« L’ABIME INFRANCHISSABLE » – partie 4

Blavatsky – Isis Dévoilée – Volume 1 – Chapitre XII – « L’ABIME INFRANCHISSABLE »

Partie 1 Partie 2 Partie 3 Partie 4 Partie 5
Partie 6 Partie 7 Partie 8 Partie 9 Partie 10

Le moyen adopté par Lempriere (256b), en pareille circonstance, est plus grossier encore que celui du professeur Draper, mais non moins efficace. Il accuse les anciens philosophes de mensonges délibérés, de fourberie et de crédulité. Après avoir représenté Pythagore, Plotin et Porphyre comme des merveilles de savoir, de moralité et de mérite ; comme des hommes remarquables par leur dignité personnelle, la pureté de leurs vies et l’abnégation dans la poursuite des vertus divines, il n’hésite pas à qualifier d’imposteur « ce célèbre philosophe » (Pythagore) ; quant à Porphyre il prétend qu’il est « crédule, malhonnête et qu’il manque de jugement ». Lorsqu’il se voit obligé par les faits de l’histoire à leur rendre justice au cours de son récit, il laisse percer sa prévention fanatique dans les commentaires entre parenthèses qu’il y ajoute. Nous apprenons de cet auteur suranné du siècle dernier, qu’un homme peut être honnête tout en étant un imposteur ; qu’il peut être pur, vertueux et un grand philosophe, et cependant être malhonnête menteur et stupide !

Nous avons fait voir, d’autre part, que la « doctrine secrète » ne concède pas à tous les hommes l’immortalité au même degré. « L’œil ne verrait jamais le soleil s’il n’était pas de même nature que le soleil », dit Plotin. Ce n’est « qu’au moyen de la plus sublime pureté et chasteté que nous pouvons nous rapprocher de Dieu, et recevoir, dans Sa contemplation, les véritables sagesse et pénétration », écrit Porphyre. Si l’âme humaine a négligé pendant sa vie de recevoir l’illumination de son Esprit Divin, notre Dieu personnel, il est fort difficile pour l’homme grossier et sensuel de survivre longtemps à sa mort physique. De même qu’un monstre difforme ne peut vivre longtemps après sa naissance physique, de même l’âme, une fois qu’elle s’est trop matérialisée, est incapable d’exister après sa naissance dans le monde spirituel. La viabilité de la forme astrale est si faible que ses particules n’adhèrent pas fermement les unes aux autres lorsqu’elles s’échappent de la capsule rigide du corps externe. Ses particules obéissant graduellement à l’attraction désorganisatrice de l’espace universel, s’échappent finalement hors de toute possibilité de se ré-agréger. Lorsqu’une catastrophe de cette nature a lieu, la personnalité cesse d’exister ; son glorieux Augoeides l’a abandonnée. Pendant la période intermédiaire entre sa mort physique et la désintégration de sa forme astrale, celle-ci, attachée par l’attraction magnétique à son hideux cadavre, erre à l’entour de celui-ci et puise de la vitalité chez des victimes possibles. L’homme, qui s’est fermé à tous les rayons de la lumière divine, se perd dans l’obscurité et, par conséquent, s’attache à la terre et à ce qui est terrestre.

Aucune âme astrale, pas même celle des purs, des bons et des vertueux, n’est immortelle au sens strict du mot ; « elle a été formée d’éléments – et aux éléments elle doit retourner. Mais, tandis que l’âme du méchant disparaît, et est absorbée sans rédemption, celle de tous les autres, même modérément purs, ne fait que changer ses particules éthérées contre d’autres plus éthérées encore : et tandis qu’il reste en elle une étincelle du Divin, l’homme individuel, ou plutôt l’essence de son égo personnel, ne mourra pas. « Après la mort », dit Proclus, « l’âme [l’esprit] continue à séjourner dans la forme aérienne [forme astrale] jusqu’à sa complète purification de toutes ses passions irritables et voluptueuses… elle se débarrasse alors du corps aérien par une seconde mort, ainsi qu’elle l’avait déjà fait pour son corps terrestre. C’est ainsi que les anciens prétendent qu’un corps céleste est toujours uni à l’âme, laquelle est immortelle, lumineuse et de la nature des étoiles ».

