Blavatsky – Isis Dévoilée – Volume 2 – Chapitre III – DIVISIONS PARMI LES PREMIERS CHRETIENS
L’expression « Vous êtes des dieux » qui, pour nos étudiants de théologie, n’est qu’une simple abstraction, a pour les Cabalistes une signification vitale. Chaque esprit immortel qui déverse son rayonnement sur un être humain, est un dieu – le Microcosme dans le Macrocosme, partie intégrante du Dieu Inconnu, la Cause Première dont il est une émanation directe. Il possède tous les attributs de sa source première, et parmi ceux-ci sont l’omniscience et l’omnipotence. Doué de ces attributs, et pourtant incapable de les manifester pleinement tant qu’il est dans un corps, où ils sont obscurcis, voilés et limités par les capacités de la nature physique, l’homme qui sert de demeure à la Divinité est capable de s’élever au-dessus de ses semblables, de mettre en évidence son savoir divin, et de faire preuve de pouvoirs divins ; car, tandis que le reste des mortels, autour de lui, ne sont qu’adombrés par leur SOI divin avec la possibilité de devenir plus tard immortels, mais sans autre certitude de gagner le royaume des cieux sinon par leurs efforts personnels, l’homme élu est déjà devenu immortel pendant son séjour ici-bas. Sa récompense est assurée. Dorénavant, il vivra pour toujours de la vie éternelle. Non seulement a-t-il acquis la « domination (342) » sur les œuvres de la création en faisant usage de « l’excellence » du NOM (l’ineffable), mais il s’élèvera dans cette vie, non comme on le fait dire à saint Paul, « un peu au-dessous des anges (343) ».
Les anciens n’ont jamais entretenu la croyance sacrilège que ces entités perfectionnées étaient des incarnations de l’Etre Suprême, du Dieu à jamais invisible. Aucune profanation de ce genre de la Majesté divine n’a fait partie de leurs conceptions. Moise, ses types et ses anté-types n’étaient, pour eux, que des hommes parfaits, des dieux sur terre, car leurs dieux (leurs esprits divins) étaient descendus dans leurs tabernacles sanctifiés, autrement dit, leurs corps physiques purifiés. Les esprits désincarnés des héros et des sages portaient, chez les anciens, l’appellation de dieux. Voilà d’où vient l’accusation de polythéisme et d’idolâtrie de la part de ceux qui furent les premiers à anthropomorphiser les plus pures et les plus saintes abstractions de leurs ancêtres.
La signification véritable et cachée de cette doctrine était connue de tous les initiés. Les Tanaïm l’enseignaient à tous leurs élus, les Isarim, dans la solitude solennelle des cryptes et des lieux déserts. Cette doctrine était très ésotérique et jalousement défendue, car la nature humaine était, alors, la même qu’elle l’est aujourd’hui, et la caste sacerdotale était aussi confiante que de nos jours dans la suprématie de ses connaissances, et aussi ambitieuse de son ascendant sur les masses ignorantes ; la seule différence serait, peut-être, que les hiérophantes pouvaient faire la preuve de la légitimité de leurs prétentions, et de la plausibilité de leurs doctrines, tandis qu’aujourd’hui, les fidèles doivent se contenter de la foi aveugle.
Tandis que les Cabalistes dénommaient cet événement rare et mystérieux de l’union de l’esprit avec le dépôt mortel commis à sa charge la « Descente de l’Ange Gabriel » (nom générique pour ce phénomène) le Messager de Vie, et l’ange Métatron ; et que les Nazaréens l’appelaient Abel-Zivo (344), le Delegatus envoyé par le Seigneur de Celsitude, il était généralement connu sous la désignation de « l’Esprit Oint ».
Ce fut donc, par suite de la reconnaissance de cette doctrine que les Gnostiques maintenaient que Jésus était un homme adombré par le Christos, ou le Messager de Vie, et que son cri de détresse sur la croix « Eloï, Eloï, Lama Sabachthani » lui fut arraché à l’instant où il sentit que la Présence inspiratrice l’avait finalement abandonné, car – ainsi que quelques-uns l’ont affirmé – sa foi l’avait déjà abandonné lorsqu’il fut cloué sur la croix.
