Blavatsky – Isis Dévoilée – Volume 1 – Introduction – DEVANT LE VOILE
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Qui a étudié Pythagore et ses spéculations sur la Monade, laquelle après avoir émané la Duade, se retire dans le silence et les ténèbres et crée ainsi la Triade, comprendra d’où venait la philosophie du grand Sage de Samos, et, après lui, celle de Socrate et de Platon.
Speusippe paraît avoir enseigné que l’âme psychique ou thumétique était immortelle, de même que l’esprit ou âme rationnelle ; nous exposerons plus loin ses raisons. De même que Philoleus et Aristote dans leurs investigations sur l’âme, il fait un élément de l’éther ; de sorte qu’il y avait cinq éléments principaux pour correspondre aux cinq figures régulières de géométrie. Cela devint aussi une des doctrines de l’école d’Alexandrie (13). Et, de fait, il y eut beaucoup de choses dans les doctrines des Philalèthes qu’on ne rencontre pas dans les ouvrages des anciens Platoniciens, mais qui furent, sans doute, enseignées en substance par le philosophe lui-même, mais qui, par suite de sa réticence habituelle, ne furent pas couchées par écrit, étant trop occultes pour être publiées ouvertement. Speusippe, et Xenocrate après lui, tenaient comme leur grand maître, que l’anima mundi, ou âme mondiale n’était pas la Divinité, mais une manifestation. Ces philosophes n’ont jamais conçu l’Un comme une nature animée (14). L’Un originel n’existait pas comme nous concevons ce terme. Ce n’est que lorsqu’il s’unit au multiple – existence émanée (la monade et la duade) qu’un être fut formé. Le τίμιον vénéré – le quelque chose manifesté – demeure dans le centre comme dans la circonférence, mais ce n’est que la réflexion de la Divinité – l’Âme Mondiale (15). Dans cette doctrine, nous trouvons l’esprit du Bouddhisme ésotérique.
Une Idée humaine de Dieu est la lumière aveuglante que l’homme voit reflétée dans le miroir concave de son âme, et cependant ce n’est pas véritablement Dieu, mais seulement son reflet. Sa gloire est là, mais c’est la lumière de son propre Esprit que l’homme voit, et c’est tout ce qu’il supporte de regarder. Plus le miroir est clair, plus l’image divine resplendira. Toutefois, le monde extérieur ne peut s’y montrer en même temps. Chez le Yogi extatique, chez le Voyant illuminé, l’esprit brillera comme le soleil de midi ; mais l’éclat disparaît pour la victime avilie par l’attraction terrestre, car le miroir a été terni par les taches de matière. De tels hommes renient leur Dieu, et priveraient aussi, en même temps, volontiers, l’humanité de son âme.
PAS DE DIEU, PAS D’ÂME ? Quelle angoissante et destructrice pensée ! Cauchemar affolant d’un dément – Athée présentant à sa vue enfiévrée une succession ininterrompue et hideuse d’étincelles de matière cosmique créées par personne ; surgissant d’elles-mêmes, existant par elles-mêmes, se développant elles-mêmes ; ce Soi, non Soi, car il n’est rien et personne, dérivant en ne venant de nulle part ; aucune Cause ne le pousse, puisqu’il n’en existe aucune, et qu’il ne se rue nulle part. Et tout cela dans un cercle d’Éternité, aveugle, inerte et – SANS CAUSE. En comparaison de cette notion, qu’est la conception erronée du Nirvana Bouddhique elle-même ! Le Nirvana est précédé de transformations et de métempsychoses spirituelles sans nombre, pendant lesquelles l’entité ne perd pas une seule seconde le sentiment de sa propre individualité, et qui dureront peut-être pendant des millions de siècles avant d’atteindre le NÉANT Final.
Bien que d’aucuns aient considéré Speusippe comme inférieur à Aristote, le monde lui est redevable de la définition et de l’explication de beaucoup de choses que Platon a laissées obscures dans sa doctrine du Sensible et de l’Idéal. Sa maxime était : « L’Immatériel est connu au moyen de la pensée scientifique, le Matériel au moyen de la perception scientifique (16) ».
Xenocrate a commenté beaucoup de théories et enseignements oraux de son maître. Lui aussi tenait en très haute estime la doctrine de Pythagore, son système de nombres et sa mathématique. Ne reconnaissant que trois degrés de la reconnaissance, la Pensée, la Perception et l’Envisagement (ou connaissance par l’Intuition), il enseignait que la première avait affaire à tout ce qui est au-delà du ciel ; la Perception aux choses du ciel ; et l’Intuition au Ciel lui-même.
