L’AVEUGLE CONDUISANT L’AVEUGLE – partie 5

Blavatsky – Isis Dévoilée – Volume 1 – Chapitre III L’AVEUGLE CONDUISANT L’AVEUGLE

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Nous voudrions qu’il n’y eût pas lieu de jeter nos regards de critiques au-delà de ces pédants qui usurpent le titre de savants. Mais il est indéniable que les sommités du monde scientifique traitent les questions nouvelles d’une manière qu’on ne relève pas assez alors qu’elle mérite d’être critiquée. La circonspection née de l’habitude des recherches expérimentales, le passage prudent d’une opinion à une autre, la considération dont jouissent les autorités reconnues, tout contribue à produire un conservatisme de la pensée qui aboutit, naturellement, au dogmatisme. Le prix du progrès scientifique est trop souvent le martyre ou l’ostracisme de l’innovateur. C’est à la pointe de la baïonnette, pour ainsi dire, que le réformateur doit enlever la citadelle de la routine et du préjugé : il est rare qu’une main amie lui ait entre-bâillé la moindre poterne. Il peut bien, à la rigueur, se permettre de ne pas tenir compte des protestations tapageuses et des critiques impertinentes dont est coutumier le petit personnel des antichambres de la science ; mais l’hostilité de l’autre clause constitue le danger réel que l’innovateur doit combattre et vaincre. Le savoir augmente rapidement mais ce n’est point au grand corps des savants qu’il en faut savoir gré. Ils ont toujours fait tout leur possible pour ruiner une découverte nouvelle et, du même coup, l’inventeur. La palme revient à qui triomphe de ces obstacles par son courage personnel, son intuition et sa persévérance. Il est bien peu de forces de la nature dont on ne se soit moqué au moment où leur découverte était annoncée, et qui n’aient été dédaignées comme absurdes et antiscientifiques. Elles blessent l’orgueil de ceux qui n’ont rien découvert, les justes prétentions de ceux que l’on a refusé d’entendre, jusqu’au moment où il devient imprudent de les rejeter. Mais alors, ô pauvre humanité égoïste ! Les inventeurs se vengent : ils deviennent, à leur tour, les adversaires et les oppresseurs, de ceux qui viennent, après eux, dans la voie de l’exploration des lois naturelles ! Ainsi, pas à pas, l’humanité se meut dans le cercle borné des connaissances : la science corrige constamment ses erreurs et rajuste, le lendemain, ses théories fausses de la veille. Tel fut le cas, non seulement pour les questions relevant de la psychologie comme le mesmérisme dans son double sens de phénomène à la fois physique et spirituel, mais encore pour les découvertes directement apparentées aux sciences exactes et faciles à démontrer.

Qu’y pouvons-nous ? Rappellerons-nous un passé pénible ? Montrerons-nous les érudits du moyen âge de connivence avec le clergé pour nier la théorie héliocentrique, par crainte de heurter un dogme ecclésiastique ? Redirons-nous que de savants conchyologistes ont nié, jadis, que les coquillages fossiles trouvés répartis sur toute la surface du globe, eussent jamais été habités par des mollusques vivants ? Les naturalistes du XVIIIème siècle n’ont-ils pas déclaré que c’étaient simplement des fac-similés d’animaux ? Faut-il rappeler que ces naturalistes se sont querellés et chamaillés, et même se sont insultés mutuellement pendant près d’un siècle, au sujet de ces momies vénérables des siècles passés, jusqu’à ce que Buffon vînt rétablir la paix en démontrant que les négateurs se trompaient ? S’il est une chose peu transcendante, susceptible de se prêter à une étude précise, c’est bien une écaille d’huître. S’ils n’ont pu se mettre d’accord à cet égard, pouvons-nous espérer les voir consentir à croire que des formes éphémères de mains, de visages et même de corps entiers puissent apparaître dans les séances des médiums spirites, quand ces derniers sont honnêtes ?

