Blavatsky – Isis Dévoilée – Volume 1 – Chapitre XII – « L’ABIME INFRANCHISSABLE »
Jamais vous n’entendrez les défenseurs vraiment philosophiques de la doctrine d’Uniformité parler des impossibilités dans la Nature. Ils ne disent jamais, comme on les en accuse constamment, qu’il est impossible au Constructeur de l’univers de modifier Son travail… [Aucune théorie ne les déconcerte (le clergé anglais)]… Que la théorie la plus dure leur soit présentée, pourvu qu’elle soit formulée en un langage de bon ton, et ils la regarderont en face.
TYNDALL, Fragments of Science (éd. 1872), pp. 156, 157, 162.
Le monde doit avoir une religion d’une espèce quelconque, alors même qu’il devrait, pour l’avoir, se lancer dans cette prostitution intellectuelle, nommée spiritisme.
TYNDALL.
« But first on Earth as vampire sent
Thy corpse shall from its tomb be rent…
Then ghastly haunt thy native place
And suck the blood of all thy race. »
Lord BYRON, Giaour (234).
Nous approchons maintenant de l’enceinte sacrée de ce dieu Janus – le moléculaire Tyndall. Entrons-y pieds nus. En franchissant le portique sacro-saint du temple du savoir, nous approchons de l’éblouissant soleil du système Huxleyocentrique. Baissons les yeux, si nous ne voulons être aveuglés.
Nous avons discuté les diverses matières contenues dans ce livre avec toute la modération possible, en présence de l’attitude gardée pendant des siècles par le monde scientifique et théologique, vis-à-vis de ceux qui lui ont légué les notions sur lesquelles reposent toutes les connaissances qu’il possède actuellement. Lorsque nous nous tenons à l’écart, et que, simples spectateurs, nous constatons combien les anciens savaient, et combien les modernes croient savoir, nous sommes stupéfaits que la déloyauté de nos savants contemporains puisse passer inaperçue.
Chaque jour apporte de nouvelles confessions des savants eux-mêmes, et de nouvelles critiques des observateurs profanes bien informés. À l’appui de ce que nous avançons nous lisons dans un quotidien le passage suivant :
« Il est curieux de noter les diverses opinions qui prévalent parmi les savants, au sujet de quelques-uns des phénomènes naturels les plus ordinaires. L’aurore (235), par exemple, en est un exemple frappant. Descartes la considérait comme un météore tombant des régions les plus élevées de l’atmosphère. Halley l’attribuait au magnétisme du globe terrestre, et John Dalton partageait cette opinion. Coats supposait que l’aurore provient de la fermentation d’une matière émanée de la terre. Marion prétendait qu’elle est la conséquence d’un contact de l’atmosphère brillante du soleil avec l’atmosphère de notre planète. Euler pensait que l’aurore provenait des vibrations de l’éther, au sein des particules de l’atmosphère terrestre. Canton et Franklin la considéraient comme un pur phénomène électrique, et Parrot y voyait l’effet de la combustion de carbure d’hydrogène sortant de terre, par la fermentation de substances végétales ; et, suivant lui, le bombardement des astres était la cause initiale de cette conflagration. De la Rive et Oerstedt soutenaient que c’est un phénomène électromagnétique, mais purement terrestre. Olmsted supposait qu’un certain corps nébuleux opérait sa révolution autour du soleil dans un laps de temps donné, et que lorsque ce corps arrivait dans le voisinage de la terre, une partie de ses matières gazeuses se mêlait à notre atmosphère, et que c’était là l’origine du phénomène de l’aurore ». Nous pourrions en dire autant de chaque branche de la science.
Il semblerait donc que les opinions des savants sont loin d’être unanimes, même en ce qui concerne les phénomènes naturels les plus ordinaires. Il n’y a pas d’expérimentateur ou de théologien qui, traitant des relations subtiles entre l’esprit et la matière, de leur genèse et de leur fin, ne trace un cercle magique, sur la surface duquel il inscrit : terrain interdit. Là où la foi permet à un prêtre d’aller, il va ; car, comme le dit Tyndall, « l’élément positif, c’est-à-dire l’amour de la vérité ne lui fait pas défaut ; mais l’élément négatif, la crainte de l’erreur l’emporte ». Le malheur est que leur foi dogmatique alourdit le pied léger de leur intellect, comme la chaîne et le boulet alourdissent les jambes du forçat.
