Blavatsky – Isis Dévoilée – Volume 2 – Chapitre I – L'EGLISE OU EST-ELLE ?
Voici encore un argument comme preuve accessoire à ce que nous avançons. Dans quels pays les « miracles divins » ont-ils été les plus fréquents et les plus remarquables ? Ce fut sans contredit dans l’Espagne catholique et dans l’Italie Pontificale. Et lequel de ces deux pays a eu le plus accès à l’ancienne littérature ? L’Espagne était célèbre pour ses bibliothèques ; les Maures pour leurs profondes connaissances en alchimie et autres sciences. Le Vatican est le dépositaire d’une immense quantité de manuscrits anciens. Ils s’y accumulent depuis plus de 1.500 ans à la suite de procès sans nombre, où les livres et les manuscrits ont été arrachés aux victimes de l’Eglise et confisqués à son profit. Les catholiques diront que ces livres furent généralement livrés aux flammes ; que les ouvrages des célèbres sorciers et enchanteurs périrent avec leurs auteurs exécrés. Mais le Vatican, s’il pouvait parler, en donnerait une autre version. Il ne connaît que trop bien l’existence de certaines armoires et de certaines chambres dont l’accès n’est donné qu’à quelques rares privilégiés. Il sait également que l’entrée de ces cachettes secrètes est si bien dissimulée dans les sculptures des cadres et la profusion d’ornements des murs de la Bibliothèque que même certains Papes qui ont vécu et sont morts dans les enceintes du palais, n’en ont jamais soupçonné l’existence. Mais ces Papes ne furent ni Sylvestre II, ni Benoit IX, ni Jean XX, ni Gregoire VI et Gregoire_VII ; ce furent encore moins le célèbre Borgia, de toxicologique mémoire. Ce ne furent pas non plus les amis des fils de Loyola, qui ignorèrent l’existence de ce savoir caché.
Où trouverons-nous dans les annales de la Magie européenne, de plus habiles magiciens que dans les mystérieuses solitudes des cloîtres ? Albert le Grand, le célèbre évêque et magicien de Ratisbonne, n’a jamais été surpassé dans son art. Roger Bacon était un moine et Thomas d Aquin fut un des plus éminents élèves d’Albert le Grand. Trithemius (Tritenheim), abbé des Bénédictins de Sponheim, était le maître, l’ami et le confident de Cornélius Agrippa ; et tandis que les confédérations de Théosophes étaient largement répandues en Allemagne, où elles prirent naissance, s’aidant les unes les autres, et luttant pendant des années pour acquérir les connaissances ésotériques, quiconque parvenait à devenir le disciple favori de certains moines pouvait très bien se voir promptement initié à toutes les branches importantes de la connaissance occulte.
Tout cela fait partie de l’histoire et ne peut être nié. La Magie, sous tous ses aspects, était largement et ouvertement pratiquée par le clergé jusqu’à la Réforme. Et même celui auquel on donna jadis le nom de « Père de la Réformation », le célèbre John Reuchlin (33c), auteur du Monde Merveilleux et ami de Pic de la Mirandole, le maître et l’instructeur d’Erasme, de Luther et de Melanchton, était cabaliste et occultiste.
L’antique sortilegium ou divination au moyen des Sortes ou tirages au sort – pratique réprouvée aujourd’hui par le clergé comme une abomination, que le Stal. 10 Jac. taxait de félonie, et que le Stat. 12 Carol II plaçait hors la liste des pardons généraux, sous l’inculpation de sorcellerie (34) – était largement pratiqué par le clergé et les moines. Que dis-je, il était sanctionné par saint Augustin lui-même, qui ne « désapprouvait pas cette manière de connaître l’avenir, à la condition que ce ne fût pas pour des besoins séculiers. » Bien plus, il confesse l’avoir pratiquée lui-même (35).
Mais voilà ; le clergé lui donnait le nom de sortes sanctorum lorsque c’était lui qui le pratiquait ; tandis que le sortes proenestinæ, suivi du sortes Homericæ et du sortes Virgilianoe étaient du pur paganisme, le culte du Démon, lorsque d’autres qu’eux en faisaient usage.
Gregoire_de_Tours nous fait savoir que lorsque le clergé avait recours aux sortes, ils avaient l’habitude de placer la Bible sur l’autel, en priant le Seigneur de leur faire connaître Sa volonté et de leur dévoiler l’avenir dans un des versets du livre. Guibert de Nogent, dit que de son temps (vers le XIIème siècle), la coutume était, lorsqu’on consacrait un évêque, de consulter le sortes sanctorum, afin de connaître de cette manière le succès et le sort de l’épiscopat. D’un autre côté, on nous dit que les sortes sanctorum furent interdits par le Concile d’Agde en 506. Cela nous autorise à demander de quel côté l’infaillibilité de l’Eglise est-elle mise en question ? Est-ce lorsqu’elle interdit ce qui fut pratiqué par son plus grand patron saint Augustin, ou lorsque les Sortes furent ouvertement employés au XIIème siècle, par le clergé de l’Eglise dans les élections épiscopales ?
