De l’intellect et des sens

  1. Hermès : Hier, Asclépios, j’ai apporté la parole de la maturité. Et à ce propos je juge maintenant nécessaire de parler en détail de la perception sensorielle. On pense qu’il existe une différence entre la perception sensorielle et l’activité intellectuelle, que l’une serait matérielle et l’autre, spirituelle.
  2. Mais je suis d’avis que les deux sont étroitement liées et nullement distinctes, tout au moins chez l’homme : car si, chez l’animal, la perception sensorielle est liée à la nature, chez l’homme, l’intellect l’est également.
  3. Entre le pouvoir de penser et l’intellect, il y a le même rapport qu’entre Dieu et la nature divine. Car la nature divine est créée par Dieu et l’activité de l’intellect l’est par le pouvoir de penser associé à la Parole.
  4. Ou plutôt : l’activité de l’intellect et la Parole sont l’instrument l’un de l’autre : car la Parole ne s’énonce pas sans activité de l’intellect et l’activité de l’intellect ne se manifeste pas sans la Parole.
  5. La perception sensorielle et l’activité de l’intellect pénètrent donc simultanément dans l’homme, comme enlacées l’une à l’autre. Car il n’y a pas d’activité de l’intellect sans perceptions sensorielles, ni de perception sensorielle sans activité de l’intellect.
  6. Cependant on peut concevoir l’activité de l’intellect sans perception sensorielle directe, comme les représentations qui ont lieu en rêve.
  7. Je suis d’avis que ces deux activités, quand elles sont excitées, s’éveillent à l’apparition des images du rêve.
  8. Car le corps astral et le corps matériel interrogent la perception. Et lorsque ces deux parties de la perception s’associent, la pensée, évoquée par l’intellect, s’exprime par la conscience.
  9. L’intellect enfante toutes les images de la pensée : les bonnes quand il reçoit les semences de Dieu, les impies quand elles proviennent de l’un des démons. Car il n’y a nul lieu au monde où les démons ne soient, j’entends les démons privés de la lumière de Dieu ? Ils s’insinuent en l’homme et y sèment les germes de leur propre activité ; l’intellect est fécondé par cette semence et engendre : impudicité, crime, irrespect filial, sacrilège, impiété, suicide par pendaison ou en se jetant du haut des rochers et une foule d’autres choses, qui sont l’œuvre des démons.
  10. Quant aux semences de Dieu, elles sont moins nombreuses mais grandes, belles et bonnes ! Ce sont la vertu la Tempérance et la Béatitude en Dieu. La Béatitude en Dieu, c’est la Gnose, la Connaissance qui est de Dieu et en Dieu. Qui possède cette connaissance est rempli de tout le Bien et reçoit de Dieu ses pensées, très différentes de celle de la foule.
  11. De là vient que ceux qui marchent dans la Gnose ne plaisent pas à la foule et que la foule ne leur plaît pas. Ils sont considérés comme insensés, objet de moquerie et de raillerie, haïs et méprisés, parfois même mis à mort. Car, je l’ai dit, c’est ici-bas que le mal doit habiter parce que c’est ici-bas qu’il est né. Aussi la terre est-elle son domaine et non le Monde, comme le prétendent certains blasphémateurs.
  12. Mais celui qui se tient devant Dieu dans le respect et l’amour, supportera tout parce qu’il a part à la Gnose. Tout lui devient bon, même ce qui est mauvais pour autrui. Et si on lui dresse des embûches, il donne tout en offrande à la Gnose et fait, à lui seul, tourner le mal en Bien.
  13. Je reviens maintenant à mon discours sur la perception. Le propre de l’homme est donc l’association entre perception et intellect. Mais, je l’ai déjà dit, tout homme ne fait pas forcément fructifier son intellect ; en effet, il y a l’homme matériel et il y a l’homme véritable, spirituel. L’homme matériel lié au mal, reçoit des démons, ai-je dit, le germe de ses pensées. L’homme spirituel, lié au Bien, est sauvé par Dieu dans son salut.
  14. Dieu, le Démiurge de l’Univers, façonne toutes Ses créatures à Sa ressemblance. Mais celles-ci, bonnes selon leur principe, mésusent de leur force active. De là le tribut que doit payer la terre qui, broyant tout, produit des espèces aux caractères divers, souillant les unes par le mal, purifiant les autres par le Bien. Car, Asclépios, le Monde possède lui aussi un pouvoir de perception et un pouvoir de penser, non pas à la manière des hommes, ni aussi diversifiés, mais supérieurs, plus simples et plus vrais.
