Partout où de grandes foules sont assemblées, aux fêtes des pagodes hindoues, aux réjouissances célébrées pendant les mariages des riches castes supérieures, les Européens rencontrent des gunî, charmeurs de serpents, fakirs magnétiseurs, sannyâsis exerçant la thaumaturgie, et ceux qu’on nomme « jongleurs ». II est aisé de se moquer ; mais expliquer ces phénomènes est plus difficile ; pour la science c’est impossible. Les résidents anglais et les voyageurs préfèrent s’en tenir à la première manière. Mais qu’on demande à un de ces Saint Thomas comment sont produits les résultats suivants, qu’ils ne peuvent nier et ne nient pas non plus ? Lorsque des quantités de gunîs et de fakirs font leur apparition, leurs corps entourés de cobra capellas, les bras ornés de bracelets de coralillos – petits serpents dont la morsure est mortelle au bout de quelques secondes – le cou et les épaules encerclés de colliers de trigonocéphales, le plus mortel ennemi des Hindous à pieds nus, dont la morsure donne une mort rapide comme l’éclair, le spectateur sceptique sourit et bénévolement explique que ces reptiles ayant été mis en catalepsie sont tous privés de leurs crochets à venin par les gunîs. « Ils sont inoffensifs, et il serait ridicule de les craindre. » « Le Sahib veut-il caresser un de mes nâgs ? » demanda un jour un gunî à un interlocuteur, qui avait voulu humilier ses auditeurs, pendant une demi-heure de temps, avec ses exploits erpétologiques. Sautant vivement en arrière – les pieds du brave guerrier rivalisant de dextérité avec sa langue – la réponse du capitaine B – ne fut pas de nature à être reproduite ici. Seuls ses terribles gardes du corps sauvèrent le gunî d’une correction peu cérémonieuse. Dites seulement un mot, et pour une demi roupie, n’importe quel charmeur de serpents se mettra à ramper et en quelques instants il aura réuni de nombreux serpents non apprivoisés des espèces les plus venimeuses, les prendra dans les mains et s’en fera une ceinture. A deux reprises différentes dans les environs de Trinkemal, un serpent allait mordre l’auteur, qui par mégarde s’était une fois presque assis sur sa queue, mais chaque fois, un rapide coup de sifflet du gunî que nous avions loué pour nous accompagner, le fit s’arrêter à quelques centimètres de notre corps, comme s’il avait été frappé par la foudre, et laissant tomber sur le sol sa tête menaçante, il demeura là raide et immobile comme une branche morte, sous le charme du Kîtnâ (435d).
Un prestidigitateur européen, un dompteur ou même un magnétiseur voudra-t-il se risquer une seule fois à faire une expérience qu’on peut voir tous les jours en Inde si l’on sait où aller pour cela ? Aucun animal au monde n’est aussi féroce qu’un tigre royal du Bengale. Un jour, toute la population d’un petit village, non loin de Dakka, situé sur les bords de la jungle fut terrifiée au lever du jour par l’apparition d’une énorme tigresse. Ces animaux sauvages ne quittent leur repaire que la nuit, lorsqu’ils vont à la recherche de nourriture et d’eau. Mais dans le cas présent, la tigresse cherchait ses deux petits qui lui avaient été enlevés par un audacieux chasseur. Deux hommes et un enfant avaient déjà été victimes du fauve lorsqu’un fakir âgé, faisant sa ronde journalière, sortit de la porte de la pagode ; il vit et comprit instantanément la situation. Chantant un mantrâm, il alla droit à la bête, qui l’œil flamboyant et la gueule écumante, s’était couchée sous un arbre en attendant une nouvelle victime. Lorsqu’il arriva à une dizaine de pieds de la tigresse, sans interrompre sa prière modulée, dont les paroles sont incompréhensibles pour les profanes, il entreprit une véritable séance de magnétisme, à ce qu’il nous sembla ; il fit des passes. Un hurlement terrible qui glaça le cœur de tous les habitants de l’endroit se fit alors entendre. Ce long cri féroce fit graduellement place en quelques sanglots plaintifs, comme si la mère dépouillée donnait libre cours à sa plainte, puis à l’effroi de la foule qui s’était réfugiée sur les arbres et dans les maisons, le fauve fit un bond, à ce qu’il sembla, sur le saint homme. Il n’en était rien, il se roulait en se tordant à ses pieds dans la poussière. Quelques instants plus tard, elle demeura immobile, son énorme tête reposant sur ses pattes de devant, et ses yeux injectés de sang, mais devenus doux et dociles, se fixèrent sur le visage du fakir. Le pieux homme de prières s’assit près de la tigresse et doucement caressait sa peau tachetée, lui tapotant le dos, jusqu’à ce que ses plaintes devenant de plus en plus faibles, une demi-heure après, tout le village fit cercle autour du groupe ; la tête du fakir reposait sur le dos de la tigresse comme sur un oreiller, sa main droite sur la tête et la gauche sur l’herbe devant la gueule du terrible fauve qui léchait cette main de sa grande langue rose.