Ou bien, devons-nous croire que dans ces deux cas contradictoires, le Vatican a agi sous l’inspiration directe de l’Esprit de Dieu ? S’il existe un doute que ces pratiques qui prévalent encore plus ou moins aujourd’hui chez de strictes Protestants, avaient l’approbation de Gregoire_de_Tours, qu’ils lisent le passage suivant : « Lendastus, comte de Tours, qui voulait me nuire auprès de la reine Fredegonde, vint à Tours rempli de mauvaises intentions à mon égard ; je me réfugiai plein d’inquiétude dans mon oratoire où je pris le livre des Psaumes… Mon cœur bondit au-dedans de moi lorsque mes yeux tombèrent sur ce verset du Psaume soixante-dix-septième : « Il leur permit de continuer leur chemin en paix pendant que la mer engloutit leurs ennemis. » Par conséquent, le comte ne dit pas un mot contre moi ; et en quittant Tours le jour même, le bateau sur lequel il était monté chavira dans une tempête ; mais le comte étant bon nageur, en échappa. »
Le saint évêque confesse de la sorte qu’il avait pratiqué. Tout magnétiseur connaît le pouvoir de la volonté, lorsque le désir est fixé avec intensité sur un sujet donné. Que ce soit une coïncidence ou non, le verset en question lui suggéra sa vengeance par noyade. Comme il passa le reste de sa journée « plein d’inquiétude », possédé de cette pensée obséd_ante, le saint, peut-être inconsciemment, fixa sa volonté sur le sujet ; croyant voir alors le doigt de Dieu dans l’accident, il devient tout bonnement un sorcier exerçant sa volonté de magnétiseur, qui réagit sur la personne de son ennemi ; le comte s’en tira tout juste avec la vie sauve. Si Dieu avait décrété l’accident, le comte se serait certainement noyé ; car un simple bain n’aurait pu changer ses mauvaises intentions à l’égard de saint Grégoire (Gregoire_de_Tours), si sa volonté avait été nettement arrêtée.
Nous voyons encore fulminer des anathèmes contre cette loterie du sort, au Concile de Vannes, qui interdit « à tout ecclésiastique, sous peine d’excommunion, de pratiquer ce genre de divination, ou de chercher à connaître l’avenir, soit en consultant un livre ou un écrit quelconque ». La même prohibition est faite aux conciles d’Agde en 506, d’Orléans en 511, d’Auxerre en 578 et enfin au concile d’Ænham en 1110 ; ce dernier condamnait « tout sorcier, sorcière, devin qui auraient occasionné la mort par des pratiques magiques, ou qui diraient la bonne aventure au moyen de tirage au sort dans les livres sacrés » ; la plainte de tout le clergé réuni contre de Garlande, évêque d’Orléans, adressée au pape Alexandre III, termine ainsi : « Que vos mains apostoliques se chargent de force pour mettre à nu l’iniquité de cet homme, afin qu’il soit atteint par la malédiction prédite contre lui, le jour de sa consécration ; car, en ayant ouvert les Evangiles suivant la coutume, les premières paroles furent : et le jeune homme abandonnant entre leurs mains son vêtement de lin, s’enfuit de là tout nu (36). »
Pourquoi, alors, brûler les magiciens laïques, et ceux qui consultent les livres, si l’on canonise les ecclésiastiques ? Parce que les phénomènes du moyen âge de même que ceux d’aujourd’hui manifestés par des laïques, qu’ils soient le résultat de la science occulte ou se produisant spontanément, viennent renverser les prétentions des Eglises Catholiques et Protestantes aux miracles divins. À la suite de preuves réitérées et incontestables, il devint impossible à ces Eglises, de maintenir avec quelque chance de succès l’affirmation que les manifestations semblant miraculeuses, avec l’intervention directe de Dieu et de ses « bons anges », ne pouvaient être produites uniquement par ses ministres élus et ses saints. II était également impossible pour les Protestants, se plaçant sur le même terrain, d’affirmer que les miracles avaient pris fin avec l’époque apostolique. Car, qu’ils obéissent, aux mêmes lois naturelles ou non, les phénomènes modernes ont une parenté étroite avec ceux de la Bible. Les magnétiseurs et les guérisseurs de notre époque, entraient en concurrence directe et ouverte avec les apôtres. Le Zouave français Jacob (z) rivalisait avec le Prophète Elie, en rappelant à la vie des personnes qui paraissaient mortes ; et Alexis Didier, le somnambule, dont M. Wallace fait mention dans son ouvrage (37), par sa lucidité, faisait honte aux apôtres, aux prophètes et aux Sybilles de jadis. Depuis que la dernière sorcière périt sur le bûcher, la grande Révolution Française, préparée avec tant de soins par la ligue des sociétés secrètes et leurs habiles émissaires, avait envoyé son souffle à travers toute l’Europe, en jetant la terreur au sein de l’Eglise et de ses prêtres. Comme un ouragan dévastateur, elle balaya dans sa course les meilleurs alliés de l’Eglise, l’aristocratie Catholique Romaine. Dès ce moment le droit de l’opinion individuelle se trouva établi sur une base solide. Le monde fut délivré de la tyrannie ecclésiastique en frayant un chemin pour l’entrée du Grand Napoleon, qui infligea le coup mortel à l’Inquisition. Ce grand abattoir de l’Eglise Chrétienne – où elle immola, au nom de l’Agneau, toutes les brebis qu’arbitrairement elle déclarait galeuses – tomba en ruines et elle se vit laissée à ses propres responsabilités et ressources.
