DIVISIONS PARMI LES PREMIERS CHRETIENS – Partie 9

Blavatsky – Isis Dévoilée – Volume 2 – Chapitre III – DIVISIONS PARMI LES PREMIERS CHRETIENS

Partie 1Partie 2Partie 3Partie 4Partie 5
Partie 6Partie 7Partie 8Partie 9Partie 10

Des siècles innombrables avant notre ère, le Mystique hindou, Kapila, que beaucoup de savants traitent de sceptique parce qu’ils le jugent, comme toujours, superficiellement, exprima cette idée d’une façon merveilleuse dans les lignes suivantes :

« L’homme [l’homme physique] compte pour si peu de chose, qu’il est presque impossible de lui faire comprendre sa propre existence et celle de la nature. Qui sait : ce que nous considérons comme l’univers, et les divers êtres qui paraissent le composer, n’ont peut-être rien de réel, et ne sont que le résultat d’une illusion continuelle, maya, de nos sens. »

Puis, le moderne Schopenhauer, reproduisant cette notion philosophique, âgée maintenant de 10.000 ans, s’exprime ainsi : « La Nature n’existe pas per se… la Nature est une illusion infinie de nos sens. » Kant, Schelling et d’autres métaphysiciens ont dit la même chose, et leurs écoles soutiennent cette notion. Les objets des sens étant toujours trompeurs et mouvants ne peuvent être réels. Seul, l’esprit ne change pas ; par conséquent, lui seul n’est pas illusoire. Ceci est de la pure doctrine Bouddhique. La religion de la Gnose (la Connaissance), le rejeton le plus évident du Bouddhisme, était fondée sur ce dogme métaphysique. Christos a souffert pour nous spirituellement, et cela bien plus cruellement que l’illusionnaire Jésus, lorsque son corps fut torturé sur la Croix.

Pour les Chrétiens, le Christ n’est qu’un autre nom pour Jésus. La philosophie des Gnostiques, des Initiés et des Hiérophantes le comprenait de toute autre façon. La signification du mot Christos, χριστος, comme celle de tous les mots grecs, doit se chercher dans le Sanscrit, son origine philologique. Dans cette langue, Kris veut dire sacré (356c), et c’est de là que vient le nom de la divinité hindoue Krishna (le pur ou le sacré). D’autre part, le Christos grec a plusieurs significations, comme l’oint (l’huile pure, chrism) et d’autres. Dans toutes les langues, bien que le synonyme du mot veuille dire essence pure ou sacrée, il représente la première émanation de la Divinité invisible, se manifestant tangiblement dans l’esprit. Le Logos grec, le Messie hébreu, le Verbe latin et la Virâdj, (le fils) hindou, sont identiquement les mêmes : ils représentent l’idée d’entités collectives – ou flammes détachées de l’unique et éternel centre de lumière.

« L’homme qui accomplit des actions pieuses, mais intéressées [dans le seul but de sauver son âme] peut atteindre le rang des dévas [saints] (357c) ; mais celui qui accomplit ces mêmes actions pieuses d’une manière désintéressée, se libère pour toujours des cinq éléments » (de la matière). « Percevant l’Ame Suprême dans tous les êtres, et tous les êtres dans l’Ame Suprême, en offrant sa propre âme en sacrifice, il s’identifie avec l’être qui rayonne dans sa propre splendeur. »

(Manou, livre XII, shlokas, 90, 91).

Ainsi, le Christos, pris comme une unité, n’est qu’une abstraction : une idée générale représentant la réunion collective d’innombrables entités spirituelles, qui sont l’émanation directe de la CAUSE PREMIERE infinie, invisible et incompréhensible – les esprits individuels humains, qu’on nomme, à tort, les âmes. Ce sont les fils divins de Dieu, dont quelques-uns seulement adombrent les hommes mortels, mais – et c’est le cas de la majorité, ils restent éternellement des esprits planétaires, et quelques-uns – la faible et rare minorité – s’unissent pendant la vie à quelques êtres humains. Des êtres Divins tels que le Bouddha-Gautama, Jésus, Lao-Tseu, Krishna, et quelques autres, s’étaient unis en permanence avec leurs esprits, et par conséquent ils étaient devenus des Dieux sur la terre. D’autres comme Moise, Pythagore, Apollonius, Plotin, Confucius, Platon, Jamblique et quelques saints chrétiens, ayant été ainsi réunis par intervalles, ont pris rang dans l’histoire comme des demi-dieux et des guides de l’humanité. Une fois débarrassées de leurs tabernacles terrestres, leurs âmes libérées, dorénavant réunies pour toujours à leurs esprits, rejoignent l’armée resplendissante, unie en une seule solidarité spirituelle de pensées et d’actions, et qu’on nomme « l’Oint ». Voilà donc la signification que donnaient les Gnostiques, lesquels en disant que le « Christos » a souffert spirituellement pour l’Humanité, voulaient impliquer que ce fut son Esprit Divin qui souffrit le plus.

Ces notions et d’autres, encore bien plus élevées, furent celles de Marcion, le grand « Hérésiarque » du IIème siècle, ainsi que ses adversaires le nommaient. Il vint à Rome vers la moitié du siècle, c’est-à-dire de 139 à 142 de notre ère, suivant les dires de Tertullien, Irenee et Clement, ainsi que de ceux de la plupart de ses commentateurs modernes, Bunsen, Tischendorf, Westcott, et bien d’autres. Credner et Schleiermacher (358c) sont d’accord pour louer la grandeur impeccable de son caractère personnel, la pureté de ses aspirations religieuses et ses idées élevées. Son influence a dû être puissante, car nous voyons par les écrits d’Epiphane, deux siècles plus tard, que de son temps, les partisans de Marcion étaient répandus sur toute la surface du monde (359).