Voilà comment les fakirs de l’Inde domptent les animaux les plus féroces. Les dompteurs européens en font-ils autant avec leurs piques chauffées à blanc ? Naturellement tous les fakirs ne sont pas doués d’un pouvoir semblable, il n’y en a comparativement que peu qui le soient ; mais néanmoins leur nombre est considérable. Comment s’entraînent-ils dans les pagodes pour être capables de ces exploits, restera éternellement un secret pour tous, sauf pour les brahmanes et les adeptes des mystères occultes. Les récits, jusqu’ici considérés comme des fables, de Christna et d’Orphée charmant les animaux sauvages, sont ainsi corroborés de nos jours. Un fait, néanmoins, demeure incontestable. Il n’y a pas un seul Européen, en Inde, qui se vante ou se soit jamais vanté d’avoir pénétré dans le sanctuaire secret, à l’intérieur des pagodes. Ni l’autorité, ni l’argent n’ont jamais déterminé un brahmane à permettre à un étranger non initié de passer le seuil de l’enceinte réservée. Se prévaloir de l’autorité, dans ce cas, équivaudrait à jeter une mèche enflammée dans une poudrière. Les centaines de millions de fidèles hindous, tout patients, doux et pleins de longanimité qu’ils soient et dont l’apathie évita aux Anglais d’être chassés du pays en 1857, se soulèveraient comme un seul homme, si on s’avisait de commettre une pareille profanation ; sans égard de sectes ou de castes, ils extermineraient les chrétiens. La compagnie des Indes orientales le savait bien, et édifia sa puissance sur l’amitié des brahmanes, et en allouant des subsides aux pagodes ; et le gouvernement britannique est aussi prudent que son prédécesseur. Ce sont les castes et la non-intervention du gouvernement dans les choses de la religion prévalente du pays qui lui assurent une autorité relative en Inde. Mais revenons au Shamanisme, la plus étrange et la plus méprisée de toutes les religions survivantes – le « Culte des Esprits ».
Ses sectateurs n’ont ni autels, ni idoles, et c’est sur l’autorité d’un prêtre shaman, que nous avançons que leurs véritables rites, qu’ils sont tenus de pratiquer une seule fois par an, le jour le plus court de l’hiver, ne peuvent avoir lieu en présence d’un étranger à leur foi. Nous sommes, donc, parfaitement certains que toutes les descriptions données jusqu’à ce jour dans le Asiatic Journal et dans d’autres périodiques européens, ne sont que de pures conjectures. Les Russes, qui de par leurs relations constantes avec les shamans de Sibérie et de Tartarie seraient les plus compétents pour parler de leur religion, n’ont rien appris à ce sujet, sinon la dextérité de ces hommes qu’ils sont enclins à considérer comme d’adroits jongleurs. Cependant nombre de résidents russes en Sibérie, sont parfaitement convaincus des pouvoirs « surnaturels » des Shamans. Partout où ils se rassemblent pour leur culte, c’est toujours à l’air libre, sur le sommet d’une haute montagne, ou au fond d’une épaisse forêt, et en cela ils nous rappellent les anciens Druides. Les cérémonies qu’ils pratiquent à l’occasion des naissances, des décès, et des mariages, ne constituent qu’une partie insignifiante de leur culte. Elles consistent en offrandes, à asperger le feu avec des liqueurs et du lait, à psalmodier de curieux hymnes ou plutôt des incantations magiques, entonnées par le shaman officiant, et se terminant par un chœur de tous les assistants.
Les nombreuses petites clochettes de cuivre qu’ils portent sur leurs robes sacerdotales faites de peau de daim, ou de la dépouille de quelque autre animal réputé magnétique, sont employées pour chasser les mauvais esprits de l’air, superstition qui était partagée par toutes les nations de l’antiquité, y compris les Romains et même les Juifs, comme nous l’enseignent leurs clochettes d’or (436d). Ils ont également des verges de fer couvertes de clochettes pour la même raison. Lorsque, après certaines cérémonies, la crise voulue est atteinte, que « l’esprit a parlé », et que le prêtre (qui peut être homme ou femme) ressent son influence dominatrice, une force occulte attire la main du Shaman vers le haut du bâton sur lequel sont d’ordinaire gravés des hiéroglyphes. Pressant la paume de la main contre le bâton il est soulevé en l’air à une hauteur considérable, et demeure quelque temps ainsi suspendu. Quelquefois il saute à une hauteur considérable, et suivant l’esprit qui le contrôle, car il n’est souvent qu’un médium irresponsable, il se met à prophétiser et à décrire les événements à venir. C’est ainsi qu’en 1847, un shaman d’une contrée retirée de Sibérie prophétisa la guerre de Crimée et en détailla exactement l’issue. Les particularités de la prophétie furent soigneusement notées par les assistants, lesquelles se vérifièrent exactement six années plus tard. Bien que généralement ignorants même du nom de l’astronomie, et bien qu’ils ne l’aient pas étudiée, ils prédisent souvent des éclipses ou d’autres phénomènes astronomiques. Lorsqu’on les consulte au sujet de vols ou de meurtres, ils indiquent invariablement les coupables.
