Ceux qui seraient le mieux préparés pour apprécier l’occultisme sont les spirites, bien que, de parti pris, ils aient été jusqu’ici les ennemis les plus acharnés de son imposition à l’attention publique. Malgré tant de stupides dénégations et de dénonciations, leurs phénomènes sont authentiques, mais nonobstant leurs propres affirmations, ils sont totalement incapables de les comprendre. La théorie insuffisante de l’action constante des esprits humains désincarnés dans la production de leurs phénomènes a été la ruine de leur cause. Les rebuffades innombrables ont échoué à ouvrir leur raison ou à leur donner une intuition de la vérité. Ignorant les enseignements du passé, ils n’ont rien à leur substituer. Nous leur offrons une déduction philosophique à la place d’une hypothèse impossible à prouver, l’analyse scientifique et la démonstration au lieu de la foi aveugle. La philosophie occulte leur fournit les moyens de se mettre d’accord avec les exigences raisonnables de la science, et les libère de l’humiliante nécessité d’accepter l’enseignement oraculaire « d’intelligences », qui, en règle générale sont moins intelligentes encore qu’un écolier. Sur ces bases et fortifiés de cette manière, les phénomènes modernes seraient en mesure de forcer l’attention et le respect de ceux qui exercent une autorité sur l’opinion publique. Sans cette aide, le spiritisme est condamné à végéter, repoussé également – et non sans raison – par les savants et par les théologiens. Sous son aspect moderne le spiritisme n’est ni une science, ni une religion, ni une philosophie.
Sommes-nous injustes ? Quel est le spirite intelligent qui oserait prétendre que nous avons dénaturé le cas ? Que pourrait-il proposer, sinon une confusion de théories, un enchevêtrement d’hypothèses se contredisant les unes les autres. Pourrait-il affirmer que le spiritisme, même depuis ses trente ans d’existence et de phénomènes, ait une philosophie défendable ; que dis-je, qu’il possède quoi que ce soit qui se rapproche d’un système établi, généralement accepté et adopté par ses représentants attitrés ?
Et cependant, il y a beaucoup d’écrivains réfléchis, instruits et sérieux parmi les spirites répandus dans le monde entier. Il y en a parmi eux qui, outre l’entraînement scientifique et mental, avec une foi raisonnée dans l’authenticité des phénomènes per se, possèdent toutes les qualités nécessaires pour se mettre à la tête du mouvement. Comment se fait-il alors, qu’à part la production d’un volume ou deux, ou d’une contribution à un journal quelconque, ils s’abstiennent tous de prendre une part active dans la formation d’un système de philosophie ? Ce n’est pas faute de courage moral, ainsi que leurs écrits le démontrent bien. Ce n’est pas non plus par indifférence, car chez eux l’enthousiasme déborde, et ils sont persuadés des faits. Ce n’est pas faute de capacités, car il y a parmi eux des hommes de marque, des princes parmi nos esprits les plus cultivés. L’unique raison est que, presque sans exception, ils sont déroutés par les contradictions qu’ils rencontrent, et ils attendent que leurs hypothèses expérimentales aient été vérifiées par d’autres expériences. C’est la sagesse, sans doute, qui leur inspire de telles résolutions. C’est celle qui fut adoptée par Newton qui, avec l’héroïsme d’une nature droite et honnête, différa pendant dix-sept ans la publication de sa théorie de la gravitation, pour la seule raison qu’il ne l’avait pas vérifiée à sa propre satisfaction.
Le spiritisme, dont l’esprit est plutôt agressif que défensif, a contribué à l’iconoclastie et en cela il n’a pas tort. Mais en démolissant il ne réédifie pas. Toute vérité substantielle qu’il érige est aussitôt ensevelie sous une avalanche de chimères, jusqu’à ce que tout ne soit plus qu’une confusion de ruines. A chaque pas fait en avant, à l’acquisition de chaque position sur le terrain des FAITS, quelque cataclysme, sous la forme d’une fraude, d’un scandale, ou d’une trahison préméditée, se produit, et repousse les spirites impuissants, parce qu’ils ne peuvent pas, et que leurs amis invisibles ne veulent pas (ou serait-ce qu’ils ne peuvent pas non plus) justifier leurs prétentions. Leur point faible est qu’ils n’ont qu’une seule théorie à mettre en avant pour expliquer les faits incriminés – l’action des esprits humains désincarnés, et la dépendance complète du médium à leur égard. Ils attaquent ceux qui diffèrent de leur point de vue avec une véhémence digne d’une meilleure cause ; ils considèrent chaque argument en contradiction avec leur théorie comme une insulte faite à leur bon sens et à leur pouvoir d’observation ; et ils vont jusqu’à refuser péremptoirement de discuter la question.
