Blavatsky – Isis Dévoilée – Volume 1 – Chapitre XII – « L’ABIME INFRANCHISSABLE »
Les Hindous croient aux vampires aussi fermement que les Serbes et les Hongrois. Bien plus, leur doctrine est celle de Pierart, le fameux spirite et magnétiseur français, dont l’école florissait il y a une douzaine d’années. « Le fait d’un spectre revenant sucer le sang humain », dit ce docteur (282), « n’est pas aussi inexplicable qu’il le paraît, et ici nous en appelons aux spirites, qui admettent le phénomène de la bicorporéité ou dédoublement de l’âme. Les mains que nous avons pressées… ces membres « matérialisés » rendus si palpables… prouvent clairement ce que peuvent [les spectres astraux] dans les conditions favorables« .
L’honorable médecin reproduit la théorie des Cabalistes. Les Shadim étaient le dernier des ordres d’esprits. Maimonide, qui nous apprend que ses concitoyens étaient obligés d’entretenir un commerce intime avec leurs morts, décrit la fête du sang qu’ils célébraient dans ces occasions. Ils creusaient un trou, et l’on y faisait couler du sang frais, puis on plaçait au-dessus une table, et après cela les « esprits » venaient et répondaient à toutes les questions (283).
Pierart, dont la doctrine était fondée sur celle des théurgistes, manifeste une ardente indignation contre la superstition du clergé, qui exige, toutes les fois qu’un cadavre est soupçonné de vampirisme, qu’un pieu lui soit enfoncé dans le cœur. Tant que la forme astrale n’est pas entièrement libérée du corps, il y a une possibilité qu’elle puisse être forcée de le réintégrer au moyen d’une attraction magnétique. Quelquefois elle ne sera qu’à demi-sortie, lorsque le corps, qui présente les apparences de la mort est inhumé. Dans ces cas, l’âme astrale terrifiée rentre violemment dans son enveloppe ; et alors il arrive l’une de ces deux choses : ou la malheureuse victime se tordra dans les terribles tortures de la suffocation, ou, si elle a été grossièrement matérielle, elle deviendra un vampire. La vie bi corporelle commence ; et ces infortunés, enterrés en état de catalepsie, soutiennent leur misérable existence en faisant sucer par leur corps astral, le sang vital de personnes vivantes. La forme éthérée va où il lui plaît d’aller ; et tant que le lien qui l’attache au corps n’est pas brisé, elle est libre d’errer de-ci, de-là, visible ou invisible, et se repaissant de victimes humaines. « Suivant toutes apparences, cet « esprit » transmet alors au moyen d’un lien de connexion mystérieux et invisible, qui peut-être un jour sera expliqué, les résultats de la succion au corps matériel, qui gît inerte au fond du tombeau, l’aidant, de cette façon, à perpétuer son état de catalepsie (284) ».
Brierre de Boismont cite un nombre de cas de ce genre, parfaitement constatés qu’il se plaît à nommer des « hallucinations (285) ». Une enquête récente, dit un journal français, « a établi qu’en 1861 deux cadavres ont été soumis à l’infâme traitement de la superstition populaire, à l’instigation du clergé… Oh préjugé aveugle ! » Mais le Dr Pierart, cité par des Mousseaux qui croit fermement au vampirisme, s’écrie : « Aveugle, dites-vous ? Oui, aveugle tant que vous voudrez. Mais d’où proviennent ces préjugés ? Pourquoi se sont-ils perpétués dans tous les temps et dans tant de pays. Après une quantité de faits de vampirisme si souvent prouvés, pouvons-nous dire qu’il n’en existe plus, et qu’ils étaient dénués de fondement ? Rien ne sort de rien. Chaque croyance, chaque coutume prend sa source dans des faits et des causes qui lui ont donné naissance. Si l’on n’avait jamais vu apparaître, dans le sein des familles de certaines contrées, des êtres ayant pris la forme de morts familiers, venant ainsi sucer le sang d’une ou de plusieurs personnes, et si la mort, par affaiblissement des victimes ne s’en était pas suivie, on n’aurait jamais été déterrer les corps dans les cimetières ; nous n’aurions jamais vu attester le fait incroyable de personnes inhumées depuis plusieurs années, retrouvées avec le corps souple, les membres flexibles, les yeux ouverts, le teint frais et rosé, la bouche et le nez pleins de sang, et leur sang coulant à flots des blessures infligées, ou lorsqu’on leur coupe la tête (286).
