En somme, les Gnostiques chrétiens vinrent à l’existence vers le commencement du IIème siècle, et justement à l’époque où les Esséniens disparurent mystérieusement, ce qui prouve qu’ils étaient identiquement les mêmes Esséniens et de purs Christistes, par-dessus le marché ; c’est-à-dire, qu’ils avaient foi en ce qu’un de leurs frères avait prêché, et qu’ils le comprenaient mieux que tous les autres. Soutenir que la lettre Iota, mentionnée par Jésus dans Matthieu() (V. 18) avait trait à la doctrine secrète par rapport aux dix æons, suffit pour démontrer à un cabaliste, que Jésus faisait partie de la Franc-maçonnerie de cette époque ; car le I, qui est le Iota grec, a d’autres noms dans d’autres langues ; et il constitue, ainsi que c’était le cas chez les Gnostiques de ce temps, un mot de passe, signifiant le SCEPTRE du PÈRE, dans les confréries de l’Orient qui existent encore aujourd’hui.
Mais dans les premiers siècles ces faits, si même ils avaient été connus, étaient ignorés à dessein et, non seulement on les cachait autant que possible au public, mais on les niait péremptoirement si par hasard la question venait à être discutée. L’amertume de la dénonciation des Pères était en proportion de la vérité du sujet qu’ils cherchaient à réfuter.
« Ça en arrive à cela », écrit Irenee, lorsqu’il se plaint des Gnostiques, « qu’ils n’acceptent ni les Ecritures ni la tradition (821). » Devons-nous nous en étonner, lorsque même les commentateurs du XIXème siècle, n’ayant que quelques fragments de manuscrits Gnostiques à leur disposition, en comparaison des volumineux ouvrages de leurs calomniateurs, ont pu reconnaître la fraude à chaque page ? Combien les Gnostiques, raffinés et érudits, aidés de tous les avantages de l’observation personnelle et de la connaissance des faits, n’étaient-ils pas à même de mieux juger la fraude prodigieuse qui se consommait devant leurs yeux ! Pourquoi auraient-ils accusé Celse() de soutenir que leur religion était fondée sur les enseignements de Platon, avec la différence que les doctrines de celui-ci étaient bien plus pures et plus rationnelles que les leurs, lorsque nous voyons Sprengel, dix-sept siècles plus tard, écrire que : « Non seulement croyaient-ils [les Chrétiens] reconnaître les dogmes de Platon dans les livres de Moise, mais ils s’imaginaient qu’en introduisant le Platonisme dans le Christianisme, ils relèveraient la dignité de cette religion et la rendraient plus populaire parmi les païens (822c). »
Ils l’ont si bien introduit, que non seulement la Philosophie Platonicienne fut choisie comme base de la trinité, mais que même les légendes et les récits mythiques qui avaient cours parmi les admirateurs du célèbre philosophe – hommage traditionnel à tout héros digne d’être déifié – furent restaurés par les Chrétiens et utilisés par eux. Sans aller le chercher en Inde, n’ont-ils pas eu un excellent modèle pour la « conception miraculeuse » dans la légende de Périktioné, la mère de Platon (823c). La légende populaire prétend qu’elle conçut sans péché, et que le père était le dieu Apollon. Même en ce qui concerne l’Annonciation faite par l’ange à Joseph(St), « en songe », elle a été copiée par les Chrétiens dans le message d’Apollon à Ariston, l’époux de Périktioné, indiquant que l’enfant auquel elle allait donner le jour était la progéniture de ce dieu. De même Romulus était, disait-on, le fils de Mars et de la vierge Reha Sylvia.
Presque tous les écrivains symboliques ont soutenu que les Ophites étaient accusés de pratiquer les rites les plus licencieux dans leurs réunions religieuses. La même accusation fut portée contre les Manichéens, les Carpocrates, les Pauliciens, les Albigeois, en somme contre chaque secte Gnostique qui se permettait d’avoir une opinion propre. De nos jours, les 160 sectes américaines et les 125 sectes anglaises ne sont pas harcelées à ce point par de pareilles imputations ; les temps ont changé, et même le clergé, jadis tout puissant, se voit aujourd’hui contraint de mettre un frein à sa langue, ou alors d’apporter la preuve de ses accusations calomnieuses.
Nous avons soigneusement parcouru les ouvrages d’auteurs tels que Payne Knight, C.-W. King() et Oldhausen qui traitent du sujet en question ; nous avons consulté les volumineux ouvrages d’Irenee, de Tertullien, de Sozomen, de Theodoret, et seulement dans ceux d’Epiphane avons-nous rencontré une accusation basée sur la foi directe d’un témoin oculaire. « On dit » ; « Quelques-uns disent » ; « Nous avons entendu dire » – voilà les termes généraux et indéfinis employés par les accusateurs patristiques. Seul Epiphane, dont les ouvrages sont cités dans chacun de ces cas, semble se faire des gorges chaudes chaque fois qu’il rompt une lance. Nous n’avons nulle intention de prendre la défense des sectes qui inondèrent l’Europe au IIème siècle, et qui mirent en lumière les croyances les plus étonnantes ; nous nous bornerons à défendre ces sectes chrétiennes dont les théories se groupaient autour du nom générique du Gnosticisme. Ce sont celles qui apparurent immédiatement après la prétendue crucifixion, et qui vécurent jusqu’à leur extermination presque totale sous l’application rigoureuse de la loi de Constantin. Le grand grief qu’on avait contre elles, était leurs notions syncrétiques, car à aucune autre époque de l’histoire du monde, la vérité n’a eu une plus pauvre chance de triompher, que pendant cette époque de faux, de mensonges, et de falsification délibérée des faits.