Dans leurs heures de loisir, il est un livre que les sceptiques de la science liraient avec profit. C’est un livre publié par Flourens, Secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences. Il a pour titre : Histoire des recherches de Buffon. L’auteur y montre comment le grand naturaliste a combattu et finalement vaincu les défenseurs de la théorie des fac-similés ; comment ils ont continué à tout nier sous le soleil, au point que parfois la docte compagnie était atteinte d’une épidémie de négation. Elle niait Franklin et son électricité, tournait en dérision Fulton et sa vapeur comprimée, vota une camisole de force à l’ingénieur Perdonnet qui offrait de construire des chemins de fer, décontenançait Harvey, proclamait Bernard de Palissy « aussi stupide qu’un de ses propres vases. »

Dans le livre souvent cité Conflit entre la religion et la science, le professeur Draper montre une tendance marquée à fausser le fléau de la justice en imputant au seul clergé toutes les entraves, tous les obstacles suscités au progrès de la Science. Avec tout le respect et toute l’admiration dont est digne ce savant écrivain, nous sommes forcés de protester pour rendre à chacun ce qui lui est dû. Les découvertes précitées sont, pour la plupart indiquées par l’auteur. À propos de chaque cas, il dénonce l’énergique résistance opposée par le clergé mais il tait l’opposition rencontrée invariablement par tout nouvel inventeur de la part de la Science. Sa maxime en faveur de la Science : « savoir c’est pouvoir » est évidemment juste. Mais l’abus de pouvoir, qu’il vienne d’un excès de sagesse ou d’un excès d’ignorance, est, au même degré, blâmable en ses effets. De plus, le clergé se trouve, maintenant, réduit au silence. Ses protestations, aujourd’hui, ne pourraient plus influencer le monde savant. Mais, alors que la théologie est reléguée à l’arrière-plan, les savants ont saisi, des deux mains, le sceptre du despotisme et ils en usent, comme le Chérubin de son glaive flamboyant, aux portes de l’Eden – pour tenir le peuple à l’écart de l’arbre de la vie immortelle et le maintenir dans ce monde de matière périssable.

Le directeur du Spiritualiste, de Londres, répondant au Dr Gully qui avait critiqué la théorie du brouillard de feu émise par Tyndall, fait observer que, si toute la cohorte des Spirites, dans le siècle où nous sommes, n’est pas brûlée vive, à Smithfield, c’est à la Science seule que nous sommes redevables de cette clémence. Soit, admettons que les savants soient, indirectement, les bienfaiteurs de l’humanité, en cette circonstance, c’est-à-dire qu’il ne soit plus de mode de brûler de savants érudits. Mais, est-il injuste de se demander si les dispositions manifestées à l’égard de la doctrine spirite par Faraday, Tyndall, Huxley, Agassiz et par d’autres, n’incitent pas à croire que si ces savants messieurs et leurs élèves disposaient du pouvoir illimité que possédait, jadis, l’Inquisition, les Spirites auraient plus de raisons d’inquiétude qu’ils n’en ont aujourd’hui ? Admettons que les savants n’auraient point fait brûler ceux qui croient à l’existence du monde des esprits – la crémation des vivants est prohibée par la loi – n’auraient-ils pas été dans les dispositions voulues pour envoyer tous les Spirites à Charenton ? Ne les appellent-ils pas des « maniaques incurables », des « fous hallucinés », des « adorateurs de fétiches ? » Ne leur prodiguent-ils pas d’autres qualificatifs aussi caractéristiques ? En vérité, nous ne voyons pas ce qui a pu exalter, à ce point, la reconnaissance du Spiritualist de Londres pour le patronage bienveillant des hommes de science. Nous croyons que les poursuites intentées à Londres contre le médium Slade par Mmes Lankaster et Donkin aurait dû finalement ouvrir les yeux des spirites aveuglés par des espérances trompeuses, et leur prouver qu’un matérialisme obstiné est souvent plus stupidement fanatique que le fanatisme religieux lui-même.

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