Nous connaissons tous cette dure réalité appelée souffrance, qui poursuit l’homme ; chose assez étrange, à première vue, elle ne procède pas selon une méthode vague et incertaine, mais c’est avec une obstination manifeste et soutenue qu’elle le fait. Sa présence n’est pas absolument continue, car dans ce cas l’homme ne pourrait plus vivre, mais son opiniâtreté ne se relâche jamais. Le spectre du désespoir demeure en permanence derrière l’homme, prêt à le toucher de son doigt terrible s’il se trouve satisfait trop longtemps. Qu’est-ce qui a donné à cette ombre effrayante le droit de nous hanter depuis l’heure de notre naissance jusqu’à celle de notre mort ? Qu’est-ce qui lui permet de rester sans cesse à notre porte qu’elle tient toujours entrouverte de sa main impalpable, mais combien horrible, prête à entrer au moment qu’elle juge opportun. Le plus grand philosophe qui ait jamais vécu doit finir par succomber devant elle, et celui-là seul est un philosophe, au sens profond du terme, qui reconnait qu’on ne peut lui résister et sait, que semblable à tous les autres hommes, il devra souffrir tôt ou tard. Cette souffrance et cette détresse sont une part de l’héritage humain ; et celui qui décide que rien ne le fera souffrir ne fait que s’envelopper d’un manteau d’égoïsme profond et glacé. Mais s’il peut le protéger contre la douleur, ce manteau l’isolera aussi du plaisir. Si l’on doit trouver la paix sur la terre, et gouter une joie quelconque dans la vie, ce ne peut être en fermant les portes de la sensation, qui précisément donnent accès à la partie la plus élevée et la plus vive de notre existence. La sensation, telle que nous l’obtenons par le canal de notre corps, nous apporte tout ce qui nous incite à vivre dans cette forme physique. Il serait inconcevable qu’un homme veuille bien se donner la peine de respirer si cet acte ne lui procurait pas un sentiment de satisfaction. Il en est de même pour chaque acte, à tout instant de notre vie. Nous vivons parce que la sensation nous est agréable, même celle de la douleur. C’est la sensation que nous désirons ; s’il n’en était pas ainsi, d’un commun accord, nous gouterions des eaux profondes de l’oubli, et la race humaine s’éteindrait. Si tel est le cas dans la vie physique, il en est évidemment de même pour la vie des émotions – l’imagination, la sensibilité aux différents aspects, et toutes ces créations raffinées et délicates qui, avec le merveilleux mécanisme enregistreur du cerveau, constituent l’homme intérieur ou subtil. La sensation est ce qui fait leur plaisir ; une suite infinie de sensations constitue pour elles la vie. Détruisez la sensation qui leur donne l’envie de persévérer dans l’expérience de l’existence et il ne restera rien. Par conséquent, l’homme qui essaye de faire disparaitre le sens de la douleur, et qui se propose de maintenir un état égal, qu’il soit satisfait ou blessé, frappe à la racine même de la vie, et détruit l’objet de sa propre existence. Et ceci doit s’appliquer – pour autant que nous puissions le comprendre avec notre pouvoir actuel de raisonnement ou d’intuition – à tous les états, même à celui du Nirvâna, tant désiré par les Orientaux. En effet, cette dernière condition ne peut être qu’un état de sensation infiniment plus subtile et plus raffinée, du moins si c’est effectivement un état et non l’annihilation ; et, d’après notre expérience de la vie, qui est notre base actuelle de jugement, il est clair qu’une subtilité plus grande de la sensation signifie une intensité plus vive ; ainsi, par exemple, un homme sensible et imaginatif, éprouve devant l’infidélité ou la fidélité d’un ami une sensation plus forte que ne le pourra jamais un homme de la nature physique même la plus grossière, par l’entremise de ses sens. Il est donc clair que le philosophe qui se refuse à sentir ne se réserve aucun lieu de retraite, pas même le but nirvânique lointain et inaccessible. Il ne peut faire ainsi qu’abandonner son héritage de vie qui est, en d’autres termes, le droit à la sensation. S’il choisit de sacrifier ce qui fait de lui un être humain, il doit se contenter d’une léthargie de conscience, à côté de laquelle la vie de l’huitre est un état d’exaltation.
Mais aucun homme n’est capable d’accomplir un tel exploit. Le fait qu’il continue d’exister prouve clairement qu’il continue de désirer la sensation, et qu’il la désire sous une forme si positive et si active que ce désir doit être satisfait dans la vie physique. Il semblerait plus pratique de ne pas se jouer la comédie avec l’artifice trompeur du stoïcisme, et de ne pas tenter le renoncement à une chose que rien ne nous incite à abandonner. Ne serait-ce pas une ligne de conduite plus audacieuse, une manière plus féconde de résoudre la grande énigme de l’existence, que de s’en saisir, et de l’étreindre fermement, pour la forcer à livrer son propre mystère ? Si les hommes voulaient bien considérer un moment les leçons qu’ils ont apprises du plaisir et de la douleur, ils pourraient découvrir beaucoup sur la cause étrange qui produit tous ces effets. Mais les hommes sont enclins à se détourner hâtivement de toute étude de soi ou de toute analyse poussée de la nature humaine. Pourtant, il doit exister une science de la vie aussi intelligible que n’importe quelle autre discipline enseignée dans les écoles. Cette science est inconnue, il est vrai, et son existence est à peine soupçonnée, à peine suggérée par un ou deux de nos penseurs les plus avancés. Le développement d’une science ne fait que découvrir ce qui existait déjà ; et la chimie est aussi magique et incroyable actuellement pour un laboureur que l’est la science de la vie pour un homme doué de perception ordinaire. Pourtant, il existe peut-être, et il doit exister, un être clairvoyant qui perçoit la croissance de la nouvelle connaissance, comme les pionniers de jadis qui réalisèrent les premières expériences de laboratoire ont vu le système de connaissance auquel on est arrivé actuellement se dégager progressivement de la nature, pour l’usage et le bénéfice de l’homme.
CHAPITRE 1 – LA RECHERCHE DU PLAISIR – Section 2