Mais avant de croire aux accusations, ne pourrions-nous pas faire une enquête au sujet du caractère historique de leurs accusateurs ? Commençons par demander sur quel terrain l’Eglise de Rome élève-t-elle ses prétentions à la suprématie de ses doctrines sur celles des Gnostiques ? En vertu de la Succession Apostolique sans doute, succession instituée traditionnellement par l’apôtre Pierre() en personne. Et si cette tradition n’est qu’une pure fiction ? Il est évident alors, que tout l’édifice soutenu par ce pilier imaginaire, s’effondrera avec fracas. Et lorsque nous nous informons avec soin, nous trouvons que nous devons nous contenter de l’affirmation d’Irenee tout seul, d’Irenee qui ne fournit pas une seule preuve probante pour les prétentions qu’il avait l’audace de mettre en avant, et qui pour le faire eut recours à des faux sans nombre. Il ne fournit la preuve ni de sa chronologie, ni de ses affirmations. Ce digne Smyrniote n’a même pas la sincérité brutale de la foi de Tertullien, car il se contredit à chaque instant, et n’étaye ses prétentions qu’à l’aide de subtils sophismes. Tout en possédant une intelligence fort aiguë et une grande érudition, il ne craint pas, dans quelques-uns de ses arguments et de ses affirmations, de se laisser passer pour un idiot aux yeux de la postérité, aussi longtemps que cela lui permet de dominer la situation. » Attaqué et mis au pied du mur à chaque pas par ses adversaires non moins subtils et savants, les Gnostiques, il se retranche carrément derrière la foi aveugle, et en réponse à leur logique sans pitié il a recours à une tradition imaginaire de sa propre invention (824). Reber remarque fort à propos : « En lisant sa manière de mal interpréter les paroles et les phrases, on pourrait supposer qu’il était un fou, si nous n’avions pas raison de savoir qu’il était tout autre chose (825). »
Ce « saint Père » ment si effrontément à plusieurs reprises, qu’il est même contredit par Eusebe, plus circonspect sinon plus véridique que lui. II est poussé à cette nécessité par les témoignages irréfutables. Ainsi, par exemple, Irenee affirme que Papias, évêque de Hiérapolis fut un auditeur direct de saint Jean() (826c) ; et Eusebe se voit obligé de montrer que Papias ne prétendait rien de la sorte, mais dit seulement avoir reçu sa doctrine de ceux qui avaient connu Jean (827c).
Sur un point les Gnostiques l’emportèrent sur Irenee. Ils le forcèrent, par pure crainte d’être accusé de se contredire, à reconnaître leur doctrine cabalistique de l’expiation ; incapable de comprendre sa signification allégorique, Irenee présenta, avec le dogme chrétien du « péché originel contre Adam » tel que nous le retrouvons aujourd’hui, une doctrine qui aurait fait frémir Pierre() de sainte horreur s’il avait vécu pour l’entendre.
Le champion suivant pour la propagation de la Succession Apostolique est Eusebe en personne. La parole de ce Père arménien vaut-elle mieux que celle d’Irenee ? Ecoutons ce que les critiques les plus compétents ont à dire à son sujet. Et avant de consulter les critiques modernes, nous pourrions rappeler au lecteur les termes injurieux qu’adresse à Eusebe, Georges Syncellus, le Vice Patriarche de Constantinople (VIIIème siècle) pour son audacieuse falsification de la Chronologie égyptienne. L’opinion de So-crate, historien du Vème siècle, n’est pas plus flatteuse. Il accuse Eusebe de pervertir délibérément les dates historiques, afin de plaire à l’Empereur Constantin (828c). Dans son ouvrage chronographique, avant de fausser lui-même les tableaux synchroniques, pour donner à la Chronologie des Ecritures une apparence plus plausible, Syncellus déverse sur Eusebe tout un choix d’épithètes monacales les plus grossières. Le Baron Bunsen a reconnu la justesse, sinon la courtoisie d’une pareille réprimande. Ses patientes recherches pour rectifier la Liste Egyptienne de la Chronologie, de Manethon, l’amena à reconnaître, qu’à travers tout cet ouvrage, l’Evêque de Césarée « avait entrepris de mutiler l’histoire dans un esprit arbitraire et dénué de scrupules. » « Eusebe, dit-il, est le créateur de cette théorie systématique de synchronismes qui a si souvent tronqué et mutilé l’histoire dans son lit de Procuste (829c). » À cela, l’auteur du Développement Intellectuel de l’Europe ajoute : « Parmi ceux qui ont été le plus coupables de cette offense il faut mentionner le nom du célèbre Eusebe, Evêque de Césarée ! (830c) »
II n’est pas superflu de rappeler au lecteur que c’est le même Eusebe qu’on accuse d’avoir interpolé le fameux paragraphe concernant Jésus (831c), qu’on trouva si miraculeusement, à ce moment-là, dans les ouvrages de Josephe, la phrase en question ayant été parfaitement ignorée jusqu’à cette époque. Renan, dans sa Vie de Jésus, exprime une opinion tout à fait contraire. « J’estime », dit-il, « que le passage concernant Jésus est authentique. II est tout à fait dans le style de Josephe ; et si cet historien a fait mention de Jésus, c’est ainsi qu’il a dû en parler. » [Avant-Propos].