Laissons maintenant la digression qui nous a fait écarter de notre sujet, pour étudier la question de l‘instinct et de la raison. Cette dernière suivant les anciens, procède de la divinité, et le premier est purement humain. L’un (l’instinct) est le produit des sens, une sagacité que possèdent les animaux les plus bas, même ceux qui sont dépourvus de raison, c’est αισθητικον ; l’autre est le produit des facultés réflectives, le νοητικὸν, dénotant le jugement et l’intellectualité humain. C’est pourquoi l’animal dépourvu de raisonnement possède, dans l’instinct inhérent à son être, une faculté infaillible, qui n’est autre chose que cette étincelle divine qui réside dans chaque parcelle de matière, inorganique, elle-même esprit matérialisé. Dans la Cabale Juive, le second et le troisième chapitres de la Genèse sont expliqués comme suit : lorsque le second Adam fut créé « de la poussière », la matière est devenue tellement grossière, qu’elle règne en souveraine. De ses désirs est émanée la femme, et Lilith possédait la meilleure partie de l’esprit. Le Seigneur Dieu « se promenant dans le Jardin à la fraîcheur du Jour » (le crépuscule de l’esprit, ou la divine lumière obscurcie par les ombres de la matière), maudit, non seulement ceux qui commirent le péché, mais encore la terre elle-même et tous les êtres vivants, et le serpent-matière, tentateur par-dessus tout.

Qui donc, sinon les cabalistes, serait capable d’expliquer cet acte en apparence si injuste ? Comment devons-nous comprendre cette malédiction de toutes les choses créées innocentes de tout crime ? L’allégorie est évidente. La malédiction est inhérente à la matière elle-même. Il s’ensuit qu’elle est condamnée à lutter contre sa propre grossièreté, pour sa purification ; l’étincelle latente de l’esprit divin, bien qu’étouffée, est encore là ; et son invincible attraction ascensionnelle la contraint à combattre dans la douleur et le travail afin de se libérer. La logique nous montre que comme toute matière a eu une origine commune, elle doit avoir des attributs communs, et que, comme l’étincelle vitale et divine se trouve dans le corps matériel de l’homme, elle doit se retrouver aussi dans toutes les espèces qui lui sont inférieures. La mentalité latente que, dans les règnes inférieurs, l’on considère comme une semi conscience et instinct est grandement adoucie chez l’homme. La raison, produit du cerveau physique, développe aux dépens de l’instinct la vague réminiscence d’une omniscience autrefois divine – l’esprit. La raison insigne de la souveraineté de l’homme physique sur tous les autres organismes physiques, est souvent bafouée par l’instinct d’un animal. Comme son cerveau est plus parfait que celui de toute autre créature, ses émanations doivent naturellement produire les résultats les plus élevés de l’action mentale ; mais la raison ne sert uniquement que pour l’étude des choses matérielles ; elle est incapable d’aider son possesseur dans la connaissance des choses de l’esprit. En perdant l’instinct, l’homme perd sa force d’intuition, qui est le couronnement et le point culminant de l’instinct. La raison est l’arme grossière des savants, l’intuition est le guide infaillible du voyant. L’instinct enseigne à la plante et à l’animal leurs saisons pour la procréation de leurs espèces, et il guide l’animal muet dans la recherche du remède convenable à l’heure de la maladie. La raison – orgueil de l’homme – est impuissante à battre en brèche les penchants de la matière, et ne tolère aucun obstacle à la satisfaction illimitée de ses sens. Loin de le porter à être son propre médecin, ses subtils sophismes le mènent trop souvent à sa propre destruction.

