Hermès à Ammon : De l’Âme

  1. Hermès : L’âme est un être incorporel qui, même lorsqu’elle est dans le corps, ne perd rien de son essence propre. Car en vertu de son être même, elle est en perpétuel mouvement. Elle se meut elle-même par les activités de la pensée : elle n’est mue, ni dans quelque chose, ni par rapport à quelque chose, ni pour quelque chose. Car avant que les forces n’entrent en activité, elle « est », et ce qui précède n’a pas besoin de ce qui vient.
  2. « Dans quelque chose » s’applique au lieu, au temps, au mouvement naturel de la croissance ; « par rapport à quelque chose » a trait à l’harmonie, à l’aspect particulier, à la forme ; « pour quelque chose » se rapporte au corps.
  3. Car le lieu, le temps, le mouvement naturel de la croissance existent pour les besoins du corps. Une parenté originelle unit entre elles ces notions. Car il est pour le moins vrai : Qu’un corps a besoin d’un lieu (aucun corps ne peut s’édifier sans lieu, sans espace) ; qu’il est soumis à un changement naturel (il n’est aucun changement possible hors du temps et sans mouvement naturel) ; et enfin qu’aucun corps ne peut se former sans harmonie.
  4. Espace, lieu existent donc pour les besoins du corps : car, puisque les changements du corps s’effectuent dans l’espace, ce dernier prévient la destruction de l’être qui change. Par le changement, le corps passe d’un état à l’autre. Il est alors privé de l’état d’être précédent, tout en restant un corps composé. Lorsqu’il est changé en quelque chose d’autre, il en possède l’état d’être. Ainsi le corps demeure un corps, mais l’état sans lequel il se trouve n’est pas durable. Le corps ne fait donc que changer d’état.
  5. Lieu, espace sont donc incorporels ; de même le temps et le mouvement naturel.
  6. Chacun d’eux a sa nature propre. Le propre du lieu est le pouvoir de contenir en soi ; Le propre du temps est d’annuler ou d’additionner ; Le propre de la nature est le mouvement ; Le propre de l’harmonie est la sympathie ; Le propre du corps est le changement ; Le propre de l’Âme est de pénétrer son être véritable par la pensée.
  7. Ce qui est mû, l’est par la force motrice de l’Univers. Car la nature de l’Univers lui donne deux mouvements : l’un en raison de sa propre puissance, l’autre par son pouvoir d’action. Le premier pénètre le monde et en maintient la cohésion interne ; le second provoque son expansion tout en le contenant extérieurement. Ces deux mouvements s’effectuent toujours ensemble en tout.
  8. La nature de l’univers fait venir toutes choses à l’existence et leur confère le pouvoir de croître ; d’un coté en leur faisant semer leurs propres semences, de l’autre en leur procurant une matière en mouvement. Ce mouvement échauffe la matière, qui devient feu et eau : le feu, plein de puissance et de force ; l’eau, passive. Le feu, hostile à l’eau, en assèche une partie. Et c’est ainsi que se forma la terre qui flotte sur l’eau. L’assèchement continu de l’eau autour de la terre, libéra la vapeur hors des trois éléments : eau, terre et feu, et c’est ainsi qu’apparut l’air.
  9. Ces éléments se combinèrent selon la loi d’Harmonie : le chaud avec le froid, le sec avec l’humide. De cette rencontre de tous les éléments naquit un souffle de vie et une semence correspondant au souffle de vie qui l’enveloppait. Quand ce dernier descend dans la matrice, il ne reste pas inactif dans la semence. Il la transforme, ce qui la fait croître et prendre de l’extension. Au cours de cette extension, tout se passe comme si la semence attirait à elle une forme extérieure et se façonnait en conformité. Cette forme sert à son tour de véhicule à la forme intérieure. C’est ainsi que chaque chose reçoit un aspect qui lui est propre.
  10. Comme le souffle de vie n’avait pas reçu dans la matrice d’impulsion vitale, mais simplement une impulsion de croissance naturelle, il fit naître aussi, de façon harmonieuse, une impulsion vitale afin qu’y fût reçue la vie pensante indivisible et immuable, laquelle ne perd jamais son immuabilité.
  11. C’est ainsi que, conformément aux nombres, ce qui est dans la matrice est conduit à naître, grâce au processus de la naissance, et fait paraître à l’extérieur ce qui devait naître. Et l’âme la plus proche s’y relie, non pas conformément à son propre caractère, mais selon les décrets du Destin. Car, par nature, l’âme ne désire aucunement demeurer dans le corps.
  12. C’est uniquement par obéissance au Destin que l’âme confère à l’être qui vient à naître le mouvement de la pensée et la matière mentale de la vie intérieure : car l’âme pénètre le souffle de vie et s’y agite en éveillant la vie.
  13. L’âme est un être incorporel ; si elle avait un corps, elle ne pourrait pas se maintenir elle-même. Tout corps a en effet besoin d’une existence : il a besoin de la vie qui a pour fondement l’Ordre.