Comment le spiritisme pourrait-il, alors, être érigé en science ? Ainsi que le fait voir le professeur Tyndall, une science comprend trois éléments absolument indispensables : l’observation des faits ; l’induction de lois d’après ces faits ; et la vérification de ces lois par des expériences pratiques répétées. Quel est l’observateur expérimental qui prétendra que le spiritisme présente un quelconque de ces trois éléments ? Le médium n’est pas toujours entouré des conditions d’épreuve suffisantes pour permettre de garantir les faits ; les déductions tirées des faits présumés sont injustifiables en l’absence de cette vérification ; et, comme corollaire, la vérification de ces hypothèses au moyen d’expériences est loin d’être suffisante. En somme l’élément principal d’exactitude, fait, en règle générale, complètement défaut.
Afin qu’on ne nous accuse pas de vouloir dénaturer la position du spiritisme, au moment d’écrire ces lignes, ou de refuser de faire crédit aux progrès déjà faits, nous nous permettrons de citer quelques passages du Spiritualist de Londres, du 2 mars 1877. A la réunion bi-mensuelle du 19 février, un débat s’éleva sur le thème de la « Pensée antique et le Spiritisme moderne ». Quelques-uns des spirites les plus intelligents d’Angleterre y prirent part. Parmi eux était M. W. Stainton Moses, M. A. qui, dernièrement, a porté son attention sur les rapports des phénomènes anciens et modernes. Il s’exprime ainsi : « Le spiritisme populaire n’est pas scientifique ; il fait peu pour établir la preuve scientifique de ce qu’il avance. De plus, le spiritisme exotérique, s’occupe presque exclusivement de la communion présumée avec des amis personnels, ou de la gratification de la curiosité des assistants, ou encore d’une simple production des phénomènes… La véritable science ésotérique du spiritisme est fort rare, et encore plus précieuse que rare. C’est à elle que nous devons nous adresser pour créer le savoir qui se développera exotériquement. Nous agissons trop comme les physiciens ; nos épreuves sont informes et par trop souvent illusoires ; nous connaissons trop peu le pouvoir protéen de l’esprit. En cela les anciens nous ont largement devancés et nous pouvons beaucoup apprendre d’eux. Nous n’avons introduit aucune certitude dans les conditions – chose absolument nécessaire pour toute expérience scientifique. Cela est dû, surtout, au fait que nos cercles ne sont basés sur aucun principe… Nous n’avons même pas appris les vérités élémentaires connues des anciens d’après lesquelles ils agissaient, entre autres l’isolement des médiums. Nous avons été si occupés de chasse aux merveilles, que nous n’avons même pas classé les phénomènes, ou mis en avant une théorie pour la production du plus simple d’entre eux… Nous ne nous sommes jamais posé la question : Quelle est l’intelligence mise en œuvre ? Voilà notre plus grande faute, la source la plus fréquente de l’erreur, et ici encore nous pourrions prendre exemple sur les anciens. Il y a parmi les spirites une aversion insurmontable pour admettre la possibilité de la vérité de l’occultisme. Ils sont, à cet égard, aussi difficiles à convaincre que le monde extérieur l’est du spiritisme lui-même. Les spirites débutent par une erreur, à savoir : que tous les phénomènes sont causés par l’action des esprits humains désincarnés ; ils n’ont pas étudié les pouvoirs de l’esprit humain ; ils ignorent l’étendue de l’action de cet esprit, jusqu’où s’étend son action sur ce qu’il recouvre. »
Notre position n’aurait pu être mieux définie. Si le spiritisme a un avenir, il demeure entre les mains d’hommes comme M. Stainton Moses.
