II n’y a aucun doute qu’en entrant dans une nouvelle phase de vie quelque chose doive être abandonné. Devenu homme, l’enfant rejette ses objets d’enfants. Dans ces paroles (1) et dans beaucoup d’autres qu’il nous a laissées, saint Paul a montré qu’il avait gouté à l’élixir de vie, et qu’il cheminait vers les Portes d’Or. À chaque goutte du breuvage divin versé dans la coupe du plaisir, quelque chose est purgé de cette coupe pour faire place à la goutte magique. Car la Nature traite généreusement ses enfants ; la coupe de l’homme est toujours pleine jusqu’au bord, et s’il choisit de gouter l’essence subtile qui donne la vie, il doit rejeter quelque chose de la partie plus grossière et moins sensible de lui-même. Ceci doit être fait chaque jour, à chaque heure, à chaque moment, afin que le breuvage de vie augmente sans cesse. Et pour le faire sans défaillance, un homme doit être son propre maitre d’école, reconnaitre qu’il a constamment besoin de sagesse, être prêt à pratiquer n’importe quelle austérité, à employer la verge sans hésiter sur lui-même afin d’arriver à ses fins. Il devient évident à toute personne qui considère sérieusement le sujet que seul l’homme qui possède en lui-même les potentialités à la fois du voluptueux et du stoïque a quelque chance d’entrer par les Portes d’Or. Il doit être capable de tester et d’apprécier, dans leur aspect le plus subtil, toutes les joies que la vie peut donner ; et il doit être capable de se refuser tout plaisir, et cela sans souffrir de ce renoncement. Quand il a réalisé l’épanouissement de cette double possibilité, il est alors capable de commencer à passer au crible ses plaisirs et à supprimer de sa conscience ceux qui appartiennent entièrement à l’homme d’argile. Quand ceux-ci sont rejetés, vient le groupe suivant des plaisirs plus raffinés qu’il faut considérer. La façon de disposer de ces derniers, qui permettra à l’homme de découvrir l’essence de la vie, n’est pas la méthode suivie par le philosophe stoïcien.
Celui-ci n’admet pas qu’il puisse y avoir de la joie dans le plaisir, et, en se refusant l’un, il se prive de l’autre. Mais le vrai philosophe qui a étudié la vie elle-même, sans être lié par aucun système de pensée, reconnait que l’amande se trouve dans la coquille et que, au lieu de l’écraser complètement, comme si elle n’était qu’une nourriture grossière et inutile, son essence peut être trouvée en brisant la coquille et en la jetant. Toutes les émotions, toutes les sensations se prêtent à ce processus ; autrement, elles ne pourraient faire partie du développement de l’homme et être un fragment essentiel de sa nature. Car, seuls ceux qui refusent de reconnaitre la vie comme distincte de la matière peuvent nier que l’homme a devant lui le pouvoir, la vie et la perfection, et que chaque étape de sa marche en avant contient une foule de moyens pouvant l’aider à atteindre son but. Leur attitude mentale est si totalement arbitraire qu’il est inutile de s’y opposer ou de la combattre. De tous temps, l’invisible a exercé sa pression sur le visible, l’immatériel a dominé le matériel ; de tous temps, les signes et les marques de ce qui est au-delà de la matière ont attendu que les hommes de matière les éprouvent et les évaluent. Ceux qui ne veulent pas le faire ont choisi un endroit de repos arbitrairement, et il n’y a rien d’autre à faire que de les y laisser tranquilles, pris dans les rouages de la routine qu’ils croient être la suprême activité de l’existence.
CHAPITRE 2 – LE MYSTÈRE DU SEUIL – Section 2


