Cette agréable petite causerie intime entre saint Michel et Seth fut certainement intercalée pour cadrer avec la chronologie patristique, et dans le but d’établir un lien plus étroit entre le Messie et Jésus, sur l’autorité d’un Evangile dûment reconnu et d’inspiration divine. Les Pères des premiers siècles commirent une erreur impardonnable lorsqu’ils détruisirent les images fragiles de païens mortels, au lieu des monuments de l’antiquité égyptienne. Ces derniers ont prouvé être bien plus précieux pour l’archéologie et la science moderne, depuis qu’on a reconnu que le roi Ménès et ses architectes florissaient entre quatre et cinq mille ans avant notre « Père Adam » et avant que l’univers, suivant la chronologie biblique, eût été « crée de rien » (300d).
« Pendant que tous les saints se réjouissaient, voici que Satan, le prince et le capitaine de la mort », dit au Prince de l’Enfer : « Prépare-toi à recevoir Jésus de Nazareth en personne, qui se vantait d’être le Fils de Dieu, et cependant était un homme qui eut peur de la mort, car il dit : mon âme est tourmentée jusqu’à la mort. » (XV. 1. 2).
Il existe une tradition parmi les auteurs ecclésiastiques grecs, que les « Hérétiques » (peut-être s’agit-il de Celse) avaient fait d’amers reproches aux Chrétiens au sujet de ce point délicat. Ils maintenaient que si Jésus n’était pas un simple mortel, souvent abandonné par l’esprit de Christos, il n’eut pas pu se plaindre en employant les expressions qui lui sont attribuées ; il ne se serait pas non plus écrié à haute voix : « Mon Dieu, mon Dieu ! pourquoi m’as-tu abandonné ? » Cette objection est fort habilement réfutée dans l’Évangile de Nicodème, et c’est le « Prince de l’Enfer » qui tranche la difficulté.
Il commence par discuter avec Satan en vrai métaphysicien. « Quel est ce prince », demande-t-il dédaigneusement, « qui tout puissant qu’il est n’est cependant qu’un homme et a peur de la mort ?… Je t’affirme que lorsqu’il a avoué craindre la mort, il n’a voulu que te tromper, et ce sera un malheur pour toi dans les siècles sans fin ! »
Il est réjouissant de voir jusqu’à quel point l’auteur de cet Evangile serre de près le texte du Nouveau Testament et surtout du quatrième évangile ; l’habileté avec laquelle il prépare la voie pour des questions et des réponses en apparence « innocentes », corroborant les passages les plus contestables des quatre évangiles, passages plus discutés et plus mis en doute en ces temps de subtil sophisme des savants Gnostiques qu’ils ne le sont de nos jours ; raison de plus pour que les Pères aient cru devoir brûler plutôt les documents de leurs antagonistes, que de détruire leur hérésie. En voici un bon exemple. Le dialogue entre Satan et le Prince métaphysicien à demi converti du monde inférieur continue en ces termes :
« Qui donc, est ce Jésus de Nazareth », demande naïvement le prince, « qui par sa parole m’a ravi les morts, sans qu’ils aient eu besoin de prières à Dieu » ? (XV. 16).
« Qui sait », répond Satan, avec innocence jésuitique « c’est peut-être le même qui m’a repris LAZARE après qu’il eut été mort pendant quatre jours, alors qu’il sentait déjà mauvais et était en état de putréfaction ?… C’est ce même Jésus de Nazareth… Je t’en conjure, par les pouvoirs que nous possédons tous les deux, ne l’amène pas ici ! » s’écrie le prince. « Car lorsque j’entendis le pouvoir de sa parole, je tremblai de crainte, et toute ma suite impie fut déroutée. Il ne nous fut pas possible de retenir Lazare, car il se secoua, et donnant tous les signes de la méchanceté, il s’éloigna immédiatement de nous ; et la terre elle-même, où le corps mort de Lazare était placé, le rejeta plein de vie. » « Certes », ajoute pensivement le Prince de l’Enfer, « je reconnais maintenant qu’il est le Dieu Tout Puissant, qui est très puissant dans son royaume, et très puissant dans sa nature humaine, et qu’il est le Sauveur des hommes. Ne l’amène, donc, pas ici, de peur qu’il ne mette en liberté tous ceux que je retiens en prison pour leur infidélité, et… qu’il ne les conduise à la vie éternelle » (XV. 20).
Ici termine le témoignage post mortem des deux fantômes. Charinus (le revenant n° 1) donne ce qu’il a écrit à Anne Caïphe et Gamaliel, et Lenthius (le revenant n° 2) passe sa prose à Joseph et à Nicodeme, après quoi tous les deux se changent « en formes très blanches et disparaissent ».
Et afin de prouver que pendant tout ce temps les « fantômes » avaient été dans ce que les spirites modernes nomment strictement des conditions d’expérience, l’auteur de l’Evangile ajoute : « Mais ce que les deux avaient écrit concordait parfaitement, de sorte que ce que l’un avait écrit ne comportait pas une seule lettre de plus que la production de l’autre. »
Cette nouvelle se répandit par toutes les synagogues, continue à dire l’Evangile, et Pilate monta au Temple, ainsi que le lui avait conseillé Nicodeme, et là il rassembla tous les Juifs. Au cours de cette réunion historique, on fait dire à Caïphe et à Anne, que les Ecritures témoignent « qu’Il (Jésus) est le Fils de Dieu et le Seigneur et le Roi d’Israël » (!). La confession se termine par ces paroles mémorables :
« Il apparaît, donc, que Jésus, que nous avons crucifié, est bien Jésus-Christ, le Fils de Dieu, et le véritable Dieu Tout-Puissant. Amen (!) »
Malgré le poids écrasant d’une pareille confession, et la reconnaissance de Jésus comme le Dieu Tout-Puissant en personne, le « Seigneur Dieu d’Israël », ni le grand-prêtre, ni son beau-père, ni aucun des Anciens, ni Pilate, qui mit ces récits par écrit, ni aucun des notables juifs de Jérusalem, n’embrassèrent le Christianisme.
