En examinant avec soin la constitution de l’homme et ses tendances, il semble qu’il existe deux directions définies selon lesquelles il se développe. Il est pareil à un arbre qui plante ses racines dans le sol, tandis qu’il projette ses jeunes branches vers le ciel. Ces deux lignes de force qui émanent du point central personnel sont pour lui claires, définies, intelligibles. Il appelle l’une le bien et l’autre le mal. Mais l’homme n’est pas, selon l’analogie, l’observation, ou l’expérience, une ligne droite. On souhaiterait qu’il en fût ainsi, et que la vie, ou le progrès, ou le développement, ou quel que soit le nom que nous choisissions, ne consistât qu’à suivre une route droite ou une autre, ainsi que le prétendent les gens de religion. Toute la question, tout cet immense problème serait alors aisément résolu. Mais il n’est pas aussi facile d’aller en enfer que le déclarent les prédicateurs. C’est une tâche aussi ardue que de se frayer une voie vers la Porte d’Or. Un homme peut se perdre complètement dans les plaisirs des sens, il peut avilir sa nature entière, semble-t-il, et cependant, il ne parvient pas à devenir le diable parfait, parce qu’il y a toujours en lui l’étincelle de lumière divine. Il essaye de choisir la large route qui conduit à la destruction et entre bravement dans sa carrière précipitée. Mais très vite, il est retenu et décontenancé par quelque tendance en lui à laquelle il ne pensait pas – l’une ou l’autre des multiples autres radiations qui émanent du centre de son soi. Il souffre comme souffre le corps quand il développe des monstruosités qui entravent sa saine activité. Il a créé la douleur, et rencontré sa propre création. Il peut sembler que cet argument soit d’application difficile en ce qui concerne la souffrance physique. Il n’en est pas ainsi si l’on considère l’homme d’un point de vue plus élevé que celui que nous adoptons habituellement. Si on l’envisage comme une conscience puissante qui crée ses manifestations extérieures selon ses propres désirs, il devient évident que la douleur physique résulte d’une difformité dans ces désirs. Sans doute semblera-t-il à beaucoup d’hommes que cette conception de l’être humain est trop gratuite et exige un trop grand saut de l’intelligence dans des domaines inconnus, où toute preuve est impossible. Mais si l’esprit est habitué à considérer la vie sous cet angle, aucun autre ne paraitra bientôt plus acceptable ; les fils de l’existence qui, pour l’observateur purement matérialiste, paraissent désespérément emmêlés, se séparent et s’ordonnent, de telle sorte qu’apparait une nouvelle compréhension illuminant l’univers. Le Créateur arbitraire et cruel, infligeant, à son gré, souffrance et plaisir, disparait alors de la scène ; c’est heureux, car il est en vérité un personnage inutile et, pis encore, une simple créature de baudruche qui ne peut même pas se tenir sur les planches sans être soutenu de tous côtés par des dogmatistes. L’homme vient dans ce monde, sans aucun doute, d’après le même principe qui le fait vivre dans une ville quelconque de la terre ; de toutes façons, s’il semble exagéré de dire qu’il en est ainsi, on peut, à coup sûr, demander pourquoi il n’en serait pas ainsi ? Aucune raison pour ou contre n’en convaincra le matérialiste, ni n’aura de valeur devant un tribunal – mais j’avance ceci en faveur de l’argument : dès qu’il l’a sérieusement considéré, aucun homme ne peut en revenir aux théories limitées des sceptiques. Cela équivaudrait à remettre ses langes d’enfant.
Admettons donc, pour nous en tenir à l’argument, que l’homme est une conscience puissante qui est son propre créateur, son propre juge, et en qui se trouve cachée toute vie en potentialité – même le but ultime – et demandons-nous alors pourquoi il se fait souffrir lui-même.
Si la souffrance est le résultat d’un développement inégal, de poussées monstrueuses, d’une avance défectueuse en différents points, pourquoi l’homme n’apprend-il pas la leçon que cela devrait lui enseigner, et ne se donne-t-il pas la peine de se développer harmonieusement ?