Rien n’est plus aisé à prouver que la proposition que la perfection de la matière s’obtient aux dépens de l’instinct. Le zoophyte attaché au rocher sous-marin, en ouvrant la bouche pour y attirer la nourriture qui flotte aux alentours, fait preuve, proportionnellement à sa structure physique, de plus d’instinct que la baleine. La fourmi, avec ses aptitudes architecturales, sociales et politiques, est placée infiniment plus haut sur l’échelle que l’adroit tigre royal guettant sa proie. « C’est avec crainte et admiration », s’écrie du Bois-Raymond, « que celui qui étudie la nature regarde cette molécule microscopique de substance nerveuse, qui est le siège de l’âme laborieuse, amie de l’ordre, industrieuse, loyale et intrépide de la fourmi (257) ! ».

Comme tout ce qui tire son origine des mystères psychologiques, l’instinct a été trop longtemps négligé dans le domaine de la science. « Nous voyons ce qui a indiqué à l’homme la route pour trouver un soulagement à toutes ses souffrances physiques », dit Hippocrate. « C’est l’instinct des races primitives, alors que la froide raison n’avait pas encore obscurci la vision interne de l’homme… Son indication ne doit jamais être dédaignée, car c’est à l’instinct seul que nous devons nos premiers remèdes (258). Connaissance instantanée et infaillible d’un mental omniscient, l’instinct est en tout différent de la raison finie et limitée ; et dans le progrès expérimental de celle-ci, la nature divine de l’homme est souvent complètement engloutie, lorsqu’il renonce de lui-même à la lumière divine de l’intuition. L’une rampe, l’autre vole ; la raison est la puissance de l’homme, l’intuition est la prescience de la femme !

Plotin, l’élève du Grand Ammonius Saccas, principal fondateur de l’école néo-platonicienne enseigne que les connaissances humaines passent par trois degrés ascendants : l’opinion, la science et l’illumination. Il l’explique en disant que : « le moyen ou instrument de l’opinion, c’est le sens ou la perception ; celui de la science, la dialectique ; et celui de l’illumination, l’intuition [ou instinct divin]. À cette dernière est subordonnée la raison ; elle (l’intuition) est la connaissance absolue, fondée sur l’identification du mental avec l’objet connu ».

La prière ouvre la vue spirituelle de l’homme, car la prière, c’est le désir, et le désir développe la VOLONTÉ ; les effluves magnétiques qui se dégagent du corps à chaque effort, soit mental soit physique, produisent l’auto magnétisation et l’extase. Plotin recommande la solitude pour la prière, comme le moyen le plus efficace d’obtenir ce que l’on demande ; et Platon avertit ceux qui prient « de demeurer silencieux en présence des êtres divins, jusqu’à ce qu’ils fassent disparaître le nuage de devant leurs yeux, et les rende aptes à voir, grâce à la lumière qui émane d’eux-mêmes ». Apollonius s’isolait toujours des hommes pendant la « conversation » qu’il entretenait avec Dieu, et partout où il sentait le besoin de la contemplation divine et de la prière, il s’enveloppait la tête et tout le corps dans les plis de son blanc manteau de laine. « Lorsque vous priez, entrez dans votre cabinet, et en ayant fermé la porte, priez votre Père, en secret (259) », dit le Nazaréen, disciple des Esséniens.

Chaque être humain est né avec un rudiment du sens interne nommé intuition, qui peut être développé, et devenir ce que les Ecossais appellent « la seconde vue ». Tous les grands philosophes qui, comme Plotin, Porphyre et Jamblique ont fait usage de cette faculté, enseignent cette doctrine. « Il est une faculté du mental humain », écrit Jamblique, « qui est supérieure à tout ce qui naît ou est engendré. C’est par elle que nous pouvons atteindre l’union avec les intelligences supérieures, à être transportés au-delà des scènes de ce monde, et à prendre part à la vie plus élevée, et aux pouvoirs particuliers des êtres célestes (260).

Sans la vue interne ou intuition, les Juifs n’auraient jamais eu leur Bible, ni les chrétiens Jésus. Ce que Moise et Jésus ont donné au monde était le fruit de leur intuition ou illumination. Ceux qui les ont suivis comme chefs et instructeurs n’ont enseigné au monde que de faux exposés dogmatiques et trop souvent des blasphèmes.

Lire la suite … partie 5
image_pdfEnregistrerimage_printImprimer