Je m’étendis sur la couche qui était assez moelleuse pour être la bienvenue dans mon état de fatigue et, malgré l’étrangeté de ce qui m’entourait, je fus bientôt plongé dans un profond sommeil. La vigueur et la confiance de la jeunesse me firent oublier, dans la volupté passagère d’un repos complet, ce qu’il y avait d’inusité dans ma situation. Peu de temps après cette nuit, je suis entré dans cette cellule pour revoir cette couche et je me suis demandé où avait fui cette paix de l’âme que je possédais alors dans ma jeunesse ignorante.
Quand je m’éveillai, la nuit était profonde et je m’assis brusquement, conscient d’une présence humaine dans la chambre. Mes esprits étaient bouleversés par mon brusque réveil. Je pensais que j’étais dans la maison paternelle et que c’était ma mère qui veillait silencieusement à côté de moi.
« Mère ! criai-je, qu’y a-t-il ? Pourquoi êtes-vous ici ? Êtes-vous malade ? Le troupeau est-il égaré ? »
Pendant un moment, il n’y eut pas de réponse, et mon cœur commença à battre avec rapidité tandis que je réalisais, dans l’obscurité déconcertante, que je n’étais pas à la maison, que j’étais dans un endroit inconnu et que je ne savais pas qui pouvait veiller aussi silencieusement auprès de moi. Pour la première fois, j’éprouvai le désir d’être dans ma petite chambre et d’entendre le son de la voix de ma mère, et, quoique je sois un garçon courageux, peu enclin aux faiblesses féminines, je retombai sur ma couche et pleurai à haute voix.
« Apportez des lumières, dit une voix calme, il est éveillé. »
J’entendis du bruit autour de moi et un parfum violent monta à mes narines. Puis deux jeunes novices entrèrent, portant des lampes d’argent qui jetèrent une lumière vive dans la chambre. Alors je vis – et cette vue me surprit tellement que je cessai de pleurer et oubliai mon désir d’être chez moi – je vis que ma chambre était toute pleine de prêtres en robes blanches, tous debout, immobiles. Il n’était pas étonnant que j’eusse été accablé par le sentiment d’une présence humaine dans ma chambre. J’étais entouré par une foule d’hommes silencieux ayant la rigidité des statues, dont les regards étaient baissés vers la terre, dont les mains étaient croisées sur leurs poitrines. Je retombai de nouveau sur ma couche et cachai ma figure ; les lumières, la foule des visages m’oppressaient et, après être revenu de mon étonnement, je me sentais fortement disposé à recommencer à pleurer par suite du bouleversement complet de mes idées. Le parfum devint plus fort et plus intense, la chambre se remplissait de la fumée de l’encens ; ouvrant les yeux, je vis que, de chaque côté de mon lit, de jeunes prêtres tenaient les vases dans lesquels il brûlait. La chambre, comme je l’ai dit, était pleine de prêtres, mais il y avait un cercle intérieur autour de ma couche. Je regardais les figures de ces hommes avec crainte. Parmi eux se trouvaient Agmahd et Kamen et les autres avaient comme eux cette étrange immobilité d’expression qui m’avait si profondément impressionné. Je regardai chaque figure et, de nouveau, je couvris mes yeux en tremblant. Je me sentais enfermé dans une barrière impénétrable ; avec ces hommes autour de moi j’étais emprisonné dans quelque chose d’infiniment plus impossible à franchir qu’une barrière de pierre. Le silence fut à la fin rompu. Agmahd parla.
« Levez-vous, enfant, dit-il, et venez avec nous. » J’obéis, quoique j’eusse vraiment préféré rester seul dans ma chambre sombre plutôt que de suivre cette foule étrange et silencieuse. Mais je n’avais pas le choix et je ne pus que me soumettre en silence, quand je rencontrai les yeux froids et impénétrables qu’Agmahd tournait vers moi. Je me levai et, dès que je commençai à marcher, je me trouvai enfermé dans le même cercle intérieur. Devant, derrière et à mes côtés, ils marchaient, les autres suivaient en ordre, en dehors de ce cercle. Nous longeâmes une longue galerie jusqu’à la grande porte d’entrée du temple. Elle était ouverte et je me sentis réconforté comme par le visage d’un vieil ami par la vision rapide que j’eus du dôme étoilé au dehors. Mais cette vision fut courte. Nous nous arrêtâmes juste en dedans des portes et quelques-uns des prêtres les fermèrent ; puis nous revînmes vers le grand vestibule central que j’avais remarqué à ma première entrée. Je vis alors que, bien qu’il fût spacieux et magnifique, aucune porte n’y donnait accès, sauf une seule sous une voûte profonde à l’extrémité faisant face à la grande avenue du temple. Je me demandais où cette porte solitaire conduisait.