Un des exemples les plus frappants de vampirisme est relaté dans les lettres particulières du philosophe, marquis d’Argens ; et dans la Revue Britannique de mars 1837, le voyageur anglais Pashley en décrit quelques-uns parvenus à sa connaissance dans l’île de Candie. Le Dr Jobard, le savant anticatholique et anti spirite Belge, atteste de semblables expériences (287).
« Je n’examinerai pas », écrivait l’évêque d’Avranches Huet, « si les faits de vampirisme, qui sont constamment rapportés, sont vrais ou s’ils sont le résultat d’une erreur populaire ; mais il est certain qu’ils sont attestés par bon nombre d’auteurs capables et dignes de foi, et par tant de témoins oculaires que personne ne devrait trancher cette question sans beaucoup de circonspection (288) ».
Le chevalier qui s’était donné tant de peine pour recueillir les matériaux pour sa théorie démonologique, fournit les exemples les plus saisissants, pour démontrer que tous ces faits sont produits par le Diable, qui se sert des cadavres des cimetières, pour s’en revêtir, et errer la nuit suçant le sang des hommes. Il me semble que nous pourrions nous en tirer parfaitement, sans introduire ce sombre personnage sur la scène. Si nous allons jusqu’à croire au retour des esprits, il ne manque pas de méchants sensualistes, d’avares et de pécheurs de toutes sortes, et spécialement de suicidés, qui pourraient rivaliser en fait de malice avec le Diable lui-même, dans ses plus mauvais jours. C’est assez de croire à ce que nous voyons, et savons être des faits réels, sans ajouter à notre Panthéon de fantômes le Diable, que personne n’a jamais vu.
Néanmoins, il y a d’intéressants détails à rassembler au sujet du vampirisme, puisque la croyance en ce phénomène a existé dans tous les pays, depuis les temps les plus reculés. Les nations Slaves, les Grecs, les Valaques, et les Serbes révoqueraient plutôt en doute l’existence de leurs ennemis les Turcs, que le fait de l’existence des vampires. Les Wkodlak ou vardalak, comme on nomme ces derniers, sont des hôtes trop familiers des foyers Slaves. Des écrivains d’un talent hors ligne, des hommes aussi remplis de sagacité que d’irréprochable intégrité, ont traité cette question, et y croient. D’où provient donc cette superstition ? D’où cette unanime croyance à travers les siècles, et d’où cette identité dans les détails, cette similitude dans les descriptions de ce phénomène particulier, que nous trouvons dans les témoignages, généralement rendus sous serment, de peuples étrangers les uns aux autres, et en divergence très tranchée sur ce qui touche à d’autres superstitions ?
« Il y a », dit Dom Calmet, Bénédictin sceptique du dernier siècle, « deux moyens différents de détruire la croyance en ces prétendus fantômes… Le premier consisterait à expliquer les prodiges du vampirisme par des causes physiques. Le second moyen consiste à nier entièrement la vérité de toutes ces histoires ; et ce dernier plan serait incontestablement le plus sûr et le plus sage (289) ».
Le premier procédé, celui qui consiste à l’expliquer par des causes physiques quoique occultes, est celui qu’a adopté l’école de magnétisme de Pierart. Ce ne sont certainement pas les spirites qui ont le droit de mettre en doute la plausibilité de cette explication. Le second plan est celui qu’ont adopté les savants et les sceptiques. Ils contestent tout net les faits. Ainsi que des Mousseaux le fait observer, il n’y a pas de moyen meilleur ni plus sûr, et il n’en est pas qui exige moins de philosophie ou de science.
