Ces deux anecdotes prises, au hasard, parmi des centaines d’autres, ont pu être égalées mais pas surpassées par les extravagances les plus folles des thaumaturges païens, des magiciens et des spirites ! Et cependant, lorsqu’on prétend que Pythagore domptait les animaux, et même les fauves, par le seul pouvoir de l’influence mesmérique, la bonne moitié des catholiques le taxe d’imposteur éhonté, et l’autre le traite de sorcier, pratiquant la magie et complice du Diable ! Ni l’ours, ni l’aigle, ni même le taureau que, dit-on, Pythagore persuada de ne plus se nourrir de haricots, n’ont répondu avec la voix humaine ; tandis que le « corbeau noir » de saint Benoit, auquel il donnait le nom de « frère » discute avec lui et croasse ses réponses en casuiste né. Lorsque le saint lui offre la moitié d’un pain empoisonné, le corbeau s’indigne et lui fait des reproches en latin comme s’il avait pris ses grades à la Propagande !
Si l’on objecte que la Légende Dorée n’est, aujourd’hui, qu’à demi soutenue par l’Eglise ; qu’il a été reconnu que son auteur l’a compilée d’après une collection de vies des saints, la plupart sans preuves à l’appui, nous pouvons démontrer, au moins un cas, où la biographie n’est point le résultat d’une légende, mais bien l’histoire d’un homme racontée par un autre qui fut son contemporain. Jean Jortin et Gibbon établirent la preuve, il y a déjà bien des années, que les pères primitifs faisaient un choix de narrations, prises dans Ovide, Homere, Tite Live et même dans les légendes populaires orales des nations païennes, pour illustrer les vies de leurs saints apocryphes. Mais ce n’est pas le cas dans les exemples ci-dessus. Saint Bernard vivait au XIIème siècle, et saint Dominique était presque contemporain de l’auteur de la Légende Dorée. De Voragine mourut en 1298 et saint Dominique, dont il décrit si minutieusement la vie et les exorcismes, fonda son ordre pendant le premier quart du XIIIème siècle. De plus, de Voragine fut, lui-même, Vicaire Général des Dominicains, au milieu de ce même siècle, et, par conséquent, il fit la description des miracles exécutés par son héros et patron, peu d’années après le temps où ils sont sensés avoir eu lieu. Il les écrivit dans le même couvent ; et pendant qu’il exposait ces merveilles il y avait probablement cinquante personnes présentes qui avaient été les témoins oculaires de la façon de vivre du saint. Que devons-nous penser d’un biographe qui fait très sérieusement le récit que voici : Un jour que le saint travaillait dans sa cellule, le diable vint le déranger sous la forme d’une puce. Elle gambadait et sautait sur les pages du livre jusqu’à ce que le saint, impatienté, bien que peu disposé à faire du mal, même à un diable, se vit contraint de la punir, immobilisant le diable importun sur la phrase qu’il lisait, en fermant brusquement le livre. Une autre fois le diable apparut sous la forme d’un singe. Il fit tant d’horribles grimaces, que Dominique, pour s’en débarrasser, ordonna au singe-démon de prendre la chandelle et de la lui tenir jusqu’à ce qu’il eût terminé sa lecture. Le pauvre diable s’exécuta et tint la chandelle jusqu’à ce qu’elle fût consumée jusqu’au bout de la mèche ; malgré ses cris perçants pour demander grâce, le saint, l’obligea à tenir la chandelle jusqu’à ce que ses doigts fussent brûlés jusqu’à l’os !
En voilà assez. L’approbation que reçut ce livre de l’Eglise et la sainteté toute spéciale qu’elle lui attribue, suffisent pour démontrer combien ses patrons avaient sa véracité en haute estime. Nous ajouterons, pour terminer, que la quintessence du Decameron de Boccace, est de la pruderie, à côté du répugnant réalisme de la Légende Dorée.
