Considérons maintenant comment on doit surmonter la difficulté initiale de fixer l’intérêt sur ce qui est invisible. Nos sens grossiers ne se rapportent qu’à ce qui est objectif dans le sens ordinaire du terme ; mais, immédiatement au-delà de ce domaine de vie, existent des sensations plus fines qui s’adressent à des sens plus subtils. C’est ici que nous trouvons le premier repère dont nous avons besoin pour passer le gué. L’homme, envisagé de ce point de vue, ressemble à un centre vers lequel convergent de nombreux rayons ou lignes ; et s’il a le courage, ou l’intérêt, de se détacher de la forme de vie la plus simple – le point – et d’aller explorer, ne serait-ce que sur une petite distance, ces lignes ou ces rayons, tout son être, inévitablement, s’élargit et s’épanouit aussitôt, et l’homme commence à croitre en grandeur. Mais il est évident – si nous acceptons cette image comme passablement vraie – que la chose la plus importante consiste à ne pas explorer avec persistance l’un des rayons plus qu’un autre, faute de quoi le résultat sera fatalement une difformité. Nous savons tous combien sont puissantes la majesté et la dignité personnelle d’un arbre de la forêt qui a eu assez d’air pour respirer, assez d’espace pour développer ses racines, et de vitalité intérieure pour accomplir sa tâche ininterrompue. Il a obéi à la parfaite loi naturelle de croissance, et le sentiment particulier de respect qu’il inspire provient de ce fait.
Comment est-il possible d’arriver à reconnaitre l’homme intérieur, d’observer sa croissance et la favoriser ?
Essayons de suivre un peu plus le sens du repère que nous avons obtenu, bien que les mots ne doivent sans doute pas tarder à devenir inutiles.
Chacun de nous doit voyager seul et sans aide, comme l’alpiniste doit poursuivre seul son ascension lorsqu’il s’approche du sommet de la montagne. Là, aucune bête de somme ne peut l’aider ; de même, aucun sens grossier, ou rien de ce qui touche à ces sens, ne peut le secourir en ce point. Mais pendant une petite distance encore, les mots peuvent nous accompagner.
La langue apprécie le degré de douceur ou de piquant d’un aliment. Pour l’homme dont les sens sont de l’ordre le plus simple, il n’existe pas d’autre idée de douceur que celle-ci. Mais une essence plus subtile, une sensation du même ordre mais d’une nature plus élevée est obtenue par une autre perception. La douceur sur le visage d’une belle femme, ou dans le sourire d’un ami, est perceptible pour l’homme dont les sens intérieurs n’ont même qu’un peu de vitalité – un simple signe d’éveil. Pour celui qui a soulevé le loquet d’or, la source des eaux douces, la fontaine même d’où jaillit toute douceur est accessible et devient partie de son héritage.
Mais avant que l’eau de cette fontaine puisse être goutée, qu’une source quelconque soit atteinte, un filet d’eau trouvé, une lourde charge doit être enlevée du cœur, une barre de fer qui le rive au sol et l’empêche de s’élever dans toute sa force.
L’homme qui découvre à sa source le flot de douceur, qui pénètre la Nature et toutes les formes de vie, a soulevé cette entrave et s’est élevé à l’état où il n’y a pas d’esclavage. Il sait qu’il est une partie du grand tout, et c’est cette connaissance qui est son héritage. C’est par la rupture du lien arbitraire qui le rive à son centre personnel qu’il atteint sa majorité, et devient maitre de son royaume. Tandis qu’il s’épanouit, en avançant grâce à de multiples expériences le long de toutes ces lignes qui sont centrées au point où il est incarné, il découvre qu’il est en contact avec toute vie et qu’il renferme le tout en lui-même. Et alors, il n’a plus qu’à s’abandonner à la grande force que nous appelons le bien, à s’y accrocher étroitement par l’emprise de son âme, pour être transporté rapidement sur les grandes eaux profondes du vécu authentique. Que sont ces eaux ? Dans notre vie présente, nous ne possédons que l’ombre de la substance. Aucun homme n’aime sans connaitre la satiété ; aucun homme ne boit de vin sans retrouver la soif. La faim et le désir passionné obscurcissent le ciel et rendent la terre hostile. Ce qu’il nous faut c’est une terre qui portera des fruits vivants, un ciel qui resplendira toujours de lumière. Ayant absolument besoin de cela nous le trouverons sans aucun doute.