Nous retrouvons ces mêmes théories, et presque dans le même langage, dans le Manava-Dharma-Sastra, à propos de la création de l’homme : « Il (Le Suprême) prit de sa propre essence le souffle immortel qui ne périt pas dans l’être, et il donna à cette âme de l’être le guide souverain d’Ahankara (la conscience de l’égo). Il donna alors à cette âme de l’être (l’homme) l’intellect formé par les trois qualités, et les cinq organes de la perception extérieure. »
Ces trois qualités sont l’Intelligence, la Conscience et la Volonté ; correspondant à la Pensée, la Perception et l’Envisagement de Xenocrate. II développa, plus que Speusippe, la relation entre les nombres et les Idées, et il s’éleva au-dessus de Platon dans sa définition de la doctrine des Magnitudes Indivisibles. Les ramenant à l’idéal de leurs éléments primaires, il démontra que toute figure, toute forme, naît de la ligne indivisible la plus ténue. Il est évident que Xenocrate entretenait les mêmes idées que Platon au sujet de l’âme humaine (supposée être un nombre), bien qu’Aristote l’ait contredit, de même que tous les autres enseignements de ce philosophe (17). C’est une preuve concluante que beaucoup des doctrines de Platon furent données oralement, même s’il était prouvé que Xenocrate, et non Platon, fut le premier à enseigner la théorie des Magnitudes indivisibles. Il fait procéder l’Âme de la première Duade, et l’appelle un nombre mû par lui-même (18). Theophraste fait remarquer qu’il envisageait et éliminait cette théorie de l’Âme mieux qu’aucun autre Platonicien. Il échafauda sur elle la doctrine cosmologique et démontra qu’il existait de toute nécessité, dans chaque recoin de l’espace universel, une série successive et progressive d’êtres animés et pensants, bien que spirituels (19). Selon lui, l’Âme Humaine est un composé des propriétés les plus spirituelles de la Monade et de la Duade, possédant les principes les plus élevés des deux. Si, comme Platon et Prodicus, il parle des Éléments comme de Puissances Divines, en les appelant des dieux, ni lui, ni les autres n’y mettaient la moindre idée anthropomorphe. Krische prétend qu’il ne leur donne le nom de dieux que pour éviter de confondre ces pouvoirs élémentaires avec les doemons du monde inférieur (20) (les Esprits Élémentaires). Puisque l’Âme du Monde interpénètre le Cosmos tout entier, les animaux eux-mêmes doivent aussi avoir quelque chose de divin (21). Cette doctrine est aussi celle des Bouddhistes et des Hermétistes, et Manou concède même aux plantes et au plus petit brin d’herbe, une âme vivante.
Suivant cette théorie, les dæmons sont des êtres intermédiaires entre la perfection divine et la corruption humaine (22) ; il les divise en deux classes, qui, elles-mêmes, se subdivisent en beaucoup d’autres. Mais il dit expressément que l’âme individuelle, ou personnelle, est le principal dæmon gardien de chaque homme et qu’aucun dæmon n’a plus de puissance sur nous que le nôtre propre. Ainsi le Dæmon de Socrate est le dieu ou l’Entité Divine qui l’inspira pendant toute sa vie. Il dépend de l’homme lui-même d’ouvrir ou de fermer ses perceptions à la voix Divine. De même que Speusippe, il attribuait l’immortalité au ψuγη, le corps psychique, ou âme irrationnelle. Toutefois quelques philosophes Hermétistes ont enseigné que l’âme n’a une existence continue, séparée, qu’autant qu’elle conserve des particules terrestres ou matérielles, dans son passage à travers les sphères ; et qu’après purification absolue, celles-ci sont annihilées, et seule la quintessence de l’âme se fond dans l’esprit divin (le Rationnel) ; les deux ne font dès lors plus qu’un.
Zeller nous dit que Xenocrate défendait de manger la chair des animaux, non parce qu’il voyait dans les animaux quelque parenté avec l’homme, puisqu’il leur attribuait une faible conscience divine, mais, « pour la raison opposée, de peur que l’irrationalité des âmes animales n’obtienne par cela même une certaine influence sur nous (23) ». Nous croyons toutefois que c’était plutôt parce que, de même que Pythagore, il avait eu pour maîtres et pour modèles les sages hindous. Ciceron nous montre Xenocrate méprisant tout, sauf la vertu la plus élevée (24) ; et il décrit la sévère austérité sans tache de son caractère (25). « Notre but est de nous libérer de la sujétion de l’existence sensorielle, de vaincre les éléments Titanesques de notre nature terrestre, au moyen de la nature Divine. » Zeller lui fait dire (26) : « Même dans les aspirations secrètes de nos cœurs, la pureté est le devoir le plus grand, et, seules, la philosophie et l’initiation aux Mystères nous aident à atteindre ce but. »
Crantor, autre philosophe qui faisait partie des premiers temps de l’académie de Platon, concevait l’âme humaine comme formée de la substance primaire de toute chose, la Monade ou l’Un et de la Duade ou le Deux. Plutarque s’étend longuement sur ce philosophe, lequel, comme son maître, croyait que les âmes étaient réparties dans les corps terrestres comme punition et exil.