Nous ne pouvons que nous étonner des prétentions de l’Eglise catholique à vouloir convertir au christianisme les Hindous et les Bouddhistes. Si le « païen » reste fidèle à la foi de ses ancêtres, il a, du moins, cette qualité rédemptrice de ne pas apostasier pour le seul plaisir d’échanger une série d’idoles pour une autre. Peut-être trouverait-il quelque nouveauté en embrassant le Protestantisme, car ici, du moins, il a l’avantage de réduire ses notions religieuses à leur plus simple expression. Mais lorsqu’un bouddhiste a été réduit à échanger le soulier de Dagoon contre la pantoufle du Vatican, ou les huit chevaux de Gautama et la dent du Bouddha qui opèrent des miracles, contre une boucle de cheveux d’un saint chrétien et une dent de Jésus, qui font des miracles bien moins habiles, il n’a pas lieu de se vanter de son choix. Sir T.-S. Raffles, en parlant à la Société Littéraire de Java, raconta, dit-on, l’anecdote caractéristique suivante : « En visitant le grand temple situé sur les collines de Nagasaki, le commissaire anglais fut reçu avec toutes les marques de considération et de respect par le vénérable patriarche des provinces du nord, un vieillard de quatre-vingts ans, qui l’hébergea somptueusement. En le conduisant à travers les cours du temple, un des officiers anglais présents s’écria sans y prendre garde, pour montrer sa surprise « Jésus-Christ » ! Le patriarche, se retournant, s’inclina en souriant en disant : « Nous connaissons votre Jasus Christus ! Mais ne nous l’imposez pas dans nos temples et nous continuerons à être amis. Sur ce, les deux antagonistes se séparèrent avec une amicale poignée de mains (150). »
Presque tous les rapports envoyés par les missionnaires des Indes, du Tibet et de Chine, se plaignent de « l’obscénité » diabolique et de la fâcheuse impudicité des rites païens, « qui suggèrent tous, le culte du diable », suivant l’expression de des Mousseaux. Nous doutons fort que la moralité des païens gagnerait beaucoup à une enquête sur la vie du Roi psalmiste, par exemple, l’auteur des délicieux Psaumes que les Chrétiens répètent avec tant de ferveur. La différence entre David() exécutant une danse phallique devant l’arche sacrée (emblème du principe féminin) et un Vishnavite hindou, portant ce même emblème sur la tête, ne favorise celui-là qu’aux yeux de ceux qui n’ont étudié ni les croyances anciennes ni la leur. Lorsqu’une religion qui exigea de David() qu’il coupât et délivrât au roi les prépuces de cent ennemis avant de devenir son gendre (I, Samuel 25-27) est acceptée comme modèle par les Chrétiens, ils ne devraient pas jeter à la figure des païens les impudicités de leurs religions. Se rappelant la suggestive parabole de Jésus ils devraient ôter la poutre de leur œil avant de retirer la paille dans celui de leur voisin. L’élément sexuel est aussi apparent dans le Christianisme que dans n’importe quelle autre « religion païenne » ; mais en tous cas on ne rencontre nulle part dans les Védas, les crudités et l’indécence de langage que les hébraïsants découvrent aujourd’hui dans la Bible Mosaïque.
Cela ne nous servirait pas à grand-chose de nous arrêter à considérer des sujets qui ont été traités d’une façon magistrale par un auteur anonyme, dont l’ouvrage créa une sensation énorme l’année dernière en Angleterre et en Allemagne (151). Quant au sujet en question nous ne pouvons mieux faire que de référer le lecteur aux ouvrages très savants du Dr Inman. Bien qu’entachés de partialité, et souvent injustes envers les anciennes religions païennes et juive, les faits traités dans Ancient Pagan and Modern Christian Symbolism sont inattaquables. Nous ne sommes pas non plus d’accord avec quelques critiques anglais qui l’accusent de viser à renverser le Christianisme. Si par Christianisme on entend les formes extérieures du culte, il cherche évidemment à le détruire, car, pour lui, comme pour toute personne vraiment religieuse, ayant étudié les anciennes croyances exotériques et leur symbologie, le Christianisme est du paganisme tout pur, et le Catholicisme, avec son culte de fétiches est autrement plus nuisible et plus pernicieux que l’Hindouisme dans son aspect le plus idolâtre. Mais, tout en dénonçant les formes exotériques et démasquant les symboles, ce n’est nullement à la religion du Christ qu’il s’attaque, mais au système artificiel de la théologie. Laissons-le expliquer sa thèse par sa propre bouche en citant sa préface :
