Le résident anglais qui se trouve en présence dans les maidans et les places publiques, de ce qu’il considère comme des exhibitions terribles et dégoûtantes, d’êtres humains, assis immobiles dans la torture volontairement imposée du ûrddwa bahu, avec les bras dressés au-dessus de la tête pendant des mois entiers, et même pendant des années, ne doit nullement s’imaginer que ce sont des fakirs à miracles. Les phénomènes exécutés par ceux-ci ne se voient que par l’entremise et la protection amicale d’un brahmane, ou dans des circonstances fortuites toutes particulières. Ces hommes sont aussi peu accessibles que les véritables filles Nautch, dont parlent tous les voyageurs, mais que bien peu ont vues réellement, puisqu’elles appartiennent exclusivement aux pagodes.
Il est fort bizarre, que malgré les milliers de voyageurs et les millions de résidents anglais qui ont séjourné en Inde et l’ont traversée dans toutes les directions, si peu soit encore connu de ce pays et des contrées environnantes. Quelques lecteurs non seulement douteront peut-être de ce que nous avançons, mais iront jusqu’à le contredire. Sans doute, nous répondront-ils que tout ce qu’on désire savoir sur l’Inde est déjà archi- connu. Et, de fait, cette réponse nous a déjà été faite. Il ne faut pas s’étonner si les résidents anglo-indiens ne se soucient guère de faire des enquêtes ; car, comme un officier anglais nous le dit une fois : « La société ne considère pas de bon ton de s’occuper des Hindous ou de leurs affaires, ou même de s’étonner ou de prendre des informations au sujet des choses extraordinaires qu’on pourrait y observe » – Mais nous sommes fort surpris que, du moins, des voyageurs n’aient pas exploré plus qu’ils ne l’ont fait ce pays éminemment intéressant. Il y a à peine cinquante ans, qu’en pénétrant dans les montagnes Bleues ou Nilgherry de l’Hindoustan méridional, deux courageux officiers anglais qui y chassaient le tigre, découvrirent une race étrange, parfaitement distincte en langage et en apparence de tous les autres peuples hindous. On mit en avant de nombreuses suppositions, toutes plus absurdes les unes que les autres, et les missionnaires, toujours sur le qui-vive pour faire tout cadrer avec la Bible, allèrent jusqu’à suggérer que ce peuple était une des dix tribus perdues d’Israël, étayant leur ridicule hypothèse sur ce qu’ils ont le ceint blanc et « les traits caractéristiques de la race juive ». Cette dernière allégation est parfaitement erronée, car les Todas, ainsi qu’on les nomme n’ont pas la moindre ressemblance avec le type juif ; soit par les traits, la forme, l’action ou le langage. Ils se ressemblent tous et, ainsi que le disait un de nos amis, les plus beaux Todas, pour la majesté et la beauté de leurs formes, ressemblent plus à la statue du Zeus grec, que tous les autres hommes à sa connaissance.
Cinquante ans se sont écoulés depuis la découverte ; mais quoique, depuis lors, des villes aient été édifiées dans ces collines, et que le pays ait été envahi par les Européens, on ne sait rien de plus qu’alors, sur le compte des Todas. Parmi les plus stupides rumeurs qui courent au sujet de ce peuple, sont celles qui ont trait à leur nombre et à leur pratique de la polyandrie. L’opinion générale dit que par suite de cette coutume leur nombre est tombé à quelques centaines de familles et que la race disparaît rapidement. Nous avons eu l’occasion de nous renseigner à leur sujet, et nous affirmons par conséquent positivement que les Todas ni ne pratiquent la polyandrie, ni que leur nombre soit aussi restreint qu’on le suppose. Nous sommes tout prêts à démontrer que personne n’a jamais vu des enfants leur appartenant. Ceux qu’on a vus chez eux appartiennent aux Badagas, tribue hindoue, tout à fait distincte des Todas, comme race, couleur et langage, et qui comprend les « adorateurs » les plus directs de ce peuple étrange. Nous disons bien adorateurs, car les Badagas, habillent, nourrissent, servent les Todas, et considèrent chaque Toda comme une divinité. En stature, ce sont des géants, aussi blancs que les Européens ; ils portent leurs cheveux et leur barbe châtains et bouclés démesurément longs, qu’aucun rasoir n’a touché dès leur enfance. Aussi beau qu’une statue de Phidias ou de Praxitèle, le Toda demeure oisif toute la journée, ainsi que l’affirment quelques voyageurs qui en ont vu. Nous reproduisons ce qui suit des opinions contradictoires et des affirmations que nous avons entendues des résidents de Ootakamund et d’autres petites villes civilisées récemment construites dans les Monts Nilgherry.