Notre tâche est achevée – plût à Dieu qu’elle eût été mieux accomplie ! Mais, malgré notre manque d’expérience dans l’art d’écrire, et la sérieuse difficulté pour nous de le faire dans une langue étrangère, nous espérons avoir réussi à dire certaines choses qui ne seront point perdues pour les esprits réfléchis. Les ennemis de la vérité ont tous été énumérés et passés en revue. La science moderne, incapable de satisfaire les aspirations de la race, fait de l’avenir un néant et prive l’homme d’espérance. Elle est, dans un sens, comme le Baital Pachisi, l’imaginaire vampire populaire hindou, qui vit dans les cadavres et se nourrit de la pourriture de la matière. La théologie de la chrétienté a été usée jusqu’à la corde par les esprits les plus sérieux de notre époque. Elle a été reconnue, dans son ensemble, plutôt nuisible que propice à la spiritualité et à la morale. Au lieu d’exposer les règles de la loi divine et de la justice, elle n’enseigne qu’elle-même. A la place de la Divinité immortelle, elle prêche le « Malin » et le rend impossible à distinguer de Dieu lui-même. « Ne nous induis point en tentation » telle est la prière des chrétiens. Qui, donc est le tentateur ? Est-ce Satan ? Non, la prière ne s’adresse pas à lui. C’est le génie tutélaire qui endurcit le cœur de Pharaon ; qui mit un mauvais esprit en Saül ; qui envoya des messagers trompeurs aux prophètes, et induisit David au péché, c’est – le Dieu d’Israël de la Bible !
Notre revue de nombreuses croyances religieuses que l’humanité a professées depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, indique de la manière la plus certaine qu’elles dérivent toutes de la même source primitive. Il semblerait que toutes ne soient que des modes différents pour exprimer les élans de l’âme humaine emprisonnée à frayer avec les sphères supérieures. De même que le rayon de la lumière blanche est décomposé par le prisme dans les diverses couleurs du spectre solaire, de même le rayon de la vérité divine, en passant par le triple prisme de la nature de l’homme s’est brisé en fragments multicolores, dénommés RELIGIONS. Et, comme les rayons du spectre se fondent l’un dans l’autre dans des nuances imperceptibles de même aussi les grandes théologies qui ont paru à des degrés divers de séparation de la source primitive, ont été reliées par des schismes mineurs, des écoles et des branches poussées de l’une et de l’autre. Combinées, leur réunion représente une seule vérité éternelle ; séparées elles ne sont que les ombres de l’erreur humaine et les marques de son imperfection. Le culte des Pitris védiques se transforme rapidement en culte de la partie spirituelle du genre humain. II ne lui manque que la juste perception des choses objectives pour découvrir enfin que le seul monde réel est le monde subjectif.
Ce qu’on a dédaigneusement appelé Paganisme était l’ancienne sagesse, saturée de Divinité ; et le judaïsme et ses rejetons, le Christianisme et l’Islamisme ont tiré toute leur inspiration de ce père ethnique. Le brahmanisme prévédique et le bouddhisme sont la double source dont toutes les religions ont jailli ; le Nirvana est l’océan vers lequel elles tendent toutes.
Pour les besoins de l’analyse philosophique nous n’avons pas à tenir compte des énormités qui ont noirci l’histoire de plusieurs religions mondiales. La vraie foi est la personnification de la charité divine ; ceux qui desservent ses autels ne sont que des hommes. En feuilletant les pages maculées de sang de l’histoire ecclésiastique, nous trouvons que quelque fût le héros et quelque costume qu’aient revêtus les acteurs, le plan de la tragédie a toujours été le même. Mais la Nuit éternelle les couvrait toutes et nous passons de ce qui est visible à ce qui est invisible pour l’œil des sens. Notre désir ardent a été de montrer aux âmes véritables comment elles peuvent soulever le rideau et dans l’éclat de cette Nuit faite Jour, regarder d’un œil que rien ne peut éblouir, LA VERITE SANS VOILE.
FIN DU VOLUME II
FIN DU LIVRE


