Platon ne cachait pas le fait qu’il dérivait de Pythagore le meilleur de ses doctrines philosophiques, et qu’il n’avait été que le premier à les mettre en ordre systématique, en leur ajoutant, de temps en temps une doctrine métaphysique de son propre crû. Mais Pythagore, lui-même, reçut ses doctrines occultes, premièrement de Mochus, et ensuite des Brahmanes de l’Inde. Il avait aussi été initié dans les Mystères chez les hiérophantes de Thèbes, chez les Mages Persans et Chaldéens. C’est ainsi que, pas à pas, nous retraçons l’origine de presque toutes nos doctrines Chrétiennes à l’Asie Centrale. Enlevez au christianisme la personnalité de Jésus, si sublime de par sa simplicité incomparable, que reste-t-il ? L’histoire et la théologie comparée nous donnent la réponse mélancolique suivante : « Un squelette vermoulu composé des plus anciens mythes païens » !
Tandis que la naissance mythique et la vie de Jésus sont copiés fidèlement sur ceux du Krishna Brahmanique, son caractère historique en tant que le réformateur religieux de la Palestine, est le véritable type du Bouddha dans l’Inde. La ressemblance de leurs aspirations spirituelles et philanthropiques ainsi que les conditions extérieures sont frappantes sous plus d’un aspect. Bien que fils d’un roi, tandis que Jésus l’est d’un charpentier, le Bouddha n’appartenait pas par la naissance à la haute caste des Brahmanes. De même que Jésus, il était mécontent de l’esprit dogmatique de la religion de son pays, de l’intolérance et de l’hypocrisie des prêtres, de leur étalage extérieur de dévotion, et de leurs inutiles prières et cérémonies. De même que le Bouddha (Gautama) renversa violemment les règles et les lois traditionnelles des Brahmanes, de même aussi Jésus déclara la guerre aux Pharisiens et aux orgueilleux Sadducéens. Ce que fit le Nazaréen en conséquence de l’humilité de sa naissance et de sa position, le Bouddha le fit par pénitence volontaire. Il voyageait comme un mendiant ; et encore, comme Jésus, au cours de sa vie il rechercha de préférence la société des publicains et des pécheurs. Chacun d’eux avait en vue la réforme sociale autant que la réforme religieuse ; et en donnant le coup de grâce aux religions de leurs pays respectifs, chacun d’eux en fonda une nouvelle.
« La réforme du Bouddha, dit Max Muller, avait à l’origine bien plus un caractère social que religieux… L’élément le plus important de la réforme bouddhiste a toujours été son code moral et social, et non ses théories métaphysiques. Son code moral… est un des plus parfaits que le monde ait jamais connu… et celui dont les méditations cherchaient à délivrer l’âme humaine de la misère et de la crainte de la mort, délivra le peuple hindou de la servitude dégradante et de la tyrannie sacerdotale ». Il ajoute, en outre, que s’il en avait été autrement, « le Bouddha aurait pu enseigner n’importe quelle autre philosophie, nous n’en aurions probablement jamais entendu parler. Le peuple n’en aurait fait aucun cas, et sa doctrine serait tombée dans l’océan des spéculations philosophiques, qui inondèrent l’Inde en tous les temps (865) ».
