CHAPITRE 1 – LA RECHERCHE DU PLAISIR – Section 2

Sans doute, bien davantage de gens tenteraient de se suicider comme beaucoup déjà le font afin d’échapper au fardeau de la vie s’ils pouvaient être convaincus de trouver l’oubli de cette manière. Mais celui qui hésite avant de boire le poison, dans la crainte de ne provoquer par son acte qu’un changement de mode d’existence, avec peut-être une forme de souffrance plus intense, est un homme faisant preuve de plus de connaissance que ces âmes insensées qui se précipitent follement dans l’inconnu, en s’en remettant à sa bonté. Les eaux de l’oubli sont une réalité bien différente des eaux de la mort, et la race humaine ne peut s’éteindre par la mort aussi longtemps que la loi de la naissance continue d’opérer. L’homme revient à la vie physique comme l’ivrogne revient à sa bouteille de vin – il ne sait pas pourquoi, sinon qu’il désire la sensation produite par la vie, comme l’ivrogne désire celle que lui donne le vin. Les vraies eaux de l’oubli s’étendent bien loin au-delà de notre conscience, et ne peuvent être atteintes qu’en cessant d’exister dans cette conscience – c’est-à-dire en cessant d’exercer la volonté qui fait de nous des êtres pleins de sensibilité et d’affectivité.

Pourquoi la créature qu’est l’homme ne retourne-t-elle pas dans cette grande matrice de silence d’où elle est venue, pour y demeurer en paix, comme l’enfant dans le sein de sa mère est en paix, avant que le grand élan de la vie ne l’atteigne ? Elle ne le fait pas parce qu’elle a soif de plaisir et de souffrance, de joie et de chagrin, de colère et d’amour. L’homme malheureux peut bien soutenir qu’il n’a aucun désir de vivre : il prouve la fausseté de ce qu’il dit en vivant. Personne ne peut l’obliger à vivre ; le galérien peut être enchainé à sa rame, mais sa vie ne peut être enchainée à son corps. Le splendide mécanisme du corps humain est aussi inutile qu’une machine dont la chaudière n’est pas allumée, si la volonté de vivre cesse, cette volonté que nous maintenons, résolument et sans relâche, et qui nous permet d’accomplir des tâches qui, autrement, nous rempliraient de découragement comme par exemple l’inspiration et l’expiration constantes du souffle. Nous poursuivons sans nous plaindre, de tels efforts herculéens : nous les acceptons même avec plaisir, pourvu que nous puissions exister, au milieu d’innombrables sensations.

Bien plus, nous nous contentons, en général, de continuer à vivre sans objet ni but, sans aucune idée de la destination vers laquelle nous marchons, sans aucune compréhension du chemin que nous suivons. Quand l’homme devient conscient pour la première fois de cette absence de but, et se rend vaguement compte qu’il s’agite, avec de grands et constants efforts, sans aucune idée de l’objet vers lequel ses efforts sont dirigés, le désespoir propre à la pensée du dix-neuvième siècle s’abat sur lui. Il est perdu, désemparé, et sans espoir. Il devient sceptique, désillusionné, abattu, et se pose la question, apparemment sans réponse : cela vaut-il vraiment la peine de respirer, pour arriver à des résultats aussi inconnus, et vraisemblablement inconnaissables. Mais, en fait, ces résultats sont-ils inconnaissables ? Ou plutôt, pour poser une question plus simple : est-il impossible de tâcher de deviner dans quelle direction se trouve notre but ?

CHAPITRE 1 – LA RECHERCHE DU PLAISIR – Section 3
Par les Portes d’Or – Prologue
Par les Portes d’Or – CHAPITRE 1 – LA RECHERCHE DU PLAISIR – Section 1
Par les Portes d’Or – CHAPITRE 2 – LE MYSTÈRE DU SEUIL – Section 1
Par les Portes d’Or – CHAPITRE 3 – L’EFFORT INITIAL – Section 1
Par les Portes d’Or – CHAPITRE 4 – LA SIGNIFICATION DE LA DOULEUR – Section 1
Par les Portes d’Or – CHAPITRE 5 – LE SECRET DE LA FORCE – Section 1
Par les Portes d’Or – ÉPILOGUE
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