que mentionner librement le nom du Diable équivaut à un blasphème – le péché des péchés, qui « n’obtiendra jamais de pardon » (184d).
Un ami de l’auteur écrivit, il y a quelques années, un article de journal pour prouver que le diabolos, ou Satan du Nouveau Testament était la personnification d’une idée abstraite et qu’il n’était pas un être personnel. Un clergyman lui répondit, en terminant sa réponse par les paroles déprécatives suivantes : « J’ai bien peur qu’il n’ait nié son Sauveur », à quoi il répliqua : « Oh non, nous ne nions que le Diable ». Mais le clergyman ne parut pas comprendre la différence. Dans sa façon d’envisager la chose, la négation de l’existence objective et personnelle du Diable était elle-même « le péché contre le Saint-Esprit ».
Ce Mal nécessaire, ennobli par l’épithète de « Père du Mensonge », était, de l’avis du clergé, le fondateur de toutes les religions de l’antiquité, et des hérésies, ou plutôt des hétérodoxies des époques postérieures, ainsi que le Deus ex Machina du Spiritisme moderne. En faisant les exceptions que nous admettons à cet égard, nous déclarons que nous n’attaquons pas la véritable religion ou la piété sincères Nous ne poursuivons une controverse que contre les dogmes humains. Peut-être ressemblons-nous en cela à Don Quichotte, car ils ne sont, après tout, que des moulins à vent. Rappelons-nous, néanmoins qu’ils ont servi d’occasion et de prétexte pour massacrer plus de cinquante millions d’âmes, depuis que furent prononcées ces paroles : « AIMEZ VOS ENNEMIS » (185d).
Il est tard maintenant pour qu’on puisse s’attendre à ce que le clergé chrétien défasse ou amende ce qu’il a fait. Il y a trop en jeu pour cela. Si l’Eglise Chrétienne abandonnait le dogme d’un diable anthropomorphe, ou même le modifiait, ce serait retirer la carte du dessous d’un château de cartes. Tout l’édifice s’écroulerait. Les clergymen auxquels nous faisions allusion, reconnaissaient qu’en abandonnant Satan, comme un diable personnel, le dogme de Jésus-Christ comme la seconde personne de leur trinité devait sombrer dans la même catastrophe. Si incroyable ou si épouvantable que cela puisse paraître, l’Eglise de Rome fonde entièrement la doctrine de la divinité du Christ, sur le satanisme de l’archange déchu. Nous avons pour cela le témoignage du Père Ventura, qui proclame l’importance vitale que ce dogme a pour les catholiques.
Le Révérend Père Ventura, l’illustre ex-général des Théatins, certifie que le Chevalier des Mousseaux, dans son traité, Mœurs et Pratiques des Démons, a bien mérité de l’humanité entière, et plus encore de la Très Sainte Eglise Catholique et Apostolique. Appuyé de cette façon, on conçoit que le noble Chevalier parle comme « faisant autorité en la matière ». Il affirme d’une manière explicite que c’est au Diable et à ses anges que nous sommes redevables de notre Sauveur ; et que si ce n’était pas leur fait, nous n’aurions pas de Rédempteur ni de Christianisme.
Combien d’âmes ardentes et sincères se sont révoltées contre le dogme monstrueux de Jean Calvin, le petit pape de Genève, que le péché est nécessairement la cause du plus grand bien. Il était, néanmoins, étayé par la même logique que celle de des Mousseaux, et expliqué au moyen des mêmes dogmes. Le supplice de Jésus, l’homme-dieu, sur la croix, était le plus grand crime qui ait jamais été commis dans le monde entier, mais il était nécessaire afin que l’humanité, c’est-à-dire ceux qui étaient prédestinés à la vie éternelle, fussent sauvés. D’Aubigne rappelle la citation du Canon, par Luther, lorsqu’il s’écrie en extase : « O beata culpa, qui talem meruisti redemptorem ! » O Bienheureuse faute, qui mérita un tel Rédempteur. Nous nous apercevons maintenant que le dogme qui nous paraissait si monstrueux dès l’abord, est, après tout, la doctrine du Pape, de Calvin, de Luther – et que les trois ne font qu’un.
Mahomet et ses disciples, qui avaient un grand respect pour Jésus, comme prophète, dit Eliphas Levi, en parlant des chrétiens disaient : « Jésus de Nazareth était, certes, un véritable prophète d’Allah, et un saint homme ; mais hélas ! ses disciples furent tous, un jour, atteints de folie, en faisant de lui un dieu ».
Max Muller ajoute avec bienveillance : « Ce fut une erreur des premiers Pères que de traiter les dieux païens de démons ou de mauvais esprits, et nous devons nous garder de commettre la même erreur en ce qui concerne les dieux hindous » (186d).
Mais voici qu’on nous présente Satan comme le plus ferme soutien du clergé, tel Atlas soutenant sur ses épaules le ciel et le cosmos chrétiens tout entiers. S’il s’écroule, alors, à leur point de vue, tout est perdu, et nous retombons dans le chaos.