Les Shamans de Sibérie sont tous ignorants et illettrés. Ceux de Tartarie et du Tibet, peu nombreux d’ailleurs sont, pour la plupart, des hommes instruits dans leur genre et ne se laisseront pas contrôler par des esprits quelconques. Les premiers sont des médiums dans le sens complet du mot ; les autres sont des e magiciens ». Il n’est pas surprenant que des personnes pieuses et superstitieuses, après avoir été témoins d’une de ces crises, déclarent que le Shaman est possédé du démon. De même que la furie des Corybantes et des Bacchantes de la Grèce antique, la crise « spirituelle » des shamans se traduit par des danses violentes et des gestes sauvages. Graduellement les assistants sentent l’esprit d’imitation les envahir ; pris d’une impulsion irrésistible, ils se mettent à danser, et deviennent, à leur tour des extatiques ; celui qui commence à se joindre au chœur, prend petit à petit une part inconsciente dans les gesticulations jusqu’à ce qu’il s’affaisse épuisé sur le sol, et souvent aussi mourant.
« O, jeune fille, un dieu te possède ! est-ce Pan, Hécate, le vénérable Corybante, ou Cybèle qui te cause cette agitation ? » dit le chœur en s’adressant à Phèdre dans Eurypide. Cette forme d’épidémie psychologique est trop connue depuis le moyen âge pour que nous revenions là-dessus. La Chorœa sancti Viti est un fait historique et s’étendit sur toute l’Allemagne. Paracelse guérit nombre de personnes possédées de cet esprit d’imitation. Mais il était cabaliste, et par conséquent, accusé par ses ennemis d’avoir expulsé des démons par le pouvoir d’un démon plus puissant, qu’on prétendait qu’il portait avec lui dans la poignée de son épée. Les juges chrétiens de cette époque de terreur avaient trouvé un remède plus prompt et plus sûr. Voltaire affirme que, dans le district du Jura, en 1598 et 1600, plus de 600 lycanthropes furent mis à mort par un juge charitable et pieux.
Mais tandis que le Shaman illettré n’est qu’une victime, que pendant ses crises il voit parfois les personnes présentes sous forme d’animaux variés, et parvient souvent à leur faire partager son hallucination, son confrère Shaman, versé dans les mystères des collèges sacerdotaux du Tibet, chasse la créature élémentaire qui peut produire l’hallucination, comme le ferait un magnétiseur vivant, non pas par le pouvoir d’un démon plus puissant, mais simplement par la connaissance de la nature de l’ennemi invisible. Là où les académiciens ont échoué, comme dans le cas des Cévenols, un Shaman ou un lama aurait tôt fait de mettre un terme à l’épidémie.
Nous avons fait mention d’une pierre de cornaline, qui était en notre possession, et qui eut un effet si favorable et si inattendu sur la décision du Shaman. Chaque Shaman possède un talisman de cette nature, qu’il porte suspendu à une cordelette sous son bras gauche.
« A quoi vous sert-elle, et quelles sont ses vertus ? » demandâmes-nous à plusieurs reprises à notre guide. Il ne répondit jamais d’une manière directe à cette question, mais évita toujours une explication, promettant qu’aussitôt que l’occasion se présenterait ; et que nous serions seuls, il demanderait à la pierre de nous répondre elle-même. C’est dans ce vague espoir qu’il nous abandonna à notre propre imagination.
Mais le jour où la pierre « parla » ne devait pas tarder. Ce fut pendant une des heures les plus critiques de notre vie, dans un moment où l’humeur vagabonde du voyageur avait conduit l’auteur de ces lignes dans des contrées éloignées, où la civilisation est inconnue, et où la vie n’est pas un seul instant en sécurité. Une après-midi, tous, hommes et femmes, ayant quitté la yourta (tente tartare) qui depuis plus de deux mois était notre demeure, pour aller assister à l’exorcisme lamaïque d’un Tshoutgour (437d), accusé de briser et de faire disparaître magiquement tous les misérables meubles et la vaisselle d’une famille qui habitait à deux milles de là, nous rappelâmes sa promesse au Shaman, qui était devenu notre unique protecteur dans ces déserts solitaires. Il soupira, hésita, mais après un court silence, il quitta sa place sur la peau de mouton et sortit ; là il plaça une tête de bouc desséchée avec ses cornes proéminentes sur une cheville de bois, puis laissant retomber le rideau de feutre qui en fermait l’entrée, il nous informa qu’aucune personne vivante n’oserait pénétrer dans la tente, car la tête de bouc était la preuve qu’il était « à l’œuvre ».
Mettant alors la main dans son sein il en sortit la petite pierre, de la taille d’une noix, et la développant avec soin, il se mit, à ce qu’il nous parut, à l’avaler. Aussitôt ses membres se raidirent, son corps devint rigide et il retomba, froid et immobile comme un cadavre. N’était-ce que ses lèvres remuaient un peu à chaque question posée, la scène eut été fort embarrassante, que dis-je, horrible. Le soleil se couchait et si les braises du foyer au centre de la tente n’eussent jeté une faible lumière, la tente eut été dans l’obscurité la plus complète ce qui aurait encore ajouté à l’oppression causée par le silence environnant.
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