Tant que l’apparition du phénomène ne fut que sporadique, l’Eglise s’est toujours crue assez puissante pour en réprimer les conséquences. La superstition et la croyance au Diable étaient aussi fortes que jamais, et la science n’avait pas encore osé mesurer publiquement ses forces contre celles de la Religion surnaturelle. Mais entre-temps, l’ennemi avait lentement, mais sûrement, gagné du terrain, et, tout d’un coup la guerre éclata avec une violence inattendue. Les « Miracles » s’opérèrent au grand jour, et de leurs cachettes mystiques, ils passèrent dans le domaine des lois naturelles, où la main profane de la science était toute préparée pour arracher le masque sacerdotal. Néanmoins l’Eglise tint bon pendant quelque temps, et maîtrisa la puissance envahissante avec l’aide de la crainte superstitieuse. Mais, lorsque, coup sur coup, apparurent des magnétiseurs et des somnambules qui reproduisaient les phénomènes extatiques, physiques et mentaux, que jusqu’alors on croyait être le privilège des saints ; lorsque la frénésie des tables tournantes envahit la France et d’autres pays ; lorsque la psychographie – supposée spirituelle – de simple objet de curiosité se transforma en un intérêt discontinu pour déferler en mysticisme religieux ; lorsque les échos éveillés par les premiers coups frappés à Rochester, traversèrent l’océan, et furent répercutés dans toutes les parties du monde, alors, et alors seulement, l’Eglise de Rome eut le sentiment du danger qui la menaçait. Les cercles spirites et les chambres de séances des magnétiseurs retentirent des merveilles qui y furent présentées ; les malades étaient guéris, les aveugles recouvraient la vue, les infirmes se mirent à marcher et les sourds à entendre. J. R. Newton en Amérique et Du Potet en France guérissaient les malades sans prétendre à aucune intervention divine. La grande découverte de Mesmer, qui révèle au chercheur sérieux le mécanisme de la nature, maîtrisa, comme par enchantement, les corps organiques et inorganiques.
Mais ce n’était pas le pire. Une calamité bien plus sérieuse s’abattit sur l’Eglise dans l’évocation d’une multitude « d’esprits » des mondes supérieurs et inférieurs, et leur conversation, de même que leur attitude, vinrent donner le démenti le plus formel aux dogmes de l’Eglise les plus sacrés et les plus profitables. Ces « esprits » prétendaient être les mêmes entités, à l’état désincarné, des pères, mères, fils et filles, amis et connaissances de ceux qui assistaient à ces étranges phénomènes. Le Diable semblait avoir perdu son existence objective, et ce coup sapa les fondations mêmes sur lesquelles reposait le siège de Saint-Pierre() (38c1)(38c2)(38c3)(38c4). Pas un seul esprit, à part les entités espiègles de la Planchette, ne voulut reconnaître une parenté, même éloignée avec sa majesté satanique, ou lui faire crédit d’un seul pouce de royauté. Le clergé sentait son prestige diminuer de jour en jour, puisque le peuple secouait impatiemment au grand jour de la vérité, les sombres voiles qui lui avaient obscurci la vue pendant tant de siècles. Puis, finalement, la fortune qui les avait assistés jusqu’alors, dans leur longue lutte entre la théologie et la science, passa au camp adverse. L’aide que celui-ci apporta à l’étude du côté occulte de la nature fut aussi précieuse que bienvenue, et la science inconsciemment élargit le sentier jadis si étroit des phénomènes, en une spacieuse avenue. Si ce conflit ne s’était terminé juste à temps, il est probable que nous aurions vu se renouveler sur une échelle réduite les scènes scandaleuses de la sorcellerie de Salem et des nonnes de Loudun. De toutes façons, le clergé était désormais maté.
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