Il me semble, en quelque sorte, que la réponse à cette question est que c’est là précisément la leçon que la race humaine est en train d’apprendre. Peut-être cela paraitra-t-il une affirmation trop audacieuse pour la pensée ordinaire qui considère l’homme comme une créature du hasard, vivant dans le chaos, ou bien comme une âme liée à la roue inexorable du char d’un tyran qui l’entraine à vive allure vers le ciel ou vers l’enfer. Mais, après tout, une telle façon de penser n’est pas différente de celle de l’enfant qui considère ses parents comme les arbitres suprêmes de sa destinée et, en fait, comme les dieux ou les démons de son univers. En grandissant, il rejette cette idée en découvrant que c’est une question de maturité, et qu’il est lui-même le roi de la vie, comme tout autre homme.
Ainsi en est-il de la race humaine. Elle est reine de son univers, arbitre de sa propre destinée, et il n’y a personne pour lui dire le contraire. Ceux qui parlent de la Providence et du hasard n’ont pas pris le temps de penser.
La destinée, l’inévitable existe, en vérité, pour la race et pour l’individu ; mais qui peut ordonner cela sinon l’homme lui-même ? Il n’y a pas trace au ciel ni sur terre de l’existence d’un être qui ordonnerait, en dehors de l’homme qui souffre ou qui jouit de ce qui est ordonné. Nous savons si peu de chose de notre propre constitution, nous sommes si ignorants de nos fonctions divines qu’il nous est encore impossible d’apprendre à quel point, dans quelle mesure, grande ou petite, nous sommes réellement nous-mêmes le destin. Mais ce que nous savons, en tout cas, c’est que, pour autant que nos perceptions nous le prouvent, aucune trace de l’existence d’un être qui ordonnerait n’a jamais encore été découverte ; tandis que si nous prêtons la moindre attention à la vie qui nous entoure, afin d’observer l’effet de l’action de l’homme sur son propre avenir, nous ne tardons pas à percevoir ce pouvoir comme une force réelle en activité. Elle est visible, malgré la limitation de notre puissance de vision.
Le pur et simple homme de ce monde est de loin le meilleur observateur et philosophe pratique en ce qui concerne la vie, parce qu’il n’est aveuglé par aucun préjugé. On remarquera toujours qu’il croit au fait que ce que l’homme sème il le récolte. Et c’est vrai avec une telle évidence, quand on y prend garde, que si l’on envisage un point de vue plus large, englobant toute la vie humaine, il rend intelligible l’horrible Némésis qui semble pourchasser consciemment la race humaine – l’apparition inexorable de la douleur au milieu du plaisir. Les grands poètes grecs avaient vu si clairement ce spectre qu’ils nous en ont légué l’idée, à nous observateurs plus jeunes et moins clairvoyants, dans leurs observations écrites. Il est peu probable qu’une race aussi matérialiste que celle qui s’est développée partout en Occident aurait pu découvrir par elle-même l’existence de ce terrible facteur dans la vie humaine sans l’aide des anciens poètes – les poètes du passé. Notons ici en passant cet avantage important de l’étude des classiques : les grandes idées et les faits importants concernant la vie humaine que les admirables auteurs anciens ont consignés dans leur poésie ne seront pas absolument perdus, comme le sont leurs arts. Sans doute, le monde fleurira à nouveau, et des pensées plus grandes, des découvertes plus profondes que celles du passé seront la gloire des hommes de la future moisson ; mais en attendant ce jour lointain, nous ne pourrons jamais apprécier assez les trésors qui nous ont été légués.
Il y a un aspect de la question qui semble réfuter à première vue d’une façon absolue ce mode de pensée, et c’est la souffrance dans un corps, en apparence purement physique, des êtres muets – jeunes enfants, idiots, animaux – et leur besoin désespéré du pouvoir qui résulte de la connaissance, quelle qu’elle soit, pour les secourir dans leurs souffrances.
La difficulté soulevée dans le mental par ce point provient de l’idée insoutenable que l’âme est séparée du corps. Ceux qui ne considèrent que la vie matérielle (et particulièrement les médecins du corps), supposent que l’organisme et le cerveau sont deux partenaires qui vivent ensemble, la main dans la main, et réagissent l’un sur l’autre. Au-delà de cette conception, ils ne reconnaissent aucune cause, et par suite n’en admettent aucune autre. Ils oublient que le cerveau et le corps ne sont évidemment que de simples mécanismes, comme la main ou le pied. Il y a l’homme intérieur – l’âme – derrière la scène, qui fait usage de tous ces mécanismes ; et ceci est évidemment la vérité aussi bien pour toutes les existences que nous connaissons qu’en ce qui concerne l’homme lui-même. Nous ne pouvons découvrir aucun point de l’échelle de l’être où les causes engendrées par l’âme cessent, ou puissent cesser d’exister. L’huitre inerte doit avoir en elle ce quelque chose qui lui fait choisir la vie inactive qu’elle mène ; personne d’autre ne peut la choisir pour elle si ce n’est l’âme, qui se tient à l’arrière-plan, et qui la fait exister. De quelle autre façon pourrait-elle être là où elle se trouve, ou même exister ? Ce ne serait que par l’intervention d’un créateur impossible, quel que soit le nom qu’on lui donne.
C’est parce que l’homme est si indolent, si peu disposé à accepter ou à assumer sa responsabilité, qu’il se rabat sur cet expédient temporaire d’un créateur – temporaire en vérité, car il ne peut durer que pendant l’activité du pouvoir cérébral particulier qui trouve place en nous. Quand l’homme laisse derrière lui cette vie mentale, il abandonne nécessairement en même temps sa lanterne magique et les illusions agréables qu’il a évoquées grâce à elle. Cela doit être un moment fort pénible, et provoquer un sentiment de dénuement qu’aucune autre sensation ne peut approcher. Il vaudrait mieux semble-t-il s’épargner cette expérience désagréable en refusant de prendre des fantasmes irréels comme des choses de chair et de sang et de puissance. Sur les épaules de son Créateur l’homme aime rejeter la responsabilité, non seulement de sa capacité de pécher et de la possibilité de son salut, mais de sa vie elle-même, et de sa conscience même. C’est d’un pauvre Créateur qu’il se contente – un Créateur qui se plaît dans un univers de marionnettes, et s’amuse à en tirer les ficelles. S’il est capable d’un tel amusement, il doit encore être dans sa petite enfance. Peut-être en est-il ainsi, après tout : le Dieu en nous-mêmes est dans son enfance, et refuse de reconnaitre son état supérieur. En vérité, si l’âme de l’homme est sujette aux lois de la croissance, de la décrépitude et de la renaissance, comme son corps, alors il n’y a rien d’étonnant à son aveuglement. Mais il n’en est évidemment pas ainsi, car l’âme de l’homme appartient à cet ordre de la vie qui cause les formes mais qui n’en est pas affecté – cet ordre de la vie qui, comme la pure flamme abstraite, brule partout où elle est allumée. Elle ne peut être modifiée ou affectée par le temps et est, de par sa nature même, au-dessus de la croissance et du déclin.
L’âme réside en ce lieu primordial qui est le seul trône de Dieu, – ce lieu d’où émergent les formes de vie, et où elles retournent. C’est le point central de l’existence, où se trouve un foyer permanent de vie, comme celui qui réside au milieu du cœur de l’homme. Et c’est par son épanouissement harmonieux – en commençant par le reconnaitre, puis en le développant de façon égale sur les nombreuses lignes rayonnantes de l’expérience – que l’homme parvient, en fin de compte, à atteindre la Porte d’Or, et à en soulever le loquet. Ce processus est la reconnaissance progressive du Dieu dans l’homme ; le but est atteint quand cet état divin est rétabli consciemment dans la gloire qui lui est due.
CHAPITRE 4 – LA SIGNIFICATION DE LA DOULEUR – Section 3