Nous faisons toutes nos excuses à l’éminent savant de le contredire à nouveau. Laissant de côté le « si » qu’il ajoute prudemment, nous voulons simplement démontrer que quoique le court paragraphe puisse être authentique, et tout à fait dans le style de Josephe, ses diverses parenthèses sont, sans contredit, des falsifications postérieures ; et si Josephe avait fait une mention quelconque du Christ, ce n’est pas ainsi qu’il « en aurait parlé ». Le paragraphe tout entier ne comprend que quelques lignes, qui sont les suivantes : « À ce temps-là vivait Jésous, un HOMME SAGE (832c) si, toutefois, il est juste de (appeler un homme ! (ά̀νὸρα), car il faisait des choses surprenantes et il était (instructeur des hommes qui prennent plaisir à recevoir la vérité… Celui-ci était (OINT [!!]. Et, accusé par les hommes les plus notoires parmi nous, après avoir été condamné par Pilate à périr sur la croix, ils ne cessèrent d’aimer, celui qui les avait aimés. Car il leur apparut en vie le troisième jour, et les divins prophètes ont dit cela et beaucoup d’autres choses merveilleuses à son sujet. »
Ce paragraphe (de seize lignes dans l’original) contient deux affirmations non équivoques, et un qualificatif. Celui-ci est exprimé dans la phrase suivante : « Si toutefois il est juste de l’appeler un homme. » Les affirmations non équivoques sont contenues dans « Celui-ci était l’OINT », et dans celle que Jésus « leur apparut en vie le troisième jour ». L’histoire nous montre Josephe comme un Juif orthodoxe, obstiné et peu accommodant, quoique écrivant « pour les Païens ». Observons la fausse position dans laquelle ces phrases auraient placé un Juif pur sang, si réellement il les avait écrites. Les Juifs attendaient leur « Messie » à ce moment-là et ils l’attendent encore. Le Messie est l’Oint et vice-versa. Et on fait admettre à Josephe que les hommes « les plus notoires » parmi eux accusèrent et crucifièrent leur Messie et leur Oint !! Nul n’est besoin d’autres commentaires au sujet d’une telle incongruité (833c), même si elle est appuyée de l’autorité d’un savant comme Renan.
Quant au boute-feu patristique Tertullien, dont des Mousseaux fait l’apothéose en compagnie de ses autres demi-dieux, Reuss(), Baur() et Schwegler le voient d’un œil bien différent. L’incorrection des assertions et l’inexactitude de Tertullien, dit l’auteur de Supernatural Religion sont souvent notoires. Reuss() qualifie son christianisme d’ « âpre, insolent, brutal, ferrailleur. Il est sans onction, sans charité, et même quelquefois sans loyauté, lorsqu’il se trouve aux prises avec l’opposition. Si, au IIème siècle, tous les partis, à l’exception de quelques Gnostiques, étaient intolérants, Tertullien était le plus intolérant de tous ! » (834c).
L’œuvre commencée par les premiers Pères, fut achevée par le sophomore (835) saint Augustin. Ses spéculations super-transcendantales sur la Trinité ; ses dialogues imaginaires avec le Père, le Fils et le Saint-Esprit et les révélations et allusions voilées relatives à ses ex-frères, les Manichéens, ont amené le monde à couvrir les Gnostiques d’opprobre, et jeté un sombre voile sur la majesté du Dieu unique adoré en silence révérencieux, par tous les « païens ».
Et voilà pourquoi tout l’édifice des dogmes du Catholicisme Romain repose, non pas sur des preuves, mais sur des suppositions. Les Gnostiques avaient fort adroitement acculé les Pères au pied du mur, de sorte que leur seule chance de salut fut de recourir aux falsifications. Pendant près de quatre siècles les grands historiens presque contemporains de Jésus, ne s’étaient inquiétés ni de sa vie ni de sa mort. Les Chrétiens s’étonnaient d’une omission aussi incompréhensible au sujet de ce que l’Eglise considérait comme l’événement le plus marquant dans l’histoire du monde. Ce fut Eusebe qui sortit victorieux de cette bataille. Voilà les hommes qui ont calomnié les Gnostiques.
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