Les Nazaréens de la première heure, qu’on doit compter parmi les sectes Gnostiques, tout en croyant que Jésus était un prophète, entretenaient, néanmoins, à son égard la même doctrine de « l’adombrement » divin de certains « hommes de Dieu », envoyés sur la terre pour sauver les nations et les ramener sur le sentier du bien. « La pensée Divine est éternelle, dit le Codex (345), elle est la lumière pure, et irradie à travers l’espace immense et splendide (plérome). Elle est la Génératrice de Æons. Mais un de ceux-ci se transforma en matière [chaos] suscitant un mouvement confus (turbulentos) ; et au moyen d’une partie de la lumière céleste, il la façonna en une apparence bien constituée pour l’usage, mais qui était le commencement de tout mal. Le Démiurge [de la matière] réclama les honneurs divins (346). Par conséquent le Christ, « l’Oint », le prince des Æons [pouvoirs], fut envoyé (expeditus) et prenant la forme d’un juif très pieux, (Jésus), devait le conquérir ; mais l’ayant mis de côté (le corps) il s’envola au ciel (347) ». Nous donnerons plus loin l’explication complète du nom de Christos et de sa signification mystique.
Nous allons, maintenant, faire notre possible pour définir, aussi brièvement que possible, et cela afin de rendre les passages ci-dessus plus explicites, les dogmes qui constituaient, à d’insignifiantes différences près, les croyances de presque toutes les sectes Gnostiques. C’est à Ephèse que florissait à cette époque le plus célèbre collège, où les doctrines abstraites de l’Orient et la philosophie de Platon étaient toutes deux enseignées. C’était le foyer des doctrines « secrètes » universelles ; le mystérieux laboratoire d’où naquit, en élégante phraséologie grecque, la quintessence de la philosophie Bouddhiste, Zoroastrienne et Chaldéenne. Arthemis, le gigantesque symbole concret des abstractions théosophico-panthéistes, la sublime mère Multimamma, androgyne et patronnesse des « écritures éphésiennes », fut vaincue par saint Paul ; mais bien que les convertis zélés des apôtres prétendissent avoir brûlé tous les livres traitant des « arts curieux » τα περιεργα, il en resta assez pour qu’ils continuassent à étudier, une fois leur premier élan refroidi. C’est d’Ephèse que se répandit presque toute la Gnose que combattirent si férocement les dogmes d’Irenee ; et c’est encore Ephèse, avec ses nombreuses branches collatérales du grand collège des Esséniens, qui fut la serre chaude de toutes les doctrines cabalistiques, ramenées de captivité par les Tanaïm. « Ce fut à Ephèse, nous dit Matter(), que les notions de l’école Judaico-égyptienne, et les doctrines semi-persanes des Cabalistes étaient venues, depuis peu, grossir le vaste confluent des doctrines grecques et asiatiques, de sorte qu’il ne faut pas s’étonner que les instructeurs s’y soient développés, pour essayer de combiner la religion récemment prêchée par l’apôtre, avec les idées qui, depuis fort longtemps, y étaient établies (348). »
Si les Chrétiens ne s’étaient pas embarrassés des Révélations d’une petite nation, en acceptant le Jéhovah de Moise, les notions gnostiques n’auraient jamais été taxées d’hérésies ; une fois débarrassé de leurs exagérations dogmatiques, le monde aurait possédé un système religieux basé sur la pure philosophie de Platon, et certes on y aurait beaucoup gagné.
Voyons, maintenant, quelles étaient les grandes hérésies des Gnostiques. Prenons Basilide comme base de nos comparaisons, car tous les fondateurs des autres sectes Gnostiques se groupent autour de lui, comme un système de planètes emprunte sa lumière à son soleil.