Il en fut de même pour Jésus. Tandis que Philon le Juif, que Renan appelle le frère aîné de Jésus, Hillel, Shammai, et Gamaliel sont à peine mentionnés, Jésus est devenu un Dieu ! Et pourtant, pour pur et divin qu’ait été le code moral enseigné par le Christ, il ne soutiendrait pas de comparaison avec celui du Bouddha, si la tragédie du Calvaire n’était pas intervenue. Ce qui aida la déification de Jésus, ce fut sa mort dramatique, le sacrifice volontaire de sa vie, qu’on prétend avoir été fait pour l’amour de l’humanité, et le commode dogme ultérieur de l’expiation, inventé par les chrétiens. En Inde, où la vie n’a pas la valeur qu’elle a chez nous, la crucifixion n’aurait fait que peu d’effet, si même elle en avait produit. Dans un pays où – ainsi que le savent tous les orientalistes – les fanatiques religieux se laissent mourir petit à petit, au cours de pénitences qui durent des années ; où les fakirs s’infligent volontairement les plus cruelles macérations ; où de jeunes et délicates veuves, dans un esprit de bravade contre le gouvernement, autant que par fanatisme religieux, montent le sourire aux lèvres sur le bûcher funéraire ; où, pour citer les paroles du grand conférencier : « des hommes dans la force de l’âge se jettent sous le char de Jaghernath et se font écraser par l’idole qu’ils adorent ; ou le plaignant qui ne réussit pas à se faire rendre justice, se laisse mourir de faim à la porte de son juge ; où le philosophe qui croit avoir tout appris de ce que le monde peut lui enseigner et qui soupire après l’absorption dans la divinité, se jette tranquillement dans le Gange, afin de se transporter sur l’autre rive de l’existence (866) », dans un pays comme celui-là, une crucifixion volontaire, aurait passé complètement inaperçue. Dans la Judée, et même chez d’autres peuples plus braves que les Juifs – les Romains et les Grecs – où chacun était plus ou moins attaché à la vie, et où la plupart auraient lutté désespérément pour la conserver, la fin tragique du grand Réformateur était bien calculée pour produire une profonde impression. Les noms de héros de moins d’envergure tels que Mutius Scaevala, Horatius Cocles, la mere des Gracques, et d’autres, ont été légués à la postérité ; et pendant notre temps de classes et même plus tard dans la vie, leurs récits ont éveillé notre sympathie et commandé notre admiration. Mais nous n’oublierons jamais le sourire méprisant d’un certain hindou à Bénarès, lorsqu’une dame anglaise, femme d’un clergyman, essaya de lui faire comprendre l’immense sacrifice de Jésus, en donnant sa vie pour nous. C’est alors que pour la première fois nous fûmes frappés du rôle que le drame pathétique du Calvaire eut à jouer dans les événements subséquents pour la fondation du Christianisme. Il n’est pas jusqu’à l’imaginatif Renan, qui n’ait été influencé par ce sentiment lorsqu’il écrivit dans le dernier chapitre de sa Vie de Jésus, quelques pages d’une singulière et délicate beauté (867).
Apollonius, un contemporain de Jésus de Nazareth, fut, comme lui, le fondateur enthousiaste d’une nouvelle école spirituelle. Peut-être était-il moins métaphysique et plus pratique que Jésus, d’une nature moins tendre et moins parfaite, il enseigna néanmoins la même quintessence de spiritualité et les mêmes sublimes vérités morales. Son grand tort fut de les réserver aux classes supérieures de la société. Tandis que Jésus prêchait aux pauvres et aux déshérités « Paix sur la terre et bonne volonté envers les hommes », Apollonius était l’ami des rois et frayait avec l’aristocratie. Il y était né et il était lui-même fort riche, tandis que le « Fils de l’Homme », représentant le peuple « n’avait pas un lieu où reposer la tête » ; néanmoins les deux « faiseurs de miracles » firent preuve d’une grande analogie d’intention. Déjà avant Apollonius était apparu Simon le Magicien, surnommé le « Grand pouvoir de Dieu ». Ses « miracles » sont plus étonnants, plus variés et ont été mieux attestés que ceux des apôtres, ou du philosophe Galiléen lui-même. Les matérialistes nient le fait dans les deux cas, mais l’histoire est affirmative. Apollonius vint à la suite des deux ; et ses actes miraculeux eurent un si grand renom, comparés à ceux du prétendu fondateur du Christianisme, ainsi que le disent les cabalistes, que la chose est encore corroborée par l’histoire et par saint Justin martyr (868c).
Comme le Bouddha et Jésus, Apollonius fut l’ennemi acharné de toute forme extérieure de piété, de toute hypocrisie et de toute démonstration de cérémonies religieuses inutiles. Si, comme le sauveur chrétien, le sage de Tyane avait préféré la société des pauvres et des humbles ; et si, au lieu de mourir tranquillement à l’âge de cent et quelques années, il avait été un martyr volontaire, proclamant la Vérité divine du haut de la croix (869c1) (869c2) (869c3) son sang aurait probablement été aussi efficace que celui du Messie Chrétien pour répandre ensuite ses doctrines spirituelles.
Les calomnies mises en avant contre Apollonius, étaient aussi nombreuses qu’elles étaient fausses. Même dix-huit siècles après sa mort il fut diffamé par l’Evêque Douglas dans son ouvrage contre les miracles. En ceci le Très Révérend Evêque s’est heurté contre les faits historiques. Si nous étudions la question sans parti pris, nous reconnaîtrons aisément que l’éthique de Gautama-Bouddha, de Platon, d’Apollonius, de Jésus, d’Ammonius Saccas et de ses disciples, était basée sur la même philosophie mystique. Tous adoraient un seul Dieu, qu’ils L’aient considéré comme le « Père » de l’humanité, qui vit dans l’homme comme l’homme en Lui, ou comme le Principe Créateur Incompréhensible ; tous vécurent des vies saintes. Ammonius, parlant de sa philosophie, enseignait que leur école datait du temps d’Hermès, qui tenait sa sagesse de l’Inde. C’était, en tout, la même contemplation mystique que celle du Yogi ; la communion du Brahmane avec son Soi lumineux – « l’Atman ». Et ce terme hindou est cabalistique par excellence. Qu’est-ce que le « Soi » ? demande le Rig Véda ; « Le Soi est le Seigneur de toute chose… toute chose est contenue en ce Soi ; tous les Soi sont contenus dans ce Soi. Brahmân, lui-même, n’est autre chose que le Soi (870c) », est la réponse. Idrah Rabbah nous dit : « Toutes choses sont Lui-même, et il est Lui-même caché de tous côtés (871). » « L’Adam Kadmon des cabalistes contient en lui-même toutes les âmes des Israélites et il est lui-même dans chaque âme », dit le Zohar (872c). Les principes fondamentaux de l’Ecole Eclectique étaient par conséquent identiques aux doctrines des Yogis, les mystiques hindous, et du Bouddhisme primitif des disciples de Gautama. Et lorsque Jésus affirme à ses disciples que « l’Esprit de vérité que le monde ne peut recevoir parce qu’il ne Le voit point et ne Le connaît point« , demeure avec eux et en eux, qui « sont en Lui et Lui en eux (873c) », il ne fait qu’enseigner la même doctrine que nous reconnaissons dans toute philosophie qui mérite ce nom.
Laboulaye, ce savant français, érudit et sceptique, ne croit pas un mot de la partie miraculeuse de la vie du Bouddha ; néanmoins il a la candeur de dire de Gautama, qu’il vient immédiatement après le Christ pour la pureté de son éthique et sa morale personnelle. Pour ces deux opinions il est vertement pris à partie par des Mousseaux. Vexé de voir ses accusations de démonolâtrie contre Gautama-Bouddha, scientifiquement contredites, il informe ses lecteurs que « ce savant distingué n’a point étudié cette question (874) ».
« Je n’hésite pas à dire » remarque à son tour Barthelemy Saint-Hilaire, « qu’à l’exception du Christ, il n’y a pas parmi les fondateurs de religions, une seule figure plus pure et plus touchante que celle du Bouddha. Sa vie est sans tache. Son héroïsme constant égale ses convictions… Il est le parfait modèle de toutes les vertus qu’il prêche ; son abnégation, sa charité, la douceur inaltérable de son caractère, ne lui font pas défaut un seul instant. À l’âge de vingt-neuf ans, il quitte la cour de son père pour se faire moine et devenir un mendiant… et lorsqu’il meurt dans les bras de ses disciples, c’est avec la sérénité d’un sage qui a pratiqué la vertu toute sa vie et qui meurt avec la conviction d’avoir trouvé la vérité (875). » Ce panégyrique n’est pas plus vigoureux que celui prononcé par Laboulaye et qui attira les foudres de des Mousseaux. « On se rend difficilement compte comment des hommes qui n’ont pas été aidés par la révélation aient pu s’élever si haut et soient parvenus si près de la vérité (876). » Ce qu’il y a de curieux, c’est qu’il y ait tant d’âmes élevées « qui n’aient pas été aidées par la révélation » !
Et pourquoi nous étonner que Gautama soit mort avec une sérénité philosophique ? Ainsi que le disent fort justement les cabalistes : « La Mort n’existe pas, et l’homme ne passe jamais au dehors de la vie universelle. Ceux que nous croyons morts vivent encore au dedans de nous, comme nous vivons en eux… Plus on vit pour ses semblables, moins on doit craindre la mort (877). » Et nous pourrions ajouter, que celui qui vit pour l’humanité, fait plus pour elle que celui qui meurt pour elle.
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