Il semble que ce dogme du Diable et de la rédemption soit fondé sur deux passages du Nouveau Testament : « C’est pour détruire les œuvres du Diable que le Fils de Dieu a paru » (187d). « Alors il y eut un combat dans le ciel : Michel et ses anges s’avancèrent pour combattre le Dragon ; et le Dragon et ses anges combattirent, mais ils ne purent vaincre ; et la place même qu’ils occupaient ne se retrouva plus dans le ciel. Il fut précipité le grand Dragon, le serpent ancien, celui qui est appelé le Diable et Satan, le séducteur de toute la terre » (188d). Recherchons, donc, dans les anciennes Théogonies, afin de nous rendre compte de la signification de ces remarquables expressions.
La première question qui s’impose est celle de savoir si le terme Diable, dont on se sert ici, représente vraiment la Divinité malfaisante des chrétiens, ou s’il n’est qu’une force aveugle et antagoniste – le côté ténébreux de la nature. Il ne faut pas y voir la manifestation d’un principe du mal, quelconque, qui serait malum per se, mais simplement, pour ainsi dire, l’ombre de la Lumière. Les théories des cabalistes l’envisagent comme une force opposée, mais en même temps essentielle à la vitalité, l’évolution et la vigueur du principe bienfaisant. Les plantes périraient dans le premier degré de leur existence, si on les tenait constamment exposées au soleil ; la nuit alternant avec le jour, est nécessaire pour leur saine croissance et leur développement. De même, la Bonté cesserait bientôt d’exister, si elle n’alternait pas avec le principe opposé. Dans la nature humaine, le mal exprime l’antagonisme de la matière pour l’esprit, et chacun d’eux se purifie en conséquence. L’équilibre doit être gardé dans le cosmos ; l’opération des deux opposés donne naissance à l’harmonie, comme le font les forces centripètes et centrifuges, et elles sont mutuellement nécessaires. Si l’on en arrête une, l’action de l’autre deviendra aussitôt destructrice.
Il faut envisager la personnification qu’on nomme Satan sous trois points de vue différents ; sous celui de l’Ancien Testament, celui des Pères chrétiens, et sous celui des anciens Gentils. On prétend qu’il est représenté par le Serpent de l’Eden ; néanmoins, l’épithète de Satan n’est appliquée nulle part dans les Ecritures sacrées des Hébreux à une variété quelconque d’ophidiens. Le Serpent d’Airain de Moïse était adoré comme un Dieu par les Israélites (189d) ; étant le symbole de Esmun-Asclepius, le Iao phénicien. En effet, le personnage de Satan lui-même, figure pour la première fois au premier livre des Chroniques pour persuader le Roi David à faire le dénombrement du peuple d’Israël, acte, qu’autre part on déclare péremptoirement avoir été provoqué par Jéhovah lui-même (190d). On en déduit incontestablement que Satan et Jéhovah étaient tous deux considérés comme identiques.
On trouve une autre mention de Satan dans les prophéties de Zacharie. Ce livre fut écrit à une époque postérieure à la colonisation juive de la Palestine et, par conséquent, il est fort probable que les Asidiens y aient amené d’Orient ce personnage. Il est bien connu que ce corps de sectaires était profondément imbu des notions mazdéennes et qu’il représentait Ahriman ou Anramanyas par les noms des dieux de la Syrie. Set ou Sat-an, le dieu des Hittites et des Hyksos, et Beel-Zebud le dieu oracle, devint, par la suite, l’Apollon grec. Le prophète commença son œuvre en Judée dans la seconde année du règne de Darius-Hystaspes, le restaurateur du culte mazdéen. Il raconte, en ces termes, sa rencontre avec Satan : « Il me fit voir Josue le grand-prêtre debout devant l’Ange de l’Eternel, et Satan qui se tenait à sa droite pour l’accuser. Et l’Eternel dit à Satan : Que l’Eternel te réprime Satan ! que l’Eternel te réprime, lui qui a choisi Jérusalem ! n’est-ce pas un tison arraché du feu ? » (191d).
Nous supposons que le passage que nous venons de citer est symbolique ; il y a, dans le Nouveau Testament, deux passages qui le donneraient à entendre. L’Epître catholique de saint Jude en parle dans ces termes : « L’Archange Michel, au contraire, quand il contestait avec le Diable et lui disputait le corps de Moïse n’osa pas lancer contre lui une parole injurieuse (κρὶσιν έπενεγκειν βλασφηµιας et lui dit seulement : « Que le Seigneur te punisse » (192d). L’archange est, ainsi, présenté comme identique au יהוה le Seigneur, ou l’ange du Seigneur, de la citation précédente, et nous constatons par là, que le Jehovah hébreu avait un double caractère, l’un secret et l’autre se manifestant comme l’ange du Seigneur, ou l’Archange saint Michel. En comparant ces deux passages, il est évident que le « corps de Moïse », objet de la dispute était bien la Palestine, laquelle, comme « le pays des Hittites » (193d) était le domaine particulier de Seth, leur dieu tutélaire (194d). Michel, le champion du culte de Jéhovah, luttait avec le Diable, ou l’Adversaire, mais laissait à son supérieur le soin de juger.
Lire la suite … partie 3