  15. Car la perception et le pouvoir de penser du Monde, outil créé à cette fin par la volonté de Dieu, donnent forme à toutes choses et les font disparaître ensuite eux-mêmes afin que, gardant en Eux toutes les semences reçues de Dieu, ils créent toutes choses conformément à leur tâche et vocation propres, et, les dissolvant à nouveau, les renouvellent toutes ; c’est pourquoi, en habiles Jardiniers de la Vie, Ils les renouvellent après les avoir dissoutes en les faisant se manifester différemment.
  16. Il n’est rien qui, du monde, n’ait reçu la vie. En même temps que le Monde fait tout venir à l’existence, Il emplit tout de vie. Il est à la fois le lieu et le créateur de la vie.
  17. Les corps sont constitués de matières de nature diverse : Partie de terre, partie d’eau, partie d’air, partie de feu. Tous sont des corps plus ou moins composés ; les plus complexes sont les plus lourds, les plus simples les plus légers.
  18. La vitesse de manifestation des formes produit ici-bas la variété bigarrée de ces espèces ; car le souffle continuellement actif du monde transmet sans cesse aux corps de nouvelles propriétés ainsi que la plénitude de la vie.
  19. C’est ainsi que Dieu est le Père du Monde, et le créateur de tout ce qu’il contient ; le monde est le fils de Dieu, et tout ce qui est dans le Monde est formé par le Monde.
  20. Aussi le Monde est-il à juste titre appelé « Cosmos », c’est-à-dire : ordre, parure, ornement ; en effet il ordonne l’Univers et l’orne grâce à la diversité du créé, à la continuité de la vie, à l’ardeur infatigable de la force de manifestation, à la diligence du Destin, à la combinaison des éléments et à l’ordonnance de tout ce qui vient à l’existence. Le Monde est donc appelé « Cosmos » tant en raison de ses lois fondamentales que de son ordonnancement.
  21. Ainsi, chez tous les êtres vivants, la perception et l’activité de l’intellect pénètrent en eux de l’extérieur, comme sur le souffle qui les entoure. Mais le Monde les a reçus de Dieu une fois pour toutes à Sa naissance.
  22. Dieu n’est pas, comme certains le pensent, dépourvu de perception et d’intellect. Ceux qui le disent lui font injure par un faux respect. Car toutes les créatures, Asclépios, sont en Dieu ! Elles sont formées par Dieu et dépendent de Lui : qu’elles se manifestent comme corps matériels, qu’elles s’élèvent comme être-âmes, qu’elles soient vivifiées par l’Esprit ou admises dans le domaine des morts, toutes sont en Dieu.
  23. Ou plutôt : Dieu ne contient pas en Lui toutes les créatures, Il est Lui-même toutes les créatures ! Il ne Se les adjoint pas de l’extérieur, mais c’est de son Être propre qu’il les procrée et Lui-même qu’il les fait se manifester.
  24. Et la perception et le pouvoir de penser de Dieu c’est le mouvement perpétuel de l’Univers ; et jamais il n’arrivera que la moindre chose existante, c’est-à-dire que la plus infime partie de Dieu, ne se perde. Car Dieu contient tout en Lui ; Rien n’est en dehors de Lui, et Il est en tout.
  25. Si tu peux concevoir ces choses, Asclépios, tu les reconnaîtras comme vraies ; si tu ne les comprends pas, elles te paraîtront peu dignes de foi. Car comprendre vraiment, c’est posséder la Foi Vivante, tandis que manquer de Foi, c’est manquer de pénétration intérieure. Ce n’est donc pas l’intellect qui atteint la Vérité, mais c’est l’Âme reliée à l’Esprit qui a le pouvoir, une fois guidée dans cette voie par l’intellect, d’avancer en hâte vers la Vérité ; et quand, dans une vision universelle, Elle médite sur l’Univers entier et découvre combien tout est conforme à ce que l’intellect éclairé par la pénétration intérieure lui suggérait, sa Foi s’élève jusqu’à la Connaissance, et dans ce sublime savoir de la foi, Elle trouve son repos.
  26. À ceux qui saisissent intérieurement les paroles que j’énonce ici, et qui sont de Dieu, elles seront objets de foi ; mais à ceux qui manquent de compréhension vivante, elles seront objets d’incrédulité.

Voilà ce que j’avais à dire sur l’intellect et les sens.

image_pdfEnregistrerimage_printImprimer