« Lorsque la perspicacité d’un observateur faisait découvrir un vampire, celui-ci était, nous dit-on, ignominieusement mis à mort en lui passant un pieu à travers le corps ; mais l’expérience démontra qu’ils avaient la vie si tenace qu’ils ressuscitaient mainte et mainte fois malgré l’empalement répété, et qu’on ne s’en débarrassait qu’en les brûlant. De même le paganisme régénéré, qui prédomine chez les partisans de Jésus de Nazareth, a été ressuscité nombre de fois, après avoir été détruit. Favorisé par la masse il est dénoncé par la minorité. Entre autres accusateurs, j’élève la voix contre le paganisme qui existe d’une manière si étendue dans le Christianisme ecclésiastique, et je ferai mon possible pour dévoiler l’imposture. « Dans une histoire de vampire racontée par Southey dans Thalaba, l’être ressuscité prend la forme d’une vierge bien-aimée, et le héros est obligé de la tuer de sa propre main. Il la tue ; mais en frappant la forme de sa bien-aimée il est certain de n’avoir tué qu’un démon. De même, en cherchant à détruire le flot du paganisme déguisé en Christianisme, je ne m’attaque nullement à la vraie religion (152). Qui est celui qui accuserait un ouvrier de malignité pour avoir enlevé la saleté qui recouvrait une belle statue. Il n’en manquera pas qui seront trop délicats pour s’attaquer à un sujet aussi répugnant, mais ils verront avec plaisir qu’un autre le fasse pour eux. C’est d’un éboueur de cette sorte que le besoin se fait sentir (153). »
Mais n’y a-t-il que les païens et les infidèles qui soient persécutés par les catholiques, lesquels s’adressent à la Divinité ainsi que le faisait saint Augustin, « Oh ! mon Dieu ! c’est ainsi que je voudrais voir périr tous tes ennemis » ? Pas le moins du monde ! leurs désirs sont plus mosaïques et plus à l’imitation de Caïn que cela. C’est contre leurs propres frères dans la foi, leurs frères schismatiques qu’ils complotent sous les murs qui abritèrent les meurtriers Borgia. Les larvae des Papes infanticides, parricides et fratricides se sont révélées d’aptes conseillers pour les Caïns de Castelfidardo et de Mentana. C’est maintenant le tour des Chrétiens slavons, des schismatiques orientaux – les philistins de l’église Grecque !
Sa Sainteté le Pape après avoir épuisé dans une métaphore à sa propre louange tous les points de ressemblance entre lui et les grands prophètes bibliques, se compare enfin au Patriarche Jacob() « luttant contre son Dieu ». Il couronne aujourd’hui l’édifice de la piété catholique en sympathisant avec les Turcs ! Le vice-régent de Dieu inaugure son infaillibilité en encourageant, dans un esprit très chrétien, les actes du David() Musulman, le Bachibazouk moderne. Sans doute rien ne serait plus agréable à Sa Sainteté que de recevoir de lui un présent sous forme de quelques milliers de « prépuces » serbes ou bulgares. Fidèle à sa politique d’être tout pour tous afin de faire avancer ses propres intérêts, l’Eglise de Rome, à l’heure où nous écrivons, (1876) voit avec placidité les atrocités serbes et bulgares, et est en train, probablement, de manœuvrer de concert avec la Turquie contre la Russie. Plutôt voir l’Islam et le Croissant, jusqu’ici détestés, maîtres du sépulcre du dieu chrétien, que l’église Grecque établie à Constantinople et à Jérusalem comme religion d’état. Tel un tyran en exil, caduc et édenté, le Vatican recherche toute alliance qui lui promet sinon la restauration de sa puissance perdue, du moins l’affaiblissement de son rival. Il joue en sous-main avec la hache maniée naguère par ses Inquisiteurs tâtant son fil, et attendant le moment propice, tout en espérant contre tout espoir. De son temps l’église des Papes a frayé avec de drôles d’individus, mais jamais elle ne s’est abaissée au point de prêter son appui moral à ceux qui pendant plus de 1.200 ans lui ont craché à la figure, traitant ses enfants de « chiens infidèles », répudiant son enseignement et niant la divinité de son Dieu !
Jusqu’à la presse catholique de France se soulève contre cette indignité et accuse ouvertement le parti Ultramontain de l’Eglise catholique et le Vatican de faire cause commune dans le conflit oriental, avec les musulmans contre les chrétiens.
« Lorsque le Ministre des Affaires Etrangères éleva la voix à la Chambre en faveur des chrétiens grecs, il ne fut applaudi que par les catholiques libéraux, tandis que le parti Ultramontain le reçut froidement », dit le correspondant français d’un journal de New-York.