Quant au progrès des Savants, leurs connaissances elles-mêmes sont paralysées par ces deux causes : 1° L’incapacité constitutionnelle de comprendre le côté spirituel de la nature, et 2° leur crainte de l’opinion publique. Personne ne leur a adressé une plus cruelle parole que le professeur Tyndall, lorsqu’il dit : « En fait, ce n’est pas parmi le clergé, mais bien dans les rangs de la science, que l’on trouve aujourd’hui les plus grands poltrons (236) ». S’il existait le moindre doute sur la justesse de cette dégradante épithète, il serait levé par la conduite du professeur Tyndall lui-même ; car, dans son discours de Belfast, en qualité de Président de la British Association non seulement il déclare discerner dans la matière « la promesse et la potentialité de toute forme et de toute qualité de vie », mais il dépeint la Science comme « enlevant à la théologie le domaine tout entier de la théorie cosmologique (237) ». Voyant ensuite cette opinion accueillie défavorablement par le public, il publia une édition revue de son discours, dans laquelle il modifie son expression, en substituant aux mots : « toute forme et toute qualité de vie », ceux-ci : « toute vie terrestre ». C’est agir plus qu’en poltron, car c’est abjurer ignominieusement les principes qu’il a professés. À l’époque de la réunion de Belfast, M. Tyndall avait deux violentes aversions, la Théologie et le Spiritisme. Sa manière de voir sur la première a déjà été indiquée ; quant au second il l’appelle « une croyance dégradante ». Lorsqu’il est pris à partie par l’Eglise pour son prétendu athéisme, il s’empresse de repousser l’imputation, et d’implorer son pardon ; mais comme ses « centres nerveux » agités et ses « molécules cérébrales » ont besoin de reprendre leur équilibre en employant leur force dans un autre sens, il se retourne contre les spirites impuissants, parce que pusillanimes, et, dans ses Fragments of Science, il insulte leur croyance en ces termes : « Le monde veut avoir une religion quelconque, même s’il faut, pour cela, recourir à la prostitution intellectuelle du spiritisme ». Quelle monstrueuse anomalie que des millions de personnes intelligentes se laissent ainsi rabaisser par un prince de la science, qui, lui-même nous dit que « ce qu’il faut combattre, dans la science et en dehors d’elle, c’est le dogmatisme » !
Nous ne voulons pas perdre notre temps à discuter la valeur étymologique de cette épithète ; mais tout en exprimant l’espoir que la science ne l’adoptera pas à l’avenir sous le titre de Tyndallisme, nous attirons seulement l’attention de ce bienveillant personnage sur un de ses traits caractéristiques. Un de nos plus intelligents, honorables et érudits spirites, homme d’un grand renom (238), a fait ressortir « ses coquetteries » (de Tyndall) simultanées avec des opinions opposées ». Si donc nous devons accepter l’épithète de M. Tyndall avec toute sa brutalité nous dirons qu’elle s’applique moins aux spirites, qui restent fidèles à leur foi, qu’au savant athée qui quitte les amoureuses accolades du matérialisme pour se jeter dans les bras d’un théisme dédaigné, uniquement parce qu’il y trouve son profit.
Nous avons vu comment Magendie avoue franchement l’ignorance des physiologistes en ce qui concerne quelques-uns des problèmes les plus importants de la vie, et comment le Dr Fournie se trouve d’accord avec lui. Tyndall reconnaît lui-même que l’hypothèse de l’évolution ne résout pas et n’a pas la prétention de résoudre le mystère final.
Nous avons aussi porté toute l’attention dont nous sommes capables à la fameuse conférence du professeur Huxley, On the Physical Basis of Life, de sorte que ce que nous dirons dans ce volume sur les tendances de la pensée scientifique moderne ne donnera lieu à aucune équivoque. En serrant sa théorie le plus près possible, elle peut se formuler comme suit : Toutes choses ont été créées à partir de la matière cosmique ; les formes dissemblables résultent des différentes permutations et combinaisons de cette matière ; la matière « a dévoré l’esprit », et, par conséquent l’esprit n’existe pas ; la pensée est une propriété de la matière ; les formes existantes meurent pour faire place à d’autres ; la dissimilitude dans l’organisme est due uniquement à la variété d’action chimique sur la même voie vitale, tout protoplasme étant identique.