On apporta une petite chaise et on la plaça au milieu de la galerie. Sur cette chaise on me dit de m’asseoir, tourné vers la porte qui était à l’extrémité. Je le fis, silencieux et alarmé ; que signifiait cette chose étrange ? Pourquoi devais-je m’asseoir ainsi, avec les grands prêtres debout autour de moi ? Quelle était l’épreuve qui m’attendait ? Mais je résolus d’être courageux, de n’avoir pas de crainte. N’étais-je pas déjà revêtu d’un vêtement de pur lin blanc ? Il est vrai qu’il n’était pas brodé d’or ; mais cependant il n’était pas garni de noir comme celui des plus jeunes prêtres. Il était absolument blanc et, fier de ce que je considérais comme une sorte de distinction, j’essayais de soutenir mon courage défaillant par cette pensée.
L’odeur de l’encens devint si pénétrante que je sentais ma tête se troubler. Je n’étais pas habitué aux parfums que les prêtres répandaient avec une telle profusion.
Soudain, sans qu’un mot, sans qu’aucun signe m’y eût préparé, les lumières furent éteintes, et je me trouvai une fois de plus dans l’obscurité, entouré par une foule étrange et silencieuse.
J’essayai de me recueillir et de me rendre compte de l’endroit où j’étais. Je me souvins que la masse de la foule des prêtres était derrière moi mais que, devant moi, les prêtres s’étaient séparés, de sorte que, quoique leur cercle intérieur m’isolât encore des autres prêtres, au moment où les lumières avaient été éteintes, personne ne se trouvait placé entre moi et la porte voûtée en face de laquelle j’étais assis.
J’étais alarmé et misérable. Je me ramassais sur mon siège avec l’intention d’être courageux, s’il le fallait, mais, en même temps, décidé à être aussi silencieux et tranquille que possible. Combien je redoutais les figures calmes de ces grands prêtres que je savais être debout, immuables derrière moi. Le silence absolu de la foule me remplissait de terreur et de crainte. J’étais par moments si alarmé que je me demandais si je ne pourrais pas, en me levant et en marchant droit dans le corridor, m’échapper du milieu des prêtres sans être aperçu. Mais je n’osais pas l’essayer, d’autant plus que l’encens, combiné avec la boisson subtile et le silence, produisait en moi une somnolence inaccoutumée.
Mes yeux étaient à moitié fermés et je pense que je me serais bientôt endormi, mais ma curiosité fut soudain éveillée par une ligne de lumière qui se montrait autour de la porte, à l’extrémité de la galerie. J’ouvris les yeux tout grands pour regarder, et je vis bientôt que, doucement, très doucement, la porte s’ouvrait, elle finit par être ouverte à moitié et une sorte de faible lumière voilée en sortit. Mais, à notre extrémité de la galerie, l’obscurité demeurait complète et je n’entendais aucun son, aucun signe de vie, si ce n’est la respiration faible et étouffée des hommes qui m’entouraient.
Je fermai les yeux après quelques instants, car je regardais avec une telle intensité dans cette obscurité qu’ils se fatiguaient. Quand je les ouvris, je vis qu’une forme se tenait juste en dehors de la porte. Son contour était distinct, mais le corps et la figure étaient vagues, en raison de ce que la lumière était placée derrière ; si déraisonnable que cela fût, je me sentis rempli d’une soudaine horreur, je frissonnais et je fus obligé d’user d’une grande force physique pour m’empêcher de crier à haute voix. Ce sentiment intolérable de frayeur augmentait de moment en moment, car la forme s’avançait vers moi, lentement, en une sorte de glissement qui n’avait rien de terrestre. Maintenant qu’elle était plus près de moi, je pouvais voir qu’elle était enveloppée dans une sorte de vêtement sombre, qui voilait presque entièrement le corps et la figure. Mais je ne pouvais distinguer très clairement, car la lumière qui venait de la porte ne se projetait en avant qu’à une faible distance. Mon agonie augmenta soudain lorsque, la forme approchant de moi, je vis que d’elle émanait une sorte de lumière contenue en elle et qui éclairait sa sombre draperie. Mais cette lumière ne rendait rien d’autre visible. Par un effort désespéré, je détachai mon regard fasciné de cette mystérieuse figure et tournai la tête, espérant voir les prêtres derrière moi. Mais tout n’était que ténèbres. Alors, je ne pus maîtriser mon horreur, je poussai un cri d’agonie et d’effroi, et je laissai tomber ma tête dans mes mains.
La voix d’Agmahd résonna à mon oreille.
« Sois sans crainte, mon enfant », dit-il de sa voix calme et mélodieuse.
Je fis un effort pour me dominer, aidé par cette voix qui avait, au moins, la saveur de quelque chose de moins étranger et terrible que la figure voilée qui se tenait devant moi. Elle était là, pas tout à fait près, mais assez près cependant pour remplir mon âme d’une sorte de terreur surnaturelle.
« Parlez, enfant, dit encore la voix d’Agmahd, et dites-nous ce qui vous alarme. »
Je n’osai pas désobéir, quoique ma langue fût clouée à mon palais, et, en réalité, une nouvelle surprise me permit de parler plus facilement que je ne l’aurais fait sans cela.
« Comment, m’écriai-je, ne voyez-vous pas la lumière de la porte et la figure voilée ? Oh ! chassez-la ; elle m’effraie ! »
Un murmure bas et étouffé parut s’élever de la foule des prêtres. Évidemment mes paroles les agitaient. Alors la voix calme d’Agmahd s’éleva de nouveau :
« Notre reine est la bienvenue et nous lui rendons hommage. »
La figure voilée s’inclina et s’approcha alors davantage.
Agmahd parla encore, après un moment de silence complet :
« Est-ce que notre souveraine ne pourrait pas ouvrir les yeux de ses sujets et leur donner des ordres comme auparavant ? »
La figure se baissa et parut tracer quelque chose sur le sol. Je regardai et je vis des mots tracés en lettres de feu qui disparaissaient à mesure qu’ils étaient écrits :
« Oui ; mais l’enfant doit entrer dans mon sanctuaire seul avec moi. »
Je vis les mots, je les vis, et toute ma chair frémit d’horreur. L’effroi inexplicable que me causait cette forme voilée était si puissant que j’aurais préféré mourir plutôt que d’obéir à cet ordre. Les prêtres étaient silencieux et je compris que, de même que la figure, les lettres de feu étaient invisibles pour eux. Immédiatement, je me rendis compte que s’il en était ainsi, ils n’auraient pas connaissance de l’ordre donné. Terrifié comme je l’étais, comment pourrais-je me décider à prononcer les mots qui pourraient faire tomber sur moi une épreuve aussi effroyable ?
Je restai silencieux. La forme se tourna soudain vers moi et parut me regarder. Puis, dans les mêmes lettres de feu, si rapidement disparues, elle traça ces mots : « Répétez mon message. »
Mais je ne le pouvais pas, l’horreur m’en avait rendu incapable physiquement. Ma langue était devenue énorme et paraissait remplir ma bouche.
La forme se tourna vers moi avec un geste de colère féroce. D’un mouvement rapide, elle s’élança vers moi et arracha le voile qui recouvrait sa figure.
Je sentis mes yeux se dilater, lorsque cette figure se dressa si près de la mienne. Elle n’était pas hideuse, quoique ses yeux fussent pleins d’une colère froide, une colère qui ne flamboyait pas mais qui glaçait. Elle n’était pas hideuse, cependant elle me remplit d’un dégoût et d’une crainte tels que je n’aurais jamais cru pouvoir en éprouver de semblables, son horreur consistait dans son apparence effroyablement antinaturelle. Elle paraissait formée d’éléments de chair et de sang, cependant elle me donnait l’impression de n’être qu’un masque d’humanité, un corps immatériel, redoutable, fait de chair et de sang, sans la vie de la chair et du sang. En une seconde, toutes ces horreurs se présentèrent à moi. Alors, après un cri perçant, je m’évanouis pour la seconde fois de cette journée, ma première journée dans le temple.
L’idylle du Lotus blanc - Livre 1 - Chapitre 4