Ce fut au point que M. Lemoine, directeur bien connu du grand journal catholique libéral, les Débats, se vit obligé d’avouer que l’Eglise Romaine avait plus de sympathie pour les musulmans que pour les schismatiques, de même qu’elle préférait un infidèle à un protestant. Il y a, au fond, dit cet écrivain, une grande affinité entre le Syllabus et le Coran, de même qu’entre les deux chefs des croyants. Les deux systèmes sont de même nature, et s’unissent sur le terrain commun d’une même théorie immuable ! De même, en Italie, le roi et les catholiques libéraux s’unissent dans une vive sympathie pour les infortunés chrétiens, tandis que le Pape et le parti ultramontain inclinent vers les Mahométans. »
Le monde civilisé peut s’attendre, sous peu, à l’apparition matérialisée de la Vierge Marie, dans les murs du Vatican. Le « miracle » si souvent répété de la Visiteuse Immaculée pendant le moyen âge, vient de se reproduire dernièrement à Lourdes ; pourquoi ne le ferait-elle pas une fois de plus, afin d’infliger le coup de grâce à tous les hérétiques, schismatiques et infidèles ? Le cierge miraculeux existe encore à Arras, la capitale de l’Artois ; et à chaque nouvelle calamité qui menace sa « chère Eglise » « Notre Dame » apparaît en personne et l’allume de ses propres mains en présence de toute la congrégation « biologisée ». Cette sorte de « miracles », nous dit M. E. Worsley, exécuté par l’Eglise catholique romaine, « réussit toujours et ne fait de doute pour personne (154) ». La correspondance privée dont la « Bienheureuse Dame » honore ses amis ne fait non plus aucun doute. Il existe deux précieuses missives de cette sorte dans les archives de l’Eglise. La première, prétend-on, est une lettre en réponse à celle que lui adressa saint Ignace. Elle confirme tout ce que son correspondant avait appris au sujet de « son ami », par lequel elle veut dire l’apôtre Jean. Elle l’enjoint de respecter ses vœux et ajoute sous forme d’encouragement : Moi et Jean nous viendrons ensemble vous rendre visite (155).
Rien n’avait transpiré de cette fraude éhontée, jusqu’à la publication des lettres à Paris en 1495. Par une curieuse coïncidence cette publication parut au moment où des investigations menaçantes venaient d’être faites au sujet de l’authenticité du quatrième Evangile synoptique. Qui se permettrait de douter après une pareille confirmation venue du Quartier Général ? Mais le comble de l’effronterie se produisit en 1534, lorsqu’une nouvelle lettre fut reçue, venant de la « Médiatrice », lettre qui ressemble plutôt au rapport d’un politicien à un confrère politique. Elle était rédigée en excellent latin, et on la trouva dans la cathédrale de Messine, avec l’image dont elle fait mention. En voici la traduction :
« La Vierge Marie, Mère du Rédempteur du monde, à l’Evêque, au Clergé et à tous les fidèles de Messine, envoie la santé et la bénédiction, en son nom à elle et celui de son fils (156).
Attendu que vous avez eu à cœur l’établissement de mon culte ; ceci est pour vous faire savoir qu’en ce faisant vous avez trouvé grâce devant mes yeux. Depuis longtemps je pense à votre ville avec douleur, car elle est exposée à de grands dangers à cause de sa proximité du feu de l’Etna, et j’ai eu des discussions à ce sujet avec mon fils, car il était fâché contre vous parce que vous aviez négligé mon culte, et que par conséquent il se souciait fort peu de mon intercession. Aujourd’hui, cependant, comme vous êtes revenus à de meilleurs sentiments, et que, heureusement, vous avez recommencé à m’adorer, il m’a conféré le droit de devenir votre protectrice éternelle ; mais en même temps, je vous avertis de faire attention à ce que vous faites, et de ne pas me donner l’occasion d’avoir à me repentir de ma bienveillance envers vous. Les prières et les fêtes instituées en mon nom me sont particulièrement agréables (véhémenter), et si vous persévérez dans ces choses, et que vous vous opposiez, dans la mesure de vos forces, aux hérétiques qui se répandent aujourd’hui sur tout le monde, ce qui cause un grand danger à mon culte et à celui des autres saints et saintes, vous jouirez de ma protection éternelle.
Comme gage de ce pacte, je vous envoie du ciel, cette image de moi-même, coulée par des mains célestes et si vous l’honorez comme elle le mérite, ce me sera une preuve de votre obéissance et de votre foi. Adieu. Daté au Ciel, assise près du trône de mon fils, le mois de décembre de l’an 1534 de son incarnation. »
« MARIE VIERGE »
Que le lecteur ne s’imagine pas qu’il s’agit d’un faux anticatholique. L’auteur auquel cette lettre est empruntée (157) affirme que l’authenticité de la lettre a été attestée par l’Evêque lui-même, son vicaire général, son secrétaire, et six chanoines de l’église-cathédrale de Messine, qui tous ont signé l’attestation de leurs noms, en le confirmant par serment.
« La lettre et l’image furent trouvées, toutes deux, sur le grand autel, où les avaient placées des anges descendus du ciel, »
Il faut qu’une Eglise soit tombée dans la plus basse dégradation pour que son clergé ait recours à de telles supercheries sacrilèges et que celles-ci soient acceptées par le peuple avec ou sans murmures.
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