Blavatsky – Isis Dévoilée – Volume 1 – Chapitre XII – « L’ABIME INFRANCHISSABLE »
M. Huxley inscrit très haut au-dessus de tous les autres, dans son Panthéon du Nihilisme, le nom de David Hume. Il estime que le grand service rendu par ce philosophe à l’humanité consiste dans sa démonstration irréfragable des « limites de l’enquête philosophique », en dehors desquelles se trouvent les doctrines fondamentales « du spiritisme » et autres « ismes ». Il est vrai que le dixième chapitre de Enquiry concerning Human Understanding de Hume était si prisé par son auteur, qu’il considérait « avec les sages et les érudits », que c’était là « un coup mortel définitif porté à tous les genres d’illusions superstitieuses », ainsi qu’il qualifiait la croyance à des phénomènes qui ne lui étaient pas familiers, et qu’il classait arbitrairement au rang des miracles. Mais, comme le remarque très à propos M. Wallace, l’apophtegme de Hume qu’ « un miracle est une violation des lois de la nature » est imparfait, car, en premier lieu, il suppose que nous connaissons toutes les lois de la nature ; et en second lieu qu’un phénomène peu fréquent est un miracle. M. Wallace propose de définir le miracle : « tout acte ou événement impliquant nécessairement l’existence et l’opération d’intelligences surhumaines (241) ». Or, Hume lui-même dit qu’ « une expérience uniforme a la valeur d’une preuve », et Huxley, dans son fameux Essai, admet que tout ce que nous pouvons savoir de l’existence de la loi de gravitation est que, si, dans toutes les expériences humaines, les pierres non soutenues sont tombées à terre, il n’y a pas de raison de croire que la même chose ne se reproduira pas, dans les mêmes circonstances, mais qu’au contraire, il y a tout lieu de croire qu’elle se reproduira.
S’il était certain que les limites de l’expérience humaine ne seront jamais reculées ni élargies, il pourrait y avoir quelque vérité dans l’assertion de Hume qu’il était familier avec tout ce qui peut se produire suivant la loi naturelle, et cela excuserait dans une certaine mesure le ton de mépris qui marque toutes les allusions au spiritisme faites par Huxley. Mais comme il est évident, d’après les écrits des deux philosophes, qu’ils ignoraient les possibilités des phénomènes psychologiques, on ne saurait prendre trop de précautions pour accorder une valeur à leurs assertions dogmatiques. On supposerait vraiment qu’une personne qui se permet de critiquer aussi vertement les manifestations spirites a acquis des droits au titre de censeur, par des études longues et appropriées ; mais dans une lettre adressée à la London Dialectical Society, M. Huxley, après avoir déclaré qu’il n’avait pas de temps à consacrer à cette question, qui d’ailleurs ne l’intéresse pas, formule l’aveu suivant, qui montre sur quelles bases légères les savants modernes édifient parfois leurs opinions les plus positives : Le seul cas de spiritisme que j’aie eu occasion d’examiner par moi-même, écrit-il, « était une imposture aussi grossière que toutes celles dont j’ai eu connaissance ».
Que penserait ce philosophe protoplasmique d’un spirite qui, n’ayant eu qu’une seule occasion de regarder dans un télescope, et ayant été trompé dans cette circonstance unique par un mauvais plaisant de l’observatoire, s’en irait traitant l’astronomie de « croyance dégradante » ? Ce fait montre que les savants, en général, ne sont utiles qu’en rassemblant des faits physiques ; leurs généralisations sont souvent plus faibles et bien plus illogiques que celles de leurs critiques profanes. C’est aussi pour cette raison qu’ils déforment les doctrines de l’antiquité.
Le professeur Balfour Stewart est plus juste. Il rend un hommage éclatant à l’intuition philosophique d’Heraclite d’Ephèse, qui vivait cinq siècles avant notre ère, du philosophe « chagrin » qui déclarait que « le feu était la grande cause, et que toutes choses se mouvaient dans un flux et reflux perpétuel ». « Il est évident, dit le professeur qu’Heraclite doit avoir eu une vive conception de l’incessante mobilité et de l’énergie de l’univers, conception de même nature et seulement moins précise que celle des philosophes modernes, qui considèrent la matière comme essentiellement dynamique (242) ». Il est d’avis que l’expression le feu est fort vague ; et tout naturellement, les preuves manquent pour faire apprécier si, soit le professeur Balfour Stewart (qui paraît moins porté vers le matérialisme que quelques-uns de ses collègues) soit tout autre de ses contemporains comprennent dans quel sens le mot était employé.