« Ils ne se servent jamais d’eau ; ils sont extraordinairement beaux et nobles d’allure, mais très sales ; à l’encontre de tous les autres indigènes ils méprisent les bijoux, et ne portent jamais d’autres vêtements qu’une grande draperie noire ou couverture d’étoffe laineuse, avec une bande de couleur au bas ; ils ne boivent jamais autre chose que du lait pur ; ils ont de grands troupeaux de bétail, mais ils ne mangent pas leur chair, ni n’utilisent leurs bestiaux pour le labour ou le travail ; ils ne vendent ni n’achètent ; les Badagas les nourrissent et les habillent ; ils ne portent ni ne se servent jamais d’armes, voire même d’un simple bâton ; les Todas ne savent pas lire et ne veulent pas apprendre. Ils font le désespoir des missionnaires et n’ont, en apparence, aucune religion, à part le culte qu’ils se rendent eux-mêmes, comme Seigneurs de la Création » (424d).
Nous allons corriger quelques-unes de ces affirmations, autant que nous le pourrons, d’après ce que nous a dit un personnage très saint, un Brahmanam-gourou, que nous tenons en haute estime.
Personne n’en a vu plus de cinq ou six à la fois ; ils ne parlent pas aux étrangers, et aucun voyageur n’a jamais pénétré dans leurs curieuses huttes longues et basses, qui n’ont, en apparence, ni fenêtres ni cheminée, et n’ont qu’une seule porte ; personne n’a jamais vu l’enterrement d’un Toda, pas plus qu’un homme très âgé parmi eux ; ils ne sont jamais attaqués par le choléra, bien que des milliers d’indigènes meurent autour d’eux dans des épidémies périodiques de cette maladie ; enfin, bien que les environs fourmillent de tigres et d’autres animaux sauvages, ni tigre, ni serpent, ni quelque animal féroce que ce soit dans ces parages, n’a jamais touché un Toda ou une de leurs bêtes, bien que, ainsi que nous l’avons dit plus haut, ils ne portent même pas un bâton.
De plus, les Todas ne se marient point. Leur nombre paraît fort restreint, car personne n’a réussi à les dénombrer ni n’aura l’occasion de le faire ; dès que leur solitude a été profanée par l’avalanche de la civilisation – ce qui fut le cas, probablement par suite de leur propre négligence – les Todas ont commencé à se déplacer vers des lieux encore plus inconnus et inaccessibles que les Monts Nilgherry ne l’étaient auparavant ; ils ne naissent pas de mères Todas, ni de parenté Toda ; ce sont les enfants d’une secte très choisie, mise à part dès leur enfance dans un but religieux tout spécial. Reconnus à la particularité de leur teint et à d’autres signes, ces enfants sont considérés dès leur naissance pour ce qu’on nomme des Todas. Tous les trois ans chacun doit se rendre à un endroit donné, pour un certain laps de temps, où tous se rencontrent ; leur « saleté » n’est qu’un masque, comme celle qui revêt un sannyasi en public, pour obéir à son vœu ; leur bétail, est voué en grande partie à des usages sacrés ; et bien que leurs lieux de culte n’aient jamais été foulés par des pieds profanes, ils existent néanmoins et rivalisent probablement avec les plus belles pagodes – goparams – connues des Européens. Les Badagas sont leurs vassaux tout spéciaux et, ainsi qu’on l’a déjà dit, ils adorent les Todas comme des demi- dieux ; car leur naissance et leurs pouvoirs mystérieux leur donnent droit à cette distinction.
Le lecteur peut être certain que tous les renseignements à leur sujet qui iraient à l’encontre du peu que nous avons recueilli, sont erronés. Aucun missionnaire n’en prendra un dans ses filets, et aucun Badaga ne les trahira, même si on le coupait en morceaux. Il s’agit ici d’un peuple qui a un grand et noble but à remplir et dont les secrets sont inviolables.
De plus, les Todas ne sont pas la seule tribu mystérieuse en Inde. Nous avons fait allusion à plusieurs de celles-ci dans un chapitre précédent, mais combien il y en a-t-il encore d’autres qui demeureront toujours sans nom, ignorées, mais toujours présentes !