Le spectre d’un pâtre de village, près de Kodom en Bavière, commença à apparaître à plusieurs habitants du pays, et soit par suite de la frayeur éprouvée, soit pour toute autre cause, chacun d’eux mourut dans le courant de la semaine suivante. Poussés au désespoir, les paysans déterrèrent le cadavre et le clouèrent au sol avec un long pieu. La même nuit il reparut plongeant les gens dans l’épouvante, et en étouffant plusieurs. Alors les autorités du village livrèrent le corps aux mains du bourreau, qui le traîna dans un champ voisin et l’y brûla. « Le cadavre », dit des Mousseaux citant dom Calmet, « hurlait comme un fou, ruant et pleurant comme s’il eût été vivant. Lorsqu’on le perça de nouveau avec des pieux très pointus, il poussa des cris perçants, et vomit des masses de sang vermeil. Les apparitions de ce spectre ne cessèrent que lorsque le corps eût été réduit en cendres (290) ».
Des officiers de Justice visitèrent les endroits que l’on disait ainsi hantés ; les corps furent exhumés, et dans presque tous les cas, on remarqua que le cadavre soupçonné de vampirisme paraissait frais et rose, et que sa chair n’était nullement décomposée. On constata que les objets qui avaient appartenu à ces fantômes se mouvaient dans la maison, sans que personne les touchât. Mais les autorités légales, en général, refusèrent d’avoir recours à la crémation et à la décapitation, avant d’avoir strictement observé toutes les règles de la procédure légale. Des témoins furent assignés à comparaître, et leurs dépositions furent entendues et soigneusement pesées. Après cela les corps exhumés furent examinés ; et s’ils offraient des signes caractéristiques et non équivoques de vampirisme, ils étaient livrés à l’exécuteur.
« Mais la principale difficulté, dit dom Calmet, consiste à savoir comment ces vampires peuvent quitter leur tombe, et comment ils peuvent y rentrer sans déranger le moins du monde la terre qui les recouvre ; comment se fait-il qu’on les voie couverts de leurs vêtements ordinaires ; comment peuvent-ils aller, marcher et prendre de la nourriture… ? Si tout cela n’est que le produit de l’imagination chez ceux qui croient qu’ils sont tourmentés par ces vampires, comment se fait-il que les fantômes incriminés soient ensuite retrouvés dans leur tombeau…, ne présentant aucun signe de décomposition, pleins de sang, souples et frais ? Comment expliquer la cause de la boue ou de la poussière dont leurs pieds sont couverts le lendemain du jour où ils sont apparus et ont effrayés leurs voisins, tandis que rien de pareil ne se retrouve jamais sur les autres cadavres enterrés dans le même cimetière (291) ? Comment se fait-il encore qu’une fois brûlés, ils ne reparaissent plus ? et que ces cas se reproduisent si souvent dans ce pays, qu’il semble impossible de guérir le peuple de ce préjugé ; car, au lieu de le détruire, l’expérience de chaque jour ne fait que fortifier la croyance superstitieuse du peuple et accroître sa foi dans ces faits (292).
Il existe un phénomène d’une nature inconnue, et qui, par conséquent, est repoussé dans notre siècle d’incrédulité par la physiologie et la psychologie. Ce phénomène est un état de demi-mort. Virtuellement, le corps est mort ; et dans les cas de personnes chez lesquelles la matière ne prédomine pas sur l’esprit et chez lesquelles la méchanceté n’est pas assez puissante pour détruire la spiritualité, si elle est laissée libre, leur âme astrale se dégagera elle-même par des efforts graduels, et lorsque le dernier lien sera brisé, elle se trouvera séparée pour toujours de son corps terrestre. Une polarité magnétique analogue repoussera violemment l’homme éthéré, loin de sa masse organique en décomposition. Toute la difficulté repose en ce que : 1° l’on croit que le moment décisif de la séparation entre les deux est celui où le corps est déclaré être mort par la science ; et 2° que cette même science nie l’existence de l’âme ou de l’esprit dans l’homme.
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