L’opinion d’Heraclite sur l’origine des choses est la même que celle d’Hippocrate. Tous deux professent les mêmes idées sur une puissance suprême (243), et, par conséquent, si leurs notions du feu primordial, regardé comme une force matérielle, ou, en un mot, comme ayant une certaine analogie avec le dynamisme de Leibnitz, étaient « moins précises » que celles des philosophes modernes, question qui reste encore à résoudre, d’un autre côté, leurs idées métaphysiques étaient bien plus philosophiques et plus rationnelles sur ce point que les théories unilatérales de nos savants d’aujourd’hui. Leurs notions sur le feu étaient précisément celles des « derniers philosophes hermétiques » : les Rose-Croix et les premiers disciples de Zoroastre. Ils affirmaient que le monde avait été créé de feu, dont l’esprit divin était un DIEU omniscient et tout puissant. La science a bien voulu condescendre à confirmer leur assertion, quant à la question physique.
Dans la philosophie antique de tous les temps et de tous les pays, y compris le nôtre, le feu a été considéré comme un triple principe. De même que l’eau contient un fluide visible avec des gaz invisibles qui y sont renfermés et que, derrière eux, se trouve le principe spirituel de la nature, qui leur donne leur énergie dynamique, de même dans le feu on reconnaissait : 1° la flamme visible ; 2° le feu invisible ou astral – qui n’était invisible qu’à l’état inerte, mais qui, en activité produit la chaleur, la lumière, la force chimique, et l’électricité, les forces moléculaires ; 3° l’Esprit. On appliquait la même règle à chacun des éléments ; et on considérait que toutes les choses produites par leurs combinaisons et leurs corrélations, l’homme compris, étaient triples. Le feu, de l’avis des Rose-Croix, qui n’étaient que les successeurs des théurgistes, était la source, non seulement des atomes matériels, mais encore des forces qui les animent. Lorsqu’une flamme visible est éteinte, elle est disparue, à jamais non seulement de notre vue, mais encore de la conception du matérialiste. Mais le philosophe Hermétique la suit au-delà « de la frontière du monde connu, à travers le monde invisible et au-delà, dans l’inconnaissable », comme il suit la trace de l’esprit humain désincorporé, « étincelle vitale de la flamme céleste », dans les espaces éthérés au-delà du tombeau (244).
Ce point est trop important pour que nous le laissions passer sans quelques mots de commentaires. L’attitude de la science physique officielle vis-à-vis de la moitié spirituelle du cosmos est parfaitement dessinée dans sa grossière manière de concevoir le feu. Là, comme dans toutes les autres branches de la science, sa philosophie n’a pas un seul point d’appui solide ; tous ceux sur lesquels elle s’étaye sont faibles et inconsistants. Les ouvrages de ses propres leaders fourmillent d’aveux humiliants, qui nous donnent le droit de dire que le sol sur lequel ils se tiennent est mouvant, au point qu’à chaque instant, quelque nouvelle découverte, faite par l’un d’eux peut renverser les étais, et les précipiter dans l’abîme. Ils ont un tel souci d’écarter l’esprit de leurs conceptions et de leurs doctrines que, comme le dit Balfour Stewart, « il y a une tendance à se rejeter dans l’extrême opposé, et à pousser à l’excès les conceptions purement physiques ». Il formule un avertissement très utile en ajoutant : « prenons bien garde, en voulant éviter Scylla, de ne pas nous précipiter tête baissée dans Charybde, car l’univers offre plus d’un point de vue, et il peut y avoir des régions qui ne livrent pas leurs trésors aux physiciens, même les plus déterminés, armés seulement de kilogrammes, de mètres et de chronomètres ». Plus loin, il fait l’aveu suivant : « Nous ne savons rien ou presque rien de la structure ultime et des propriétés de la matière organique ou inorganique (245) ».
En ce qui concerne l’autre grande question, nous trouvons dans Macaulay une déclaration encore plus nette : »… Quant à ce que l’homme devient après la mort, nous ne voyons point qu’un Européen, doué d’une instruction supérieure, puisse résoudre cette question mieux qu’un Indien de la tribu des Blackfoot (pieds noirs). Pas une des sciences dans lesquelles nous surpassons ces Blackfoot ne jette la moindre lumière sur l’état de l’âme, après que la vie animale s’est éteinte. En vérité, tous les philosophes, anciens et modernes, qui ont essayé, sans le secours de la révélation, de prouver l’immortalité de l’homme, depuis Platon jusqu’à Franklin, nous paraissent avoir échoué d’une façon déplorable (246) ».