  14. Tout ce qui naît est aussi soumis au changement. Car tout ce qui naît a une certaine extension et croît. Quand une chose naît, elle croît ; or toute croissance passe à nouveau par une décroissance, une diminution ; puis vient la dissolution, la désagrégation.
  15. Ce qui naît vit et, pour avoir part à la forme vitale, est relié à l’existence de l’âme. Mais la cause de l’existence, pour d’autres raisons, existe déjà antérieurement.
  16. J’entends par avoir une existence : être doté de raison et avoir part à la vie pensante : c’est l’âme qui confère la vie pensante.
  17. On qualifie ce qui naît d’être vivant à cause de la vie ; de raisonnable à cause du pouvoir de penser ; de mortel à cause du corps. L’âme est donc sans corps car elle conserve sa force sans défaillance. Mais comment parler d’être vivant s’il n’y a pas de principe conférant la vie ? On pourrait encore moins parler d’être raisonnable sans l’existence d’une nature pensante conférant la vie pensante.
  18. Du fait que le corps est composé, la pensée ne parvient pas à l’harmonie chez tous les hommes. Car si le corps composé connaît un excédent de chaleur, l’homme devient comme aérien, excité ; s’il y a excédent de froid, il s’alourdit et s’engourdit. C’est la nature qui ordonne la composition du corps au nom de l’harmonie.
  19. Il y a trois sortes d’harmonie : selon la chaleur, selon le froid, et selon le tempéré. La nature ordonne en accord avec l’astre qui domine dans la constellation des étoiles. Et l’âme dotée d’un corps, par décret du Destin, l’accepte et confère la vie à cet ouvrage de la nature.
  20. La nature fait donc aller l’harmonie du corps avec la position des astres ; elle combine les éléments distincts conformément à l’harmonie des astres, afin qu’il y ait concordance entre tout. Car tel est le but de l’harmonie des astres : tout accorder aux ordonnances du Destin.
  21. L’âme est donc un être parfait en soi, qui s’est choisi, à l’origine, une vie conforme à la Destinée et s’est attiré une forme constituée de force vitale et de désir bouillonnant.
  22. La force vitale est au service de l’âme en tant que matériau. Quand cette force vitale a engendré un état d’être conforme à l’image-pensée de l’âme, elle est pleine d’énergie et ne se laisse pas dominer par l’apathie. Le désir aussi se présente comme un matériau. Lorsqu’il a généré un état d’être en accord avec les idées de l’âme, il devient modéré et ne cède pas à la soif des jouissances. Car le pouvoir raisonnable de l’âme comble l’insatisfaction du désir.
  23. Donc, quand la force vitale et le désir collaborent, qu’ils ont formé un état d’être équilibré, et qu’ils s’orientent sans cesse sur la raison de l’âme, ils créent une juste disposition intérieure ; car l’état d’être parfaitement équilibré qu’ils créent, réfrène l’excédent de force vitale et comble par ailleurs l’insatisfaction du désir.
  24. Ce qui le guide alors, c’est le pouvoir du penser qui, s’appartenant à lui-même dans sa circonspection, a pouvoir sur sa propre raison.
  25. L’être de l’âme gouverne et dirige en souverain, en guide ; la raison qui l’habite dirige en conseillère.
  26. La circonspection de l’âme est donc cette connaissance des pensées qui confère à ce qui est dépourvu de raison et de compréhension un soupçon de pouvoir raisonnable, infime et insignifiant en comparaison de ce pouvoir, mais néanmoins raisonnable en regard du déraisonnable, comme l’écho par rapport à la voix, ou la lueur de la lune par rapport au soleil.
  27. Une certaine réflexion raisonnable crée donc l’harmonie entre la force vitale et le désir, qui se maintiennent l’un l’autre en équilibre et attirent à eux un courant de pensée raisonnable doté d’un mouvement circulaire sans fin.
  28. Toute âme est immortelle et toujours en mouvement. Nous avons déjà dit, en effet, que les mouvements procèdent soit des forces soit des corps.
  29. Nous disons de plus que l’âme émane d’une autre essence que la matière, car elle est incorporelle, de même de ce dont elle provient : car tout ce qui vient à l’existence naît obligatoirement de quelque chose d’autre.
  30. Tous les êtres qui naissent et sont par la suite soumis à la destruction, possèdent nécessairement deux mouvements : à savoir le mouvement de l’âme qui les meut, et le mouvement du corps qui les fait grandir et décroître puis se dissoudre par désagrégation. C’est ainsi que je décris le mouvement des corps mortels.
  31. Or l’âme est toujours en mouvement ; elle existe elle-même par un mouvement continu et transmet un mouvement aux autres choses. Vue ainsi, toute âme est immortelle puisque c’est l’activité de sa nature propre qui la tient en mouvement.
  32. Il y a des âmes divines, des âmes humaines et des âmes dénuées de raison. L’âme divine est la force active de son corps divin. Elle se meut dans ce corps et y engendre ainsi le mouvement.