En ce qui concerne la chimie et la microscopie, le système du professeur Huxley peut être irréprochable, et la sensation profonde produite dans le monde par son énonciation s’explique facilement. Mais son défaut consiste en ce que le fil de sa logique ne commence nulle part et se termine dans le vide. Il a fait le meilleur usage possible des matériaux disponibles. Etant donné un univers rempli de molécules, douées de force active, et contenant en elles-mêmes le principe de Vie, tout le reste est aisé ; une série de forces inhérentes à ces molécules les poussent à s’agréger pour former des mondes, et une autre série les fait évoluer et prendre les diverses formes de l’organisme de la plante et de l’animal. Mais qui est-ce qui a donné la première impulsion à ces molécules et qui les a douées de cette mystérieuse faculté de vie ? Qu’est cette propriété occulte qui est la cause que les protoplasmes de l’homme, de la bête, du reptile, du poisson, ou de la plante se différencient, et que chacun d’eux évolue dans son espèce, jamais dans une autre ? Et après que le corps physique a rendu ses parties constituantes à la terre et à l’air, « champignon ou chêne, ver ou homme », que devient la vie qui l’animait naguère ?
La loi d’évolution, si impérative dans son application à la méthode de la nature, depuis le moment où les molécules flottent dans l’espace jusqu’à celui où elles forment un cerveau humain, doit-elle être coupée court à ce moment et devenir inhabile à développer des entités plus parfaites en partant de cette « loi préexistante de la forme » ? M. Huxley est-il disposé à affirmer l’impossibilité pour l’homme d’atteindre, après la mort physique, à un état d’existence dans lequel il sera entouré de nouvelles formes de vie végétale et animale, etc., résultant de nouvelles combinaisons de la matière sublimée (239) ? Il reconnaît qu’il ne sait rien des phénomènes de gravitation, si ce n’est que, comme dans toute expérience humaine « les pierres dépourvues de soutien tombent à terre, il n’y a pas de raison pour croire que, dans les mêmes conditions, une pierre quelconque ne tombera pas à terre ». Mais il rejette entièrement toute tentative de changer cette probabilité en une nécessité et, de fait, il dit : « Je répudie complètement et j’anathématise l’intrus. Je connais les Faits, et je connais la Loi ; mais qu’est-ce que cette Nécessité, sinon une ombre vaine surgie de mon propre mental (240) ? » À cela il n’y a qu’une objection que voici : tout ce qui a lieu dans la nature résulte de la nécessité, et une loi, une fois en action, continue indéfiniment cette même action, jusqu’à ce qu’elle soit neutralisée par une loi contraire d’une puissance égale. Ainsi, il est naturel que la pierre tombe sur le sol, obéissant à une force, et il serait également naturel qu’elle ne tombât pas, ou qu’étant tombée elle se relevât en obéissant à une autre force également puissante, que M. Huxley connaisse cette dernière ou non. Il est naturel qu’une chaise reste sur le sol lorsqu’on l’y a placée, et il est tout aussi naturel qu’elle s’élève en l’air (ainsi que l’attestent des centaines de témoins dignes de foi) sans le contact visible d’une main mortelle. N’est-il pas du devoir de M. Huxley de s’assurer d’abord de la réalité du phénomène, et de trouver ainsi un nouveau nom scientifique pour la force qui le produit ?
« Je connais les Faits, dit M. Huxley, et je connais la Loi ». Mais par quels moyens est-il arrivé à connaître les Faits et la Loi ? À l’aide de ses propres sens, sans doute ; et ces serviteurs vigilants lui ont permis de découvrir assez de ce qu’il considère comme la vérité, pour édifier là-dessus un système qui, de son propre aveu, « paraît presque choquer le sens commun ». Si l’on doit accepter son témoignage, comme base pour une reconstruction générale de la croyance religieuse, alors qu’en définitive il n’a produit qu’une théorie, pourquoi donc les témoignages accumulés de millions de personnes sur les phénomènes qui sapent les bases de ce système ne seraient-ils pas dignes de la même respectueuse considération ? M. Huxley n’est nullement intéressé dans ces phénomènes, mais ces millions de témoins le sont ; et tandis qu’il digérait ses « protoplasmes de pain et de mouton », afin de récupérer des forces pour des envolées encore plus hardiment métaphysiques, ils ont reconnu l’écriture familière de ceux qu’ils avaient le plus aimés, tracée par des mains spirituelles, et ils ont discerné les simulacres vaporeux de ceux qui, ayant vécu sur la terre et étant passés par le changement de la mort, venaient donner un démenti à sa théorie favorite.
Tant que la science confessera que son domaine est restreint aux limites de ces changements de la matière, et que la chimie certifiera que la matière, en changeant sa forme « de l’état solide ou liquide à l’état gazeux », ne fait que passer de la condition visible à l’invisible ; et enfin qu’à travers toutes ces transformations, la même quantité de matière subsiste, elle n’a pas le droit de dogmatiser. Elle est incompétente pour dire oui ou non, et elle doit abandonner le terrain aux personnes douées de plus d’intuition que ses représentants.
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