Il y a des révélations des sens spirituels de l’homme auxquelles on peut bien mieux se fier qu’à tous les sophismes du matérialisme. Ce qui était une démonstration et un succès aux yeux de Platon et de ses disciples est maintenant considéré comme un débordement de fausse philosophie, et comme un échec. Les méthodes scientifiques sont renversées. Les témoignages des hommes de l’antiquité, qui étaient plus près de la vérité, parce qu’ils se rapprochaient davantage de l’esprit de la nature – seul aspect sous lequel la Divinité se laisse voir et comprendre – leurs témoignages et leurs démonstrations sont repoussées. Leurs spéculations, si nous en croyons les penseurs modernes, ne sont que l’expression d’une redondance d’opinions peu systématiques, d’hommes ignorant les méthodes scientifiques du siècle actuel. Ils fondaient follement le peu de physiologie qu’ils savaient sur une psychologie bien démontrée, tandis que les savants actuels basent leur psychologie – dont ils se reconnaissent parfaitement ignorants – sur la physiologie, qui est elle-même pour eux un livre encore fermé, et pour l’étude de laquelle ils n’ont aucune méthode propre, ainsi que nous l’apprend Fournié. Quant à la dernière objection dans l’argument de Macaulay, Hippocrate l’a réfutée il y a des siècles. « Toute science, tous les arts se trouvent dans la nature, dit-il ; si nous l’interrogeons ainsi qu’il convient, elle nous révélera les vérités qui se rapportent à chacun d’eux et à nous-mêmes. Qu’est-ce que la nature en action, sinon la divinité elle-même manifestant sa présence ? Comment devons-nous l’interroger ? et comment nous répondra-t-elle ? Nous devons procéder avec foi, avec la ferme assurance de découvrir à la fin toute la vérité ; et la nature nous fera connaître sa réponse par l’intermédiaire de notre sens intérieur, avec l’aide duquel notre connaissance de certain art ou de certaine science, nous révèle la vérité avec une telle clarté que le doute devient impossible (247) ».
Ainsi, dans le cas qui nous occupe, l‘instinct de l’Indien Blackfoot de Macaulay est plus digne de foi que la raison la plus développée et la plus instante, en ce qui concerne le sens intime de l’homme qui lui affirme son immortalité. L’instinct est le don universel de la nature, conféré par l’Esprit de la Divinité elle-même ; la raison est le lent développement de notre constitution physique, l’évolution de notre cerveau matériel adulte. L’instinct, telle une étincelle divine, se cache dans le centre nerveux inconscient du mollusque ascidien et se manifeste dans la première phase d’action de son système nerveux, sous la forme que le physiologiste désigne par le nom d’action réflexe. Il existe dans les classes les plus inférieures des animaux acéphales, aussi bien que dans ceux qui ont des têtes distinctes ; il croit et se développe conformément à la loi de la double évolution, physiquement et spirituellement ; et, entrant dans sa phase consciente de développement et de progrès chez les espèces céphaliques, déjà douées de sensorium et de ganglions symétriquement arrangés, cette action réflexe – que les savants la nomment automatique, comme dans les espèces inférieures, ou instinctive, comme dans les organismes plus complexes, qui agissent sous l’influence du sensorium et du stimulant qui provient d’une sensation distincte – est toujours une seule et même chose. C’est l’instinct divin dans son progrès incessant de développement. Cet instinct des animaux, qui agit, à partir du moment de leur naissance, dans les limites fixées par la nature pour chacun d’eux, et qui leur fait savoir comment ils doivent se préserver, sauf les cas d’accidents provoqués par un instinct supérieur au leur, cet instinct peut être nommé automatique, si l’on tient à une définition exacte ; mais il doit avoir, soit au-dedans de l’animal qui le possède, soit en dehors de lui, l’intelligence de quelque chose ou de quelqu’un pour le guider.
Cette croyance, au lieu de contredire la doctrine de l’évolution et du développement graduel, soutenue par les hommes éminents de notre époque, la simplifie au contraire et la complète. Elle dispense sans difficulté d’une création spéciale pour chaque espèce ; car, là où la première place est donnée à un esprit dénué de formes, la forme et la substance matérielle sont d’une importance secondaire. Chaque espèce perfectionnée dans l’évolution physique ne fait qu’offrir plus de prise à l’intelligence dirigeante, pour agir dans le système nerveux amélioré. L’artiste tirera mieux des flots d’harmonie d’un Erard, qu’il ne le ferait d’une épinette du XVIème siècle. Donc, que cette impulsion instinctive soit directement imprimée au système nerveux du premier insecte, ou que chaque espèce l’ait vue se développer graduellement en elle, par l’imitation des actes qu’elle verra accomplir par ses pareils, ainsi que le prétend la doctrine plus parfaite de Herbert Spencer, cela implique peu pour le sujet que nous traitons. La question ne concerne que l’évolution spirituelle. Si nous rejetons l’hypothèse comme non scientifique ou non démontrée, l’aspect physique de l’évolution s’écroulera également avec elle, puisque l’un est aussi peu prouvé que l’autre, et que l’intuition spirituelle de l’homme n’est pas autorisée à les emboîter, sous prétexte qu’elle « n’est pas philosophique ». Ainsi, bon gré mal gré, nous retombons dans la vieille querelle du Symposiaque de Plutarque (248b), pour savoir lequel de l’oiseau ou de l’œuf fit le premier son apparition.
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