  33. Lorsque l’âme se libère des êtres mortels, ainsi délivrée de ce qui ne répondait pas en elle à la raison, elle entre dans le corps divin à l’intérieur duquel, dans un mouvement incessant, elle est emportée par l’Univers.
  34. L’âme humaine a aussi quelque chose de divin, mais elle est de plus liée à des aspects déraisonnables, le désir et la force vitale. Sans doute, ces aspects sont-ils immortels, pour autant que ce soient des forces actives, mais ce sont des forces du corps mortel et de ce fait très éloignées des parties divines de l’âme qui demeurent dans le corps divin.
  35. L’âme des êtres dénués de raison consiste simplement en force vitale et en désir. On les dit dénués de raison parce que privés de l’aspect raisonnable de l’âme.
  36. Pense enfin à l’âme des choses inanimées qui, bien qu’elle se trouve à l’extérieur des corps, les entraîne dans son mouvement. Celle-ci pourrait se mouvoir soi-même exclusivement dans le corps divin et mettrait ainsi ces choses en mouvement pour ainsi dire « de seconde main ».
  37. L’âme est donc un être éternel, doté d’intelligence, ayant pour pensée sa propre raison et qui, lorsqu’il est uni à un corps, attire à lui le mode de pensée de l’Harmonie. Cependant, une fois libérée du corps physique, l’âme, autonome et libre, appartient au monde divin. L’âme gouverne sa propre raison et confère à ce qui vient à la vie, un mouvement conforme à ses pensées, mouvement que l’on nomme vie. Car c’est l’apanage de l’âme de transmettre à d’autres quelque chose de son être propre.
  38. Il y a donc deux sortes de vie et deux sortes de mouvement. L’un est le mouvement de l’être de l’âme, l’autre celui du corps de la nature : celui de l’âme est autonome, l’autre est imposé : tout ce qui est mû, en effet, reste soumis à la contrainte de ce qui engendre le mouvement. Mais le mouvement qui meut l’âme est indissolublement lié à l’Amour, lequel conduit à la réalité divine.
  39. L’âme est en effet incorporelle, puisqu’elle ne fait pas partie du corps physique. Car si l’âme avait un corps, elle n’aurait ni raison, ni pensée (car tout corps est sans pensée). En revanche un être pensant doit son souffle de vie au fait qu’il a part à l’être de l’âme.
  40. Le souffle de vie, ou esprit, appartient au corps ; la raison à l’être de l’âme. La raison prend le Beau comme sujet de contemplation ; l’esprit qui observe avec les sens perçoit les phénomènes. Cet esprit se diffuse dans tous les organes de la perception, qui en constituent les différentes parties et comprennent un esprit de la vue, un esprit de l’ouïe, un esprit du goût et un esprit du toucher. Lorsque cet esprit de vie, ce souffle de vie du corps, devient une sorte d’intelligence, il perçoit sensoriellement. S’il ne le fait pas, il se représente simplement les choses.
  41. Car il appartient au corps et est réceptif à tout. La raison, en revanche, appartient à l’essence la plus intime de l’âme, et juge avec compréhension et entendement. La raison possède en propre la connaissance des choses divines ; l’esprit de vie se fait des représentations (donc des images apparentes). L’esprit de vie puise sa force vitale du monde environnant ; l’âme puise la sienne en elle-même.
  42. Il y a donc l’être de l’âme, la raison, les pensées et l’entendement (ou pouvoir de compréhension). Le pouvoir de représentation et la perception sensorielle contribuent à l’entendement (pouvoir de compréhension). La raison, qui est l’apanage de l’âme, crée les pensées, lesquelles se fondent dans l’entendement (pouvoir de compréhension). Ces quatre, qui s’interpénètrent, constituent une seule forme, la forme de l’âme.
  43. À l’entendement (ou pouvoir de compréhension) de l’âme contribuent le pouvoir de représentation et la perception sensorielle. Ceux-ci cependant, ne sont pas constants et fonctionnent soit trop, soit trop peu, ou bien divergent l’un l’autre. Ils s’affaiblissent dans la mesure où ils s’écartent de l’entendement (pouvoir de compréhension). Mais lorsqu’ils le suivent et lui obéissent, ils s’accordent, par l’intermédiaire des sciences, à la raison supérieure.
  44. Nous sommes en état de choisir : il est en notre pouvoir de choisir le meilleur, et aussi ce qui est mauvais, et cela malgré nous. Car le choix qui s’attache au mal participe de la nature du corps. C’est pourquoi le Destin domine celui qui fait un tel choix. Comme la raison supérieure, l’être pensant en nous, est autonome et demeure toujours identique à elle-même, le Destin n’a pas prise sur elle.
  45. Toutefois, lorsque l’être pensant se détourne du Logos, dont la pensée pénètre tout et qui est le Premier après le Premier Dieu, il dépend alors du plan entier que la nature a établi pour le créé. Lorsque l’âme se relie donc au créé, elle dépend aussi du Destin, bien qu’elle ne participe pas de la nature des choses créées.
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