Bien que certains critiques ne croient pas qu’Heraclite ait adhéré strictement à la philosophie primitive de Platon (27), il professait la même morale. Zeller nous le montre enseignant, ainsi que Hicetas et Ecphantus, la doctrine Pythagoricienne de la rotation diurne de la terre, et l’immobilité des étoiles fixes, mais il ajoute qu’il ignorait la révolution annuelle de la terre autour du soleil, et le système héliocentrique (28). Mais il y a tout lieu de croire que ce système était enseigné dans les Mystères, et que Socrate mourut pour athéisme, c’est-à-dire pour avoir divulgué cette connaissance sacrée. Heraclite adoptait pleinement les notions de Pythagore et de Platon, sur l’âme humaine, ses facultés et ses propriétés. Il la décrit comme une essence lumineuse et éminemment éthérée. Il affirme que l’âme habite la voie lactée avant de descendre « dans la génération », ou existence sublunaire. Ses dæmons, ou esprits, sont des corps aériens et vaporeux.
La doctrine des nombres de Pythagore, en relation avec les choses créées, est clairement écrite dans l’Epinomis. Son auteur, en véritable Platonicien, affirme que la sagesse ne s’obtient que par une étude approfondie de la nature occulte de la création ; seule, elle nous assure une existence de félicité après la mort. Cet ouvrage spécule grandement sur l’immortalité de l’âme, mais son auteur ajoute que nous ne pouvons arriver à cette connaissance que par une compréhension parfaite des nombres ; car celui qui ne peut distinguer une ligne droite d’une courbe, n’aura jamais assez de sagesse pour entreprendre la démonstration mathématique de l’invisible, c’est-à-dire que nous devons nous assurer de l’existence objective de notre âme (le corps astral) avant d’apprendre que nous possédons un esprit divin et immortel. Jamblique dit la même chose, ajoutant, toutefois, que c’est un secret appartenant à la plus haute initiation. Le Pouvoir Divin, dit-il, éprouve de la répugnance pour ceux qui « rendent manifeste la nature de l’icostagonus », c’est-à-dire ceux qui enseignent le moyen d’inscrire le dodécaèdre dans la sphère (29).
L’idée que les « nombres » possédant la plus grande vertu, produisent toujours le bien et jamais le mal, a rapport à la justice, à l’égalité de caractère, et à tout ce qui est harmonieux. En disant que chaque astre est une âme individuelle, l’auteur veut dire ce que les initiés Hindous et les Hermétistes enseignaient avant lui, c’est-à-dire que chaque astre est une planète indépendante, qui, comme notre terre, possède une âme propre, chaque atome de matière étant imprégné du flux divin de l’âme du monde. Elle respire et elle vit ; elle sent et elle souffre de même qu’elle jouit de la vie à sa manière. Quel est le naturaliste qui est préparé à le nier, preuves en mains ? Nous devons donc considérer les corps célestes comme les images de dieux ; participant aux pouvoirs divins dans leur substance ; et bien que n’étant pas immortels dans leur âme individuelle, leur action dans l’économie de l’univers mérite les honneurs divins, comme ceux qu’on rend aux dieux mineurs. L’idée est claire, et il faut vraiment être mal intentionné pour la dénaturer. Si l’auteur de l’Epinomis place ces dieux ignés au-dessus des animaux, des plantes, et même de l’humanité, lesquels selon lui, étant tous des créatures terrestres, sont classés plus bas, qui peut prouver qu’il a tout à fait tort ? Il faut approfondir la métaphysique abstraite des anciennes philosophies, pour comprendre que les diverses incorporations de leurs conceptions, sont fondées, après tout, sur une compréhension identique de la nature de la Cause Première, de ses attributs et de sa méthode.
En outre, lorsque l’auteur de l’Epinomis place entre ces dieux les plus hauts et les plus bas (les âmes incarnées) trois classes de dæmons peuplant l’univers d’êtres invisibles, il est plus rationnel que nos savants modernes, qui ouvrent entre ces deux extrêmes un vaste hiatus, terrain de jeu de forces aveugles. De ces trois classes, les deux premières sont invisibles ; leurs corps sont éther pur et feu (esprits planétaires) ; les daimons de la troisième classe ont des corps vaporeux ; ils sont généralement invisibles, mais se rendent parfois concrets et deviennent visibles pendant quelques instants. Ce sont les esprits terrestres ou nos âmes astrales.
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