Cela se passe de commentaires. Cet Evangile finit par ces mots : « Au nom de la Sainte Trinité [au sujet de laquelle Nicodeme ne pouvait encore rien savoir], ainsi se terminent les Actes de Notre Sauveur Jésus-Christ, que l’Empereur Theodosius le Grand trouva à Jérusalem, dans la halle de Ponce-Pilate, parmi les archives publiques » ; cette histoire, prétend avoir été écrite en langue hébraïque par Nicodeme, « les faits ayant eu lieu dans la dix-neuvième année du règne de Tibère César, empereur des Romains, et dans la dix-septième année du Gouvernement d’Herode, le Fils d’Hérode, Roi de Galilée, le huitième avant les calendes d’avril » etc., etc. Tout cela constitue l’imposture la plus éhontée qui ait jamais été perpétrée depuis l’époque des pieuses fraudes inaugurées sous le premier évêque de Rome, quel qu’ait été celui-ci. Le maladroit falsificateur parait avoir ignoré ou n’avoir jamais entendu dire que le dogme de la Trinité ne fut établi que 325 ans, après la date supposée de cet ouvrage. Le mot Trinité n’est mentionné ni dans l’Ancien Testament ni dans le Nouveau, et on n’y trouve rien qui puisse justifier un prétexte pour mettre cette doctrine en avant. (Voyez page 200 du troisième volume de cet ouvrage « Descente du Christ aux Enfers »). Aucun argument ne peut excuser la publication de ce faux évangile comme une révélation divine, car dès son début il passait déjà pour une imposture préméditée. Si l’évangile, lui-même, a été déclaré apocryphe, néanmoins chacun des dogmes qu’il contient a été, et est encore imposé au monde chrétien. Et même le fait qu’il est aujourd’hui répudié n’est nullement à la louange de l’Eglise, car elle ne la fait que parce qu’elle s’y est vue forcée par la honte.
Nous sommes, donc, parfaitement autorisés à répéter le Credo corrigé de Robert Taylor, lequel, en substance, est bien celui des Chrétiens :
Je crois en Zeus, le Père Tout-Puissant,
Et en son Fils, Iasios Christ Notre-Seigneur,
Qui a été conçu du Saint-Esprit,
Né de la Vierge Elektra,
Frappé de la Foudre,
Il est mort et a été enterré,
Il descendit aux Enfers,
Il ressuscita et monta au Ciel,
D’où il reviendra juger les vivants et les morts.
Je crois au Saint Noüs,
Au Saint Cercle des Grands Dieux,
Dans la communauté des Divinités,
Dans l’expiation des péchés,
Dans l’immortalité de l’Ame,
Et la vie Eternelle.
II est prouvé que les Israélites ont adoré Baal, le Bacchus syrien, qu’ils ont offert de l’encens au Serpent sabazien ou d’Esculape, et qu’ils ont pris part aux Mystères dionysiens. Comment pouvait-il en être autrement puisque Typhon était appelé Typhon Set (301d) et que Seth, fils d’Adam, est identique à Satan ou Sat-an ; et Seth recevait un culte des Hittites. Moins de deux siècles avant J.-C. nous voyons les Juifs vénérant, ou simplement rendant un culte à « la tête d’or d’un âne » dans leur temple. Si nous en croyons Apion, Antioche Epiphane l’emporta avec lui. Et Zacharie devient muet de surprise en voyant dans le temple la divinité sous la forme d’un âne (302d1)(302d2) !
El, le Dieu-Solaire des Syriens, des Egyptiens et des Sémites, au dire de Pleytè, n’est autre que Set ou Seth, et El est le Saturne originel – Israël (303d). Siva est une divinité éthiopienne, le même que le Baal – Bel des Chaldéens ; par conséquent, il est aussi Saturne. Saturne, El, Seth, et Kiyun, ou le Chiun biblique d’Amos, sont tous une seule et même divinité, et doivent tous être considérés, sous leur mauvais côté, comme Typhon, le Destructeur. Lorsque le Panthéon religieux prit une expression plus définie, Typhon fut séparé de son androgyne – la divinité bienfaisante, et dégénéra en une puissance brutale et inintellectuelle.
Les réactions de cette nature dans les sentiments religieux d’une nation sont assez fréquentes. Les Juifs avaient rendu un culte à Baal ou Moloch, le Dieu-Solaire Hercule (304d) dans les époques primitives – si tant est qu’ils eurent une époque antérieure aux Perses ou aux Maccabées – et les laissèrent ensuite dénoncer par leurs prophètes. D’autre part, les caractéristiques du Jéhovah mosaïque, se rapprochent plus de Siva que de celles d’un Dieu bienveillant et longanime. De plus, ce n’est pas un piètre compliment que de l’identifier à Siva, car celui-ci est le Dieu de la Sagesse. Wilkinson le décrit comme le plus intellectuel des dieux hindous. Il a trois yeux, et comme Jéhovah, il est terrible dans sa vengeance et sa colère. Et, bien qu’il soit le Destructeur, « il est, néanmoins, le reconstructeur de toutes choses, dans sa sagesse parfaite (305d) ». Il est le type du Dieu de saint Augustin qui « prépare l’enfer pour celui qui cherche à pénétrer ses mystères », et qui veut à tout prix éprouver la raison humaine, ainsi que le sens commun, en obligeant l’humanité à vénérer également ses bonnes actions et les mauvaises.
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