Tout ce que l’on sait au sujet de ce qu’on appelle généralement le Shamanisme se réduit à fort peu de chose ; et même ce peu a été dénaturé comme, du reste, toutes les autres religions non chrétiennes. On l’a dénommé le « paganisme » de Mongolie, et cela tout à fait à tort, car c’est une des plus anciennes religions de l’Inde. C’est le culte des esprits, ou la croyance en l’immortalité des âmes, croyance que celles-ci sont toujours les mêmes hommes que sur la terre, bien que leurs corps aient perdu leur forme objective, et que l’homme ait échangé sa nature physique contre une nature spirituelle. Dans son état actuel le shamanisme est un rejeton de la théurgie primitive et une fusion pratique des mondes visible et invisible. Lorsqu’un habitant de la terre désire entrer en communication avec ses frères invisibles, il doit s’assimiler leur nature, c’est-à-dire qu’il les rencontre à mi-chemin et ceux-ci lui fournissent une provision d’essence spirituelle, il leur transmet, à son tour, une partie de sa nature physique, ce qui leur permet d’apparaître quelquefois sous une forme semi-objective. C’est un échange temporaire de deux natures, dénommé théurgie. On appelle les shamans des sorciers, parce qu’on dit qu’ils évoquent les « esprits »des morts dans un but de nécromancie. Le véritable shamanisme, dont les traits caractéristiques prévalaient en Inde au temps de Megasthénes, (300 ans avant J.-C.), ne peut pas plus être jugé d’après ses rejetons dégénérés parmi les shamans de Sibérie, que la religion de Gautama-Bouddha d’après le fétichisme de ses partisans au Siam et en Biramnie. Il s’est réfugié dans les principales lamaseries de Mongolie et du Tibet ; et là, le shamanisme, si nous devons lui donner ce nom, est pratiqué jusqu’aux limites les plus extrêmes des relations entre les hommes et les « esprits ». La religion des Lamas a gardé fidèlement la science primitive de la magie, et produit, encore aujourd’hui, d’aussi grands exploits que du temps de Kublai-Khan et de ses barons. L’ancienne formule mystique du roi Srong-ch-Tsans-Gampo, le « Aum mani padmé boum » (425d), produit ses merveilles, maintenant comme au VIIème siècle. Avalokistesvara, le plus élevé des trois Boddhisattvas, et le saint patron du Tibet, projette toujours son ombre à la vue des fidèles, à la lamaserie de Dga-G’Dan, fondée par lui ; et la forme lumineuse de Son-Ka-pa, dans celle d’un nuage de feu, qui se sépare des rayons dansants du soleil, converse encore avec la grande congrégation des lamas au nombre de plusieurs milliers ; la voix descend d’en haut comme le murmure de la brise dans le feuillage. Peu de temps après, disent les Tibétains, la superbe apparition disparaît dans l’ombre des arbres sacrés du parc de la lamaserie.
On dit qu’à Garma-Kian, (la maison mère) les esprits mauvais et qui n’ont pas fait de progrès sont appelés et qu’on les fait apparaître à certains jours, et qu’on les oblige à rendre compte de leurs méfaits ; les adeptes lamas les forcent à redresser les torts qu’ils ont faits aux mortels. C’est ce que l’abbé Hue exprime naïvement par « personnifier les mauvais esprits », c’est-à-dire les diables. S’il était permis à certains sceptiques européens de consulter les notes imprimées journellement (426d) à Moru, et dans la « Cité des Esprits », des rendez-vous d’affaires qui ont lieu entre les lamas et le monde invisible, ils prendraient certainement un plus grand intérêt aux phénomènes décrits avec tant de complaisance dans les journaux spirites. C’est à Buddha-Ila, ou plutôt Foth-Ila (le Mont de Bouddha), dans la plus importante des milliers de lamaseries du pays, qu’on voit le sceptre Boddhisgat flotter sans contact dans l’air, et ses mouvements règlent les actions de la communauté. Lorsqu’un lama est appelé à rendre compte au supérieur du monastère, il sait d’avance qu’il est inutile de mentir ; le « régulateur de justice » (le sceptre) est là, et son mouvement ondulatoire, qui approuve ou non, décide instantanément et sans conteste la question de sa culpabilité. Nous ne prétendons pas avoir été témoin personnellement de tout ce que nous rapportons – nous n’avons aucune prétention d’aucune sorte. Il suffit de dire que, pour ces phénomènes, ce que nous n’avons pas vu de nos propres yeux nous a été affirmé de telle façon que nous l’endossons comme authentique.
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