Le danger devait être grand et urgent, si nous en jugeons d’après les épithètes injurieuses et les insultes que le « Grand Africain », ce Cerbère patristique que nous voyons toujours aboyant à la porte des dogmes Irénéens, accumulait sur la tête de Marcion (360c). Nous n’avons qu’à ouvrir sa célèbre réfutation des Antithèses de Marcion, pour avoir un spécimen de la fine fleur de l’injure monacale de l’école chrétienne ; ces injures se perpétuèrent fidèlement à travers le Moyen Age, pour se renouveler, aujourd’hui, au Vatican. « Or, bien, chiens que vous êtes, aboyant contre le Dieu de vérité, vous que l’Apôtre a rejetés, voici la réponse à toutes vos questions. Voici les os de la discorde que vous rongez » etc. (361c). « La pauvreté des arguments du « Grand Africain » n’a d’égale que la bassesse de ses insultes », remarque, à ce sujet, l’auteur de Supernatural Religion (2). « Leur controverse religieuse [celle du Père] fourmille d’inexactitudes et déborde de pieuses injures. Tertullien était passé maître dans ce style, et la véhémence des insultes par lesquelles il débute dans son livre et qu’il continue à travers tout l’ouvrage, contre l’impie et sacrilège Marcion, n’est certes pas une garantie de la légitimité et de la loyauté de sa critique (362). »

On peut se rendre compte combien les deux Pères, Tertullien et Epiphane étaient ferrés sur leur terrain théologique, par le fait curieux que tous les deux reprochent d’une manière intempestive à « la bête » (Marcion) « d’avoir effacé de l’Evangile selon saint Luc des passages entiers qui n’avaient jamais figuré dans cet Evangile (363) ». « La légèreté et l’inexactitude dont fait preuve Tertullien, ajoute le critique, sont d’autant mieux démontrées, que, non seulement il accuse faussement Marcion, mais qu’il donne actuellement les raisons pour lesquelles il avait retranché un passage qui n’avait jamais existé ; dans le même chapitre, il accuse également Marcion d’effacer [de saint Luc] l’affirmation du Christ qu’il n’était pas venu pour renverser la loi et les prophètes, mais pour les accomplir, et dans deux autres occasions il revient sur son accusation (364). Epiphane commet, également, l’erreur de reprocher à Marcion d’omettre, dans l’Évangile selon saint Luc, ce qui ne se trouve que dans celui de saint Matthieu() (365c) ».

Nous venons de faire voir jusqu’à quel point on peut se fier à la littérature des Pères, et comme il a été universellement reconnu par presque tous les critiques de la Bible, que ce que les Pères recherchaient n’était nullement la vérité, mais seulement la reconnaissance de leurs interprétations et de leurs affirmations injustifiées (366). Nous procéderons en donnant les doctrines de Marcion, que Tertullien cherchait à détruire comme le plus dangereux hérétique de son époque. Si nous devons en croire Hilgenfeld, un des plus célèbres critiques bibliques allemands, alors, « au point de vue de la critique il faut… considérer les affirmations des Pères de l’Église seulement comme des expressions de leur opinion subjective, et partant sujettes à caution ».

Nous ne pouvons mieux faire, pour donner un aperçu exact des faits au sujet de Marcion, que de citer, autant que la place nous le permet, l’ouvrage Supernatural Religion, où l’auteur fait reposer ses affirmations sur l’évidence des plus grands critiques, ainsi que sur ses propres recherches. II fait voir que, du temps de Marcion, il existait « deux grands partis dans l’Église primitive » ; un qui considérait le Christianisme « comme une simple continuation de la loi, et le ravalait au niveau d’une institution israélite, une secte étroite du judaïsme » ; l’autre représentait la bonne nouvelle « comme l’introduction d’un nouveau système, applicable à tous et remplaçant la dispensation de la loi mosaïque par une dispensation universelle de la grâce ». Et il ajoute que « ces deux partis étaient représentés dans l’Église primitive par les deux apôtres, Pierre() et Paul(), et leur antagonisme est tout juste effleuré dans l’Épître aux Galates » (367c1) (367c2) (367c3).

Marcion, qui ne reconnaissait d’autres Evangiles que les quelques Epîtres de Paul(), qui rejetait complètement l’anthropomorphisme de l’Ancien Testament et qui tirait une ligne de démarcation bien nette entre le Judaïsme et le Christianisme, ne considérait Jésus ni comme un roi, le Messie des Juifs, ni comme le fils de David(), ayant une relation quelconque avec la loi et les prophètes, « mais comme un être divin, envoyé pour révéler à l’Humanité une religion spirituelle, en tous points nouvelle, et un Dieu de bonté et de grâce, inconnu jusqu’alors ». À ses yeux, le « Seigneur Dieu » des Juifs, le Créateur (Demiorgos) était totalement différent et distinct de la Divinité qui envoya Jésus pour révéler la vérité divine, annoncer la bonne nouvelle, et apporter à tous la réconciliation et le salut. Pour Marcion, la mission de Jésus consistait à abroger le « Seigneur » juif, qui était aussi opposé à Dieu, le Père de Jésus-Christ, que la matière l’est à l’esprit, ou l’impureté à la pureté (368c).

Lire la suite … partie 10
image_pdfEnregistrerimage_printImprimer