Le mot « créer » évoque souvent pour le mental ordinaire l’idée de faire apparaitre quelque chose à partir de rien. Ce n’est certainement pas le sens réel ; nous sommes obligés mentalement de donner à notre Créateur un chaos d’où il puisse produire les mondes. Le laboureur du sol, qui est le producteur-type de la vie sociale, doit posséder son matériel, sa terre, son ciel, la pluie et le soleil, et les graines à mettre en terre. Il ne peut rien produire de rien. Hors du vide la Nature ne peut jaillir ; il existe, au-delà de toute atteinte, cachée derrière un voile ou dans les profondeurs, une matière avec laquelle la Nature est modelée par notre désir d’un univers. C’est un fait évident que les semences et la terre, l’air et l’eau qui les font germer existent sur tous les plans d’action. Si vous parlez à un inventeur, il vous dira que, bien au-delà de ce qu’il réalise actuellement, il perçoit déjà quelque chose d’autre à accomplir, qu’il ne peut encore exprimer avec des mots parce qu’il ne l’a pas encore fait entrer dans notre monde objectif actuel. Cette connaissance de l’invisible est encore plus définie chez le poète, et plus inexprimable tant qu’il ne l’a pas contactée avec telle ou telle partie de la conscience qu’il partage avec les autres hommes. Mais, en fonction directe de sa grandeur, il vit dans la conscience dont l’homme ordinaire ne soupçonne même pas l’existence – cette conscience qui habite un univers plus large, respire dans un espace plus vaste, contemple une terre et un ciel plus grands, et récolte les semences de plantes gigantesques.
C’est cette région de conscience que nous devons atteindre. Le fait qu’elle ne soit pas seulement réservée à des hommes de génie est démontré en observant que les martyrs et les héros l’ont trouvée et s’y sont établis. Elle n’est pas réservée uniquement aux hommes de génie, mais elle ne peut être découverte que par des hommes à l’âme grande.
Dans ce fait il n’y a pas place pour le découragement. La croyance populaire veut que la grandeur chez l’homme soit une chose innée. Cette croyance doit résulter d’un manque de réflexion, d’un aveuglement en face des faits naturels. La grandeur ne s’acquiert que par la croissance ; ce fait nous est constamment prouvé. Les montagnes mêmes, le globe solide lui-même, ne sont grands qu’en raison du mode de croissance particulier à cet état de matérialité, c’est-à-dire par l’accumulation des atomes. Au fur et à mesure que la conscience inhérente à toutes formes existantes passe dans des formes plus avancées de vie, elle devient plus active et, en proportion de cette croissance, elle acquiert le pouvoir de se développer par assimilation, au lieu de le faire par accumulation. Si nous envisageons l’existence de ce point de vue spécial (qui, en vérité, est difficile à maintenir longtemps, car nous considérons d’habitude la vie sur des plans divers et nous oublions les grandes lignes qui relient et traversent ces derniers) nous voyons immédiatement qu’il est raisonnable de supposer que plus nous avancerons au-delà de notre stade actuel, plus le pouvoir d’assimilation grandira et se changera, probablement, en une méthode encore plus rapide, plus aisée et inconsciente. L’univers est, en fait, plein de promesses magnifiques pour nous, si seulement nous voulions lever les yeux et regarder. C’est ce fait de lever les yeux qui est la première chose requise, et la première difficulté, car nous sommes bien trop portés à nous contenter facilement de ce que nous voyons à portée de nos mains. C’est la caractéristique essentielle de l’homme de génie d’être comparativement indifférent au fruit qu’il peut toucher du doigt et d’aspirer à ce qui se trouve au loin sur les hauteurs. En fait, il n’a pas besoin du sens du contact pour que s’éveille l’aspiration. Il sait que ce fruit lointain, qu’il perçoit sans l’aide des sens physiques, est une nourriture plus subtile et plus forte que toute autre qui attire ses sens. Et quelle récompense il obtient ! Lorsqu’il goute à ce fruit, combien la saveur en est douée et forte, et quel sens nouveau de la vie s’impose à lui ! Car en reconnaissant cette saveur, il a reconnu l’existence des sens subtils, ceux qui nourrissent la vie de l’homme intérieur ; et c’est par la force de cet homme intérieur, et par cette force seule, que le loquet des Portes d’Or peut être soulevé.
En fait, c’est uniquement par le développement et la croissance de l’homme intérieur que l’existence de ces Portes et de ce qui se trouve au-delà peut être perçue. Tant que l’homme se contente de ses sens grossiers et ne se soucie nullement de ses sens subtils, les Portes restent littéralement invisibles. Comme, pour le rustre, la voie de la vie intellectuelle est une chose incréée et inexistante, ainsi, pour l’homme aux sens grossiers, même si sa vie intellectuelle est active, ce qui se trouve au-delà est incréé et inexistant, pour la simple raison qu’il n’ouvre pas le livre.
Pour le domestique qui époussète la bibliothèque du savant, les volumes fermés sont privés de signification ; ils ne semblent pas même contenir une promesse, à moins qu’il ne soit lui-même un savant et non simplement un domestique. Il est possible de contempler pendant toute une éternité un extérieur fermé, par pure indolence – une indolence mentale qui est de l’incrédulité, et dont les hommes finissent par s’enorgueillir ; ils l’appellent scepticisme et parlent du règne de la raison. Cet état ne justifie pas plus l’orgueil que celui du sybarite oriental qui ne veut même pas porter sa nourriture à la bouche ; lui aussi est « raisonnable » en ce sens qu’il n’attache aucune valeur à l’activité et par suite ne l’exerce pas. Il en est de même du sceptique ; la déchéance fait suite à l’état d’inaction, que celle-ci soit mentale, psychique ou physique.
CHAPITRE 3 – L'EFFORT INITIAL – Section 3