Basilide prétend que toutes ses doctrines lui viennent de l’Apôtre Matthieu() et de saint Pierre(), par l’intermédiaire de Glaucus, disciple de ce dernier (349). Suivant Eusebe (350c), il publia vingt-quatre volumes d’Interprétations des Evangiles (351c) qui furent tous brûlés, ce qui nous fait supposer qu’ils contenaient plus de vérités que ce que l’école d’Irenee n’était préparée à réfuter. Il affirmait que le Père inconnu, éternel et non-créé, ayant donné naissance en premier lieu au NOUS, ou le Mental, celui-ci émana de lui-même le Logos. Le Logos (le « Verbe » de saint Jean()) émana, à son tour, Phronêsis, ou les Intelligences (esprits divins-humains). De Phronêsis naquit Sophia, la sagesse féminine, et Dynamis, la force (352). Ceux-ci étaient les attributs personnifiés de la Divinité mystérieuse, le quinternion gnostique, représentant le type des cinq substances spirituelles mais intelligibles, vertus personnelles ou êtres extérieurs à la divinité inconnue. C’est une notion éminemment cabalistique ; elle est encore bien plus Bouddhique. Le système primitif de la philosophie bouddhique – bien antérieure à Gautama – est fondé sur la substance non créée de « l’Inconnu », l’Adi Bouddha (353c1) (353c2). Cette Monade, éternelle, infinie, possède, comme essence propre, cinq actes de la sagesse. De ceux-ci, par cinq actes séparés de Dhyâna la Monade émana cinq Dhyani-Bouddhas ; ceux-ci, comme Adi-Bouddha, sont passifs dans leur système. Ni Adi, ni l’un quelconque des cinq Dhyani-Bouddhas, n’ont jamais été incarnés ; mais sept de leurs émanations devinrent des Avatârs c’est-à-dire s’incarnèrent sur cette terre.
Irenee, en exposant le système de Basilide et citant les gnostiques, s’exprime comme suit :
« Quand le Père, non créé, innommé, vit la corruption des hommes, il envoya son Nous premier-né dans le monde, sous la forme du Christ, pour sauver tous ceux qui croiraient en lui, du pouvoir de ceux qui façonnèrent le monde [le Démiurge, et ses six fils, les Génies planétaires]. Il apparut sur la terre comme l’homme Jésus, et fit des miracles. Ce Christ n’est pas mort en personne, mais Simon le Cyreneen souffrit à sa place, et lui prêta sa forme corporelle ; car la Puissance Divine, le Nous du Père Eternel, n’est pas corporel et ne peut pas mourir. Par conséquent, quiconque affirme que le Christ est mort, est encore sous le joug de l’ignorance ; celui qui le nie est libre, et a compris le but du Père » (354c).
Jusque-là, et pris dans son sens abstrait, nous ne voyons pas grand-chose d’impie dans cette théorie. Il est possible qu’elle constitue une hérésie contre la théologie d’Irenee et de Tertullien (355c) ; mais n’a en elle-même rien de sacrilège contre l’idée religieuse, et paraîtra, sans doute, à tout esprit impartial, bien plus en accord avec la vénération due à la divinité, que l’anthropomorphisme du Christianisme actuel. Les orthodoxes Chrétiens appelaient les Gnostiques des Docetes, ou Illusionnistes, parce qu’ils croyaient que le Christ n’était pas mort, ou ne pouvait pas réellement mourir, dans son corps physique. Les ouvrages Brahmaniques plus récents contiennent, de même, beaucoup de choses qui répugnent au sentiment de vénération qu’on doit à la notion de la Divinité ; et de même que les Gnostiques, les Brahmanes expliquent les légendes qui pourraient froisser la dignité des êtres Spirituels, qu’on nomme des dieux, en les attribuant à Mâyâ, l’Illusion.
Il ne faut pas s’attendre à ce qu’un peuple, élevé et nourri à travers des âges sans nombre au milieu de tous les phénomènes psychiques dont nous entretiennent les nations civilisées (!), mais qu’elles refusent d’admettre comme incroyables et sans valeur, voie son système religieux compris, et encore moins apprécié. Les doctrines les plus profondes et les plus transcendantes des anciens métaphysiciens de l’Inde, et d’autres contrées, sont toutes fondées sur le grand principe Bouddhique et Brahmanique, sous-jacent à l’ensemble de leur métaphysique religieuse – l‘illusion des sens. Tout ce qui est fini est illusion ; tout ce qui est éternel et infini est réalité. La forme, la couleur, ce que nous entendons et ce que nous sentons, ce que nous voyons avec nos yeux mortels, n’existe qu’en tant que nous nous en rendons compte par nos sens. Pour l’aveugle de naissance, l’univers n’existe pas en forme et en couleur, mais il existe dans sa privation (au sens Aristotélicien) qui est une réalité pour les sens spirituels de l’homme aveugle. Nous vivons tous sous la puissante domination de la fantaisie. Seuls les originaux, sublimes et invisibles, émanés de la pensée de l’Inconnu, sont réels et permanents en tant qu’êtres, formes et idées ; ici-bas, nous ne voyons que leurs reflets plus ou moins corrects et dépendants toujours de l’organisation physique et mentale